« Ce que le militantisme fait à la recherche » : réponse de Nathalie Heinich

Suite à ma dernière note intitulée « Nathalie Heinich, le bébé… et l’eau du bain: à propos de "Ce que le militantisme fait à la recherche" », j’ai reçu cette réponse de Nathalie Heinich. La voici donc, suivie d’un commentaire volontairement très bref. Je persiste à penser que ce genre de littérature relève d’un « néo-maccarthisme », et constitue un exemple-type de la confusion qu’Heinich affirme dénoncer. 

Tout d’abord, suite à ma dernière note, j’ai reçu cette réponse de Nathalie Heinich, que j’aurais publié plus tôt si je n’avais pas eu 3 jours de panne dans mon accès à internet. D’autre part, je voulais y insérer ma réaction à la lecture de l’ouvrage auquel elle fait allusion. Mais cela aurait encore retardé la publication de sa réponse. Et, étant donné ce qu’est la temporalité médiatique, je ne veux pas repousser cette publication d’encore 24 heures. Voici donc cette réponse, suivie d’un commentaire volontairement très bref.


Cher Jean Baubérot, 

Puisque vous m'incitez à répondre à votre post du 31 mai sur votre blog de Mediapart, à propos de mon "Tract" Ce que le militantisme fait à la sociologie, je le fais par ce message car n'étant pas abonnée au site je n'y ai pas accès.

Vous me reprochez une "fausse interprétation de Max Weber" et de sa notion de "neutralité axiologique", mais vous faites de ma définition une présentation tronquée, qui déforme ce que j'ai développé rapidement dans mon Tract: la neutralité ne consiste pas à "s'abstenir de toute position", comme vous me le faites dire, mais de s'en abstenir dans le cadre de l'enseignement et de la recherche, mais pas dans le cadre de médias d'opinion, où l'on intervient au nom de la liberté d'expression de tout citoyen; et lorsqu'il s'agit de positions morales, politiques ou religieuses, mais pas de positions épistémiques, relevant de la discussion des concepts, méthodes etc. normalement attendue de tout chercheur - ce dont relève mon Tract, contrairement à ceux qui croient pouvoir m'accuser de ce même militantisme que je fustige. 

Vous savez comme moi que rien n'est plus ambigu que les écrits et la biographie de Weber à ce sujet, où l'on trouve de quoi alimenter une position et son contraire. Rien n'interdit toutefois de plaider, comme je le fais, pour une définition plus précise de la "neutralité axiologique" (ou "suspension du jugement de valeur", si vous préférez, car je trouve peu élégante la formule "non-imposition" proposée par Isabelle Kalinowski). On peut objecter à ma proposition, mais pas en la disqualifiant à partir d'une formulation inexacte et réductrice.

Mais au-delà de la querelle de définitions, je suis frappée par la constance avec laquelle nombre de mes collègues s'énervent dès qu'il est question de limiter leur droit à émettre des opinions dans le cadre de leur profession, comme s'il s'agissait là d'une prérogative qui leur serait due. Ce fut déjà le motif de la querelle entre Durkheim et Lévy-Bruhl (le premier affirmant le droit du sociologue à exercer un magistère moral, le second plaidant pour la restriction de la discipline à une visée proprement scientifique) que j'évoque dans mon livre Des valeurs. Il est frappant de voir qu'un siècle après les choses en sont au même point: dès qu'on touche à la prétention du "savant" à jouer le rôle du "politique" du haut de sa chaire ou dans ses publications, on obtient des hurlements de protestation. Je l'ai expérimenté il y a vingt-cinq ans avec mes travaux sur l'art contemporain, plus récemment avec mes propositions sur la liberté académique, et aujourd'hui avec mon attaque contre les "académo-militants" qui revendiquent l'effacement des frontières entre science et opinion.  

Par ailleurs vous me reprochez le "vague" de mes propos et de mes exemples. Or il y en aurait beaucoup d'autres, et vous vous en rendrez compte très bientôt avec la publication du rapport (140 pages) élaboré par l'Observatoire du décolonialisme et des idéologies identitaires. Mais croyez-vous qu'en 60 000 signes on ait la place de développer? Un "Tract" n'est ni un article dans une revue scientifique ni un ouvrage en bonne et due forme, mais un court texte d'intervention destiné au grand public cultivé. Vous ne pouvez pas demander à un texte de satisfaire des critères qui s'appliquent à un autre genre éditorial.

Vous me reprochez de donner, comme exemples de dérapages de certains de nos collègues, des propos parus dans la presse. Mais outre que je donne aussi des exemples issus de publications censées être scientifiques, je ne l'ait fait que pour pointer des erreurs de raisonnement, et non des positions politiques. Chacun est libre, certes, d'avoir et de défendre les positions qui lui conviennent sur l'échiquier politique; mais le faire avec des arguments qui ne tiennent aucune compte du contexte; ou qui ignorent ou feignent d'ignorer que l'universalisme républicain laïque est une vieille tradition à gauche, et ne peut donc être identifié aux "esprits rétrogrades", à la "droite" et moins encore à la "droite dure"; ou qui manient la contorsion intellectuelle pour faire avaler leur palinodie à propos du mot "race"; ou qui utilisent le déni de réalité pour nier le sexisme des islamistes: est-ce digne d'un membre de notre profession?  Pour ma part je n'ai pas suffisamment l'esprit de corps pour m'abstenir de critiquer les fautes de raisonnement de mes collègues, surtout lorsqu'elles prennent place dans des polémiques aux effets politiques immédiats.

Enfin vous justifiez votre présence à un jury de soutenance organisé par Michel Wieviorka en assumant votre défense du port du voile: c'est bien votre droit, en effet, mais est-il normal que sur un sujet hautement controversé un jury soit composé uniquement d'enseignants ayant pris parti pour la thèse défendue par le doctorant? L'université n'a-t-elle pas pour objectif l'examen critique des différentes positions, et non pas le soutien inconditionnel à l'une d'elles?

J'apprécie, cela dit, que vous me donniez raison sur l'abus des rentes de situation par certains chercheurs (et vous m'accorderez que c'est au moins quelque chose que l'on ne peut pas me reprocher), sur la confusion que certains opèrent entre l'être et le devoir être ("ce n'est pas vrai parce que ce n'est pas bien"), sur les concepts utilisés comme couteaux-suisses ("domination", "pouvoir"...), ou sur la débilité des "études geignardes". Et j'apprécie plus encore votre invitation à reprendre la discussion autour d'un pot, que je vous offrirai bien volontiers - mais pas avant que vous n'ayez lu le Bêtisier du laïco-sceptique que j'ai publié il y a quelques semaines avec Renée Fregosi, Virginie Tournay et Jean-Pierre Sakoun (éditions Minerve, avec de formidables dessins de Xavier Gorce), car il nous fournira certainement d'autres points de désaccord; et pas avant, bien sûr, que vous n'ayez publié cette réponse sur votre blog - ce dont je vous remercie, par avance, bien sincèrement.

 Nathalie Heinich

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Je ne vais pas reprendre point par point cette réponse : chacune et chacun pourra se reporter à mon texte et juger de la pertinence du propos tenu. Je me bornerai à rappeler que j’ai cité à deux reprises le passage sur la distinction faite par Weber entre l’enseignement ex-cathedra et les prises de position dans l’espace public. Je ne pense donc pas avoir tronqué la position d’Heinich. Il n’en reste pas moins que j’estime que Weber est beaucoup plus dialectique qu’elle ne l’écrit, sur la question des rapports entre engagement et objectivation, et que l’exemple de l’anarchiste est particulièrement probant. Je ne souscris donc pas à son « que rien n'est plus ambigu que les écrits et la biographie de Weber à ce sujet. »

En revanche, et je l’ai indiqué dès ma Note, je critique depuis longtemps la confusion faite par certains, qu’elle nomme les « académico-militants ». Cela à condition, d’une part, de préciser que l’on trouve cette sorte de personnes dans tous les horizons politiques, et, d’autre part, de savoir qu’il s’agit d’une attitude que nous tous (universitaires) pouvons avoir, en confondant « juste milieu » et non-engagement. Pour moi, le premier risque que court un chercheur en sciences humaines et sociales consiste à ne pas se dégager suffisamment des lieux communs de son espace et de son temps. Mais naturellement, il peut s’agir de lieux communs traditionnels ou d’effets de mode qui se prétendent contestataires.

Enfin, et c’est le plus important, je n’ai toujours pas « digéré » les attaques ad hominem de collègues et de moi-même dans la motion que j’ai qualifiée de « torchon » (ce dont mon torchon m’a d’ailleurs vivement fait reproche quand j’ai voulu l’utiliser, m’affirmant qu’il faisait convenablement son travail et, donc, n’avait rien à voir avec un tel texte). Le jury était composé de personnes compétentes pour le sujet traité et, bien sûr, comme pour toute thèse, l’impétrante a eu droit et à des éloges et à des critiques. Je persiste à penser que ce genre de littérature relève d’un « néo-maccarthisme », et constitue un exemple-type de la confusion qu’Heinich affirme dénoncer. 

Jean Baubérot

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