Une morale laïque pour toutes et tous

A plusieurs reprises (30 août, 14 octobre 2012 et 4 janvier 2013), j’ai déjà abordé le sujet de la morale laïque à l’école, et bénéficié de nombreuses réactions d’internautes. Le rapport qui vient d’être présenté me semble, globalement, être proche des pistes que j’avais esquissées. Je ne vais donc pas me livrer à de longs développements.

A plusieurs reprises (30 août, 14 octobre 2012 et 4 janvier 2013), j’ai déjà abordé le sujet de la morale laïque à l’école, et bénéficié de nombreuses réactions d’internautes. Le rapport qui vient d’être présenté me semble, globalement, être proche des pistes que j’avais esquissées. Je ne vais donc pas me livrer à de longs développements. A mon sens, si la terminologie « enseignement laïque de la morale » est la plus consensuelle, je n’ai pas de souci à l’adopter. L’essentiel est que cet enseignement contribue à remettre sur ses rails une laïcité qui ne soit plus ciblée contre une partie de la population, mais qui devienne clairement une règle du jeu, partagée et équitable.   

La droite ne s’y est d’ailleurs pas trompée : significativement, Jacques Myard a déclaré être pour la laïcité, pour la morale mais contre la morale laïque ! C’est bon signe quand on sait quelle laïcité et quelle morale cet homme politique peut défendre.

Rejoignant les critiques de certains internautes, Ruwen Ogien a écrit un petit livre sur, ou plutôt contre, la morale laïque (1). Il y fait une sorte de procès d’intention au ministre, Vincent Peillon, écrivant que, quand celui-ci « annonce solennellement le retour de la morale laïque à l’école, ce n’est évidemment pas parce qu’il estime que les lycéens de Louis-le-Grand ou d’Henri-IV ne sont pas assez moraux ou pas assez laïcs !» (en fait il devrait écrire « laïques »). Pourquoi cette pseudo évidence ? De mon point de vue, précisément, là est le défi à relever : enfants et adolescents du centre de Paris, des beaux quartiers, du triangle Auteuil-Neuilly-Passy (comme le chantaient, il y a vingt ans, les « Inconnus ») ont à se former à la morale laïque tout comme ceux des quartiers dits « sensibles », peut-être même plus, peut-être. La morale laïque de la Troisième République, étudiée à travers les cahiers des écoliers, se déployait à partir de deux notions clefs : la dignité humaine et la solidarité (2). Cela ne concernerait-il que les « pauvres », comme le croit Ruwen Ogien ? Certainement pas.

Ce dernier critique « les discours sur les actes de violence ou d’incivilité » : « Pourquoi qualifie-t-on d’incivilités les tags et les graffitis et non l’envahissement des espaces publics par des panneaux publicitaires ? Pourquoi qualifie-t-on d’incivilités les brutalités verbales des jeunes de quartiers défavorisés et non celles des détenteurs d’autorité (magistrats, policiers, enseignants, etc) alors qu’il s’agit aussi d’incivilités ? » On a envie de lui répondre : voilà typiquement des questions de morale laïque, des débats passionnants qui pourraient avoir lieu dans le cadre de ce cours. Ne confondons pas enseignement de la morale laïque et enseignement de l’ordre moral ! Une voie doit être trouvée qui permette d’allier responsabilité et critique. Le cours devrait aussi favoriser des discussions sur des dilemmes moraux et sociaux. Une telle respiration ne ferait pas de mal à l’école. Elle pourrait même, qui sait ?, intéresser les élèves !

L’enseignement de la morale laïque doit participer à la formation de la liberté de jugement. Celle-ci implique des instruments que l’école doit être en mesure de fournir : pouvoir expliciter, verbaliser, structurer une argumentation et la partager avec d’autres sur des questions qu’enfants et adolescents « ruminent » souvent en leur for intérieur. L’appropriation de connaissances et l’expérimentation de la réflexivité peuvent aller de pair pour acquérir une « culture morale », un peu au sens où l’on parle de « l’Académie des sciences morales et politiques ».

Alors, bien sûr, comme toute novation (car il s’agit d’un « renouveau » et non d’un simple « retour » de la morale laïque à l’école), ce projet comporte des risques. Certainement, d’ici sa mise en place, en 2015, il va falloir affronter différents problèmes, dont la tendance de l’administration à la routine n’est pas le moindre. Mais le nœud de la question est précisément là : sommes-nous devenus si frileux, si accros au « principe de précaution », que nous ne pouvons plus nous lancer dans une quelconque aventure ? Sommes-nous encore capables de bousculer l’ordinaire institutionnel, d’inventer de nouvelles manières de vivre la citoyenneté, de la partager et de la transmettre ?

C’est un ministre qui a lancé le projet, c’est une Commission de trois membres qui l’a mis en forme. Mais la réussite ou l’échec sera collectif. Non seulement il faut que beaucoup d’enseignants s’approprient le projet et le fassent vivre de façon dynamique, mais il faut aussi que l’ensemble de la société se rende compte qu’un tel enseignement va contribuer à mettre en débat sa façon d’être. La première victoire serait que l’on se dise : « Voyons, la République est laïque, elle veut être fondée sur certains principes. Quelle morale laïque voulons-nous ? Et qu’est-ce que cela implique concrètement ?»  

(1) La guerre aux pauvres commence à l’école, Paris, Grasset, 2012.

(2) Cf. mon étude, La morale laïque contre l’ordre moral sous la Troisième République, Paris, Seuil, 1997, réédit, Archives Karéline, 2009.

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