Jusqu’où volent les mouches (MANDIBULES, Quentin Dupieux, 2020)

Guéri de son complexe de supériorité, de cet humour faussement potache, et franchement nihiliste, qui le poussait toujours sans hésitation aucune à régler leur compte à ses personnages, Quentin Dupieux nous revient apaisé. Mystérieusement serein. Son film baigne jusqu’à son dénouement dans une absence de signification.

L’acte de sabotage du démiurge Dupieux contre la terreur du vouloir dire.

Suspension du sens. Mais qu’est-ce que ça veut dire ? Que veut dire Mandibules ? Que veut dire Dupieux ? L’auteur s’est enfin débarrassé du costume trop commode de l’absurde, du no reason (son anti-crédo jusqu’ici). Mandibules n’atteint jamais vraiment à l’absurde. Absence de sens n’est pas non-sens. Pourtant les questions demeurent, persistantes, longtemps après avoir vu Mandibules. Double insatisfaction : celle d’un degré zéro de la signification, et celle d’un cinéma hilarant mais sans joie. Le film, avant son dénouement, nous présente un monde privé de toute manifestation de transcendance. Conviction pourtant que ce monde est le nôtre. En grande partie.

Mystère du hors-champ - David Marsais et Grégoire Ludig frappés de stupeur © Quentin Dupieux - Memento Films Mystère du hors-champ - David Marsais et Grégoire Ludig frappés de stupeur © Quentin Dupieux - Memento Films

Mandibules ne ressemble à rien de connu. Les films précédents de Dupieux, au contraire, ne semblaient jamais près de se lasser de dépecer le cadavre du cinéma pour l’habiller des oripeaux de l’imagerie publicitaire. Le « no reason » prôné par les personnages de Rubber, loin de constituer un univers véritablement absurde ou fantaisiste, ne faisait qu’instaurer l’arbitraire des choix d’un auteur maniaque et tout puissant. Si ces films offraient une certaine jouissance instantanée par l’enchaînement imprévisible de scènes et de situations évoluant au gré des caprices de leur auteur, ils retombaient immanquablement, et bien vite, dans l’ornière du cynisme et de la désinvolture. On en était donc arrivé à la conclusion que Dupieux ne croyait en rien, qu’il ne prenait rien au sérieux, pas même ses personnages, et qu’il souffrait d’un furieux complexe de supériorité.

Or voici qu’arrive Mandibules. Qu’est-ce que Mandibules ? Un film sans queue ni tête. Du point de vue dramaturgique, il fait du sur-place, et ne progresse pas d’un iota. Les deux personnages sont en quête d’argent. Ils se lancent dans plusieurs combines, trouvent de l’argent puis le dépensent. Finalement, ils s’aperçoivent qu’ils peuvent très bien se contenter de dormir dans un sac de couchage, sur une plage, où le film commence et se termine.

Manu est réveillé par un homme qui lui propose de gagner facilement un billet de cinq cents euros. Il vole une voiture, retrouve un copain, Jean-Gab, qui fait le planton dans la station-service de sa mère, et tous deux partent pour le lieu de rendez-vous où doit leur être confiée une mallette à convoyer. Mais sur le trajet, des vrombissements étranges retentissent dans l’habitacle de la vieille Mercedes volée. Ils s’arrêtent donc sur le bord de la route, et se rendent compte qu’une mouche géante est enfermée dans le coffre de la voiture. Jean-Gab a aussitôt l’idée géniale : apprivoiser la bête, afin d’en faire une mouche savante, ou encore une mouche voleuse, et d’en tirer une source de revenu (« un max de thunes »). Ils s’emparent alors d’une caravane, après avoir immobilisé d’un honnête coup de boule son légitime propriétaire, qui finira par leur échapper, et quitter définitivement le film. Après avoir – avec une maladresse décidée et tout à fait burlesque – mis le feu à leur nouvelle maison, ils reprennent la route, tombent en panne d’essence, puis son accueillis chez une jeune femme persuadée que Manu s’appelle Fred, et qu’il est un ami d’enfance. Ils profitent un certain temps de cette hospitalité inattendue, occasion pour eux de s’alimenter décemment, de retrouver le sommeil, de paresser au bord de la piscine pour Manu, et pour son comparse Jean Gab, de poursuivre d’intenses séances de dressage entomologique. Mais avoir à ses côtés une mouche géante n’est pas toujours de la plus grande discrétion. Il est alors question de déjections suspectes sur la banquette arrière d’une vieille Mercedes… Quoi qu’il en soit, les agissements hésitants de Manu et Jean Gab déclenchent peu à peu la suspicion de la plus étrange de leurs deux jeunes hôtesses, Agnès – dont la voix gutturale semble possédée par un esprit frappeur –, et les deux ahuris parviennent à se sauver in extremis en siphonnant un peu de carburant. À court de ressources pour pourvoir à l’appétit glouton de leur bestiole, ils décident d’accomplir, avec trois jours de retard, la mission proposée à Manu au début du film. Ils y parviennent sans la moindre petite difficulté, et empochent les cinq cents euros qui leur permettent de terminer l’éducation de leur drôle d’animal. À la fin du film, Jean-Gab libère le corpulent diptère, et lui donne l’ordre de trouver, puis de rapporter un régime de bananes. C’est une tâche complexe. Les deux amis se rendent compte que leur entreprise était peut-être, depuis le départ, vouée à l’échec. Sans le moindre remords, ils y ont donc déjà renoncé lorsque la mouche revient et dépose son butin devant eux, sur le capot de la voiture. Et paf.

 

L’abandon de l’ironie : le degré zéro du cinéma

D’habitude, il est possible de donner le sujet d’un film. Quel est le sujet de Mandibules ? C’est comme si Dupieux parvenait à cet exploit de ne pas avoir de sujet, du tout : comme en un degré zéro de la signification. Or n’est-ce pas une façon, enfin, de se défaire une fois pour toutes de son second degré (qu’on peut à l’envie nommer nihilisme, cynisme, ou humour potache) et d’une relation sado-masochiste à son spectateur comme à ses personnages, de ce mode de représentation hitchcocko-publicitaire qui consiste à faire jouir son spectateur pour mieux le prendre au piège de ses propres pulsions ? Jusqu’à présent, en effet, le loufoque Dupieux n’était ni plus ni moins qu’un expert en gestion de la pulsion scopique de son spectateur-consommateur, élan morbide qui toujours se résolvait en un éclat de rire réconciliateur. Le problème majeur est que cette réconciliation entre l’auteur et son spectateur se faisait toujours sur le dos du cinéma (un digne vieillard un peu gâteux), sur le dos des images (image cliché, déjà vu publicitaire), et enfin, ce qui est plus grave : sur le dos du personnage.

D’ailleurs, tout au long du trajet sans queue ni tête des deux nigauds Manu et Jean Gab, et presque à chaque scène, le spectateur tremble et redoute que le film ne (re-)tourne au slasher burlesque, au massacre nihiliste, comme les films précédents de son auteur. Il n’en est rien : Dupieux évite soigneusement l’intrigue comme les procédés de la série Z ou du film d’horreur. À chaque scène, à chaque situation, les prétextes pour évoluer en film d’horreur maniaque ne manquent pas : le souvenir du cadavre de Laura Palmer, sur la plage à l’ouverture du film, les vrais faux gangsters et le convoyage d’une mystérieuse mallette, le séjour chez une jeune femme menaçante à la voix de mort-vivant, l’intervention des gendarmes, sans oublier la mouche, vrombissante, menaçante, affamée… Ce principe déceptif, qui vient à chaque scène tromper notre attente d’une évolution horrifique, ouvre ainsi sur une loufoquerie authentique, car authentiquement inattendue.

Ce qui est nouveau, avec Mandibules, c’est qu’à aucun moment Dupieux n’affecte d’en savoir davantage que ses personnages ou son spectateur. L’auteur Dupieux paraît miraculeusement guéri de son complexe de supériorité. Le film semble d’ailleurs le fruit d’une écriture à plusieurs mains, ludique, joyeuse et sans la moindre ambition. Les films précédents, à commencer par Le Daim (voir notre article), affichaient un amateurisme de façade pour mieux fourbir leurs armes. Chez Dupieux, jusqu’ici, l’apparence légère et improvisée de l’écriture scénarique révélait toujours peu à peu une ambition précise et bien décidée. La dramaturgie, faussement aléatoire, était parfaitement maîtrisée par l’auteur-réalisateur-monteur. Les situations n’avaient finalement rien d’imprévu, puisque l’imprévu s’y présentait toujours avec une arrière-pensée. Tous enfin pratiquaient une ironie, un second degré narquois et suffisant

Dans Mandibules, en revanche, quoi qu’il soit évident que le canevas du film, tel que nous avons tenté de le restituer plus haut, ait été rigoureusement décidé en amont du tournage, le spectateur a vraiment le sentiment jouissif de suivre une épopée incontrôlée, loufoque et imprévisible. C’est comme si, avec Mandibules, Dupieux se rendait enfin digne de sa réputation. Et ce n’est pas rien, car il parvient ni plus ni moins à réaliser un film sans la moindre ambition. Un film sur rien. À propos de rien. On pourrait dresser la liste de toutes les conséquences dont le film s’affranchit allégrement : morales, politiques, sociologiques… et mêmes cinématographiques.

Jusqu’ici, le cinéma de Dupieux était un méta-cinéma, un cinéma dont le sujet n’était autre que les images, et la relation du spectateur aux images. Surdoué, érudit, Dupieux faisait des films maniéristes qui parvenaient à être à la fois savants et potaches, subtils et stupides. Malheureusement, tout finissait toujours dans une posture désinvolte, où le cinéma n’était plus qu’un cadavre ranimé par le truchement d’une imagerie publicitaire. Malgré une ambition comparable, Dupieux arrivait à un résultat exactement opposé au cinéma de Tarantino : quand celui-ci revisite l’Histoire du cinéma en fétichiste amoureux, celui-là ne multiplie les références à la même Histoire que pour mieux en faire table rase. Quand l’américain propose des films-théorèmes aussi fascinants qu’improbables, le français noie l’ensemble de ses images dans un nihilisme sans fond. Le premier est candide, quand le second est cynique. Le Quentin de Pulp Fiction lève des yeux timides vers ses comédiens ; le Quentin de Rubber se sent supérieur à ses personnages, et ne s’amuse jamais autant que lorsqu’il leur fait sauter la cervelle.

Il faut croire que l’humour potache et le nihilisme, à force de tourner à vide, ont fini par enfanter un univers abstrait indescriptible. La tâche du critique devient difficile, improbable. Dire le sens de ce qui n’en a pas. Expliquer ce qui n’a aucune raison d’être. Expliciter l’informulé. Décrire un objet qui n’a pas de forme. Abandonnant toute ironie, tout méta-discours, Dupieux parvient à un degré zéro de l’image et de la signification qui laisse sans voix. Son film n’a rien à nous dire, rien à prouver. Rien à moquer que l’injonction du vouloir dire. Il règle son compte, une fois pour toutes, à la mythologie du film d’auteur, et à tous ceux qui assignent à l’image, aux images, un devoir de signifier : les prescripteurs de notes d’intentions et autres marchands de discours sur les images, du bon gros journaliste au marchand de soupe aguerri, du président de commission du CNC au directeur des programmes de tel ou tel robinet à images. Voilà, enfin, un film qui ne veut rien dire !

 

Moustique de la raison pratique, ou la mouche aux œufs d’or

Pourtant, Mandibules est loin d’être informe. Le film commence sur une grève, face au vaste horizon, et se referme de même. Comme Vénus, Manu est sorti des eaux. Mystère des origines qui appelle, aussitôt, celui de la mouche géante. D’où vient-elle ? D’où est-elle sortie ? L’esprit pragmatique, Manu répondra : d’un coffre de voiture. Le coffre d’une vieille Mercedes volée au hasard. Mouche volante, et qui vole. Normal pour un diptère. Où la mouche est-elle partie ? Où s’est-elle envolée à travers l’immensité ? Où a-t-elle disparu ? En d’autres termes : où est-elle allée les chercher, ses bananes ?

Ce hors-champ des origines – et origine de toute image –, Dupieux semble le prendre pour une fois très au sérieux. Autre nouveauté : les deux personnages, par leur obstination même, par leur pragmatisme, par sa candeur pour l’un, par sa logique irréfutable pour l’autre, ne sont peut-être pas aussi « débiles » qu’ils en ont l’air : non pas débiles, mais infantiles. Enfants capricieux, frustrés, bornés. Ils veulent tout, tout de suite, et ont la naïveté de prendre leurs désirs pour la réalité. De même, les péripéties du film ne sont jamais véritablement absurdes, n’atteignent jamais au non-sens, ni même à l’inconséquence. Au contraire, malgré l’invraisemblance, et l’absence de tout ancrage réaliste ou référentiel, le film avance d’une façon toute pragmatique, logique et rationnelle par-delà l’improbable. De là à parler d’un film kantien, nous ne l’oserons pas tout à fait, de peur de provoquer une rechute de l’auteur Dupieux – ses sarcasmes pourraient vite revenir.

Il faut pourtant reconnaître que Mandibules a tout, non seulement d’un apologue ou d’un conte philosophique, mais d’un film-théorème : le Sans Domicile Fixe abandonné sur la grève est comme une hypothèse. Manu dans son duvet est un axiome. Le canevas du film, la fable ci-dessus résumée, ressemble d’ailleurs étrangement au conte moral de La Fontaine, « La laitière et le pot au lait ». À ceci près qu’à la fin, alors que les protagonistes prennent conscience de leurs « châteaux en Espagne », une autre poule aux œufs d’or leur tombe du ciel.

Foin de pragmatisme : il faut aussi savoir rêver. Songer en veillant. Faire châteaux en Espagne. Du reste chez Kant, il paraît que la clef du jugement ne se trouve pas dans la logique ni dans l’exercice de la raison, mais dans l’imagination. Nos deux nigauds, au terme de leur pérégrination, n’ont pas seulement compris, tels Bouvard et Pécuchet, que seuls comptent l’amitié et le moment présent, mais également qu’il faut rêver sa vie, si l’on ne veut pas passer à côté.

C’est ainsi d’ailleurs que fonctionne le duo de personnages du film : Manu et Jean Gab sans cesse s’échangent les rôles, et lorsque l’un des deux se montre trop pragmatique, l’autre se prend à construire des châteaux en Espagne, puis quand à son tour ce dernier sombre dans la lucidité, c’est le premier qui se montre naïf.  Comme toute grande comédie, Mandibules est sans doute une satire : celle d’un monde contemporain matérialiste, utilitaire et servile. L’apparente « débilité » des personnages est peut-être moins à contempler pour elle-même, que comme un miroir qui reflète notre propre infantilisme, notre avidité à trouver en permanence le maximum de satisfaction matérielle, le maximum de jouissance. Dupieux, il l’a maintes fois prouvé, connaît très bien le fonctionnement de l’image fantasme, de l’image publicitaire qui fait de nous tous, personnages comme spectateurs, de purs consommateurs. Dupieux serait le Tarantino de l’âge publicitaire, et Mandibules, un méta-film-publicitaire. Les personnages passent leur temps à consommer, à tirer profit de toute situation : que ce soit pour obtenir un logement, de l’argent, de la nourriture, de l’essence... C’est d’ailleurs leur seule ambition : jusqu’au dénouement, jusqu’à la toute dernière séquence, la seule chose qu’ils recherchent, c’est « un max de thunes ».

Il semble qu’enfin Dupieux parvienne à faire cette satire implacable et humaine à la fois, comme en une classique « comédie de mœurs », de notre société de consumation, immédiate et morbide. N’est-ce pas ce que désigne in fine ce degré zéro de la signification ? Non pas seulement une perte de sens, mais la perte du mystère, de la joie, et de toute transcendance. Qu’incarne la mouche, sinon ce mystère, cette part inexplicable, irréductible de l’existence ?

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