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Billet de blog 13 janv. 2019

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Un soulèvement vital

Le message des Gilets jaunes : un en deçà de toute revendication, à entendre comme une proclamation sourde, répétée, dans chaque bouche, dans chaque cœur. Une proclamation qui signifie pour chacun : « j’étais, je suis, je serai ! », « une tentative de faire exister le verbe être »[4]. Chant persistant et douloureux de la vie au chevet de l’existence. Le mot de la fin, qui sonne comme un début.

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« M. Edmond : Ma vie n'est pas une existence…
Mme Raymonde : Eh bien, si tu crois que mon existence est une vie… » [1]
in Hôtel du Nord (1938), écrit par Henri Jeanson (filmé par Marcel Carné)

Des affairistes idéologues qui se croient pragmatiques entraînent depuis des lustres les populations vers un « anéantissement pour leur bien ». L’asservissement à la loi des marchés devenue la seule loi, aucune alternative n’a l’heur d’apparaître décente, le combat idéologique a été gagné par les disciples de l’ « École de Chicago ». Cette victoire est pourtant remise en cause aujourd’hui par le mouvement des Gilets jaunes. Parallèlement à une certaine modernisation des mœurs, on a, de fait, conforté un système oligarchique dans lequel le « sens de l’effort », cher à l’encore président Macron, est demandé toujours aux mêmes. Or, non seulement les perdants doivent se montrer beaux joueurs et bons perdants, on leur demande en sus de présenter des excuses.

Sur un plan individuel, à l’ennui, terrain favori de l’existentiel, jusqu’alors chacun ne répondait plus que par l’augmentation des doses ou par des dérivatifs dont le gros des amateurs a fini par se lasser…
Sur un plan collectif, se déroule depuis deux mois une démonstration à laquelle nous assistons et participons. Face à des citoyens écrasés par les humiliations et soulevés par les injures, des personnels surdiplômés, que l’on a présentés comme l’élite de la nation, ne parviennent plus à cacher qu’ils n’ont jamais rien compris. Gouvernants sans courage et sans honneur, ils découvrent avec effarement « la vraie vie » saturée d’abnégation et de force tranquille. Et maintenant pleine d’une colère qui a tant tardé.

[À ceux qui n’ont pas besoin de vivre pour exister, tellement leur réussite leur tient lieu de relation, s’opposent aujourd’hui ceux qui ont aussi besoin d’exister pour vivre, c’est-à-dire d’être reconnus, pris en compte ; et qui, d’ailleurs, ont enfin cessé d’attendre leur tour, pour dès lors prendre place et s’imposer. Il n’est de peuple digne qu’ingouvernable. L’ultra-consumérisme ambiant (la privatisation absolue comme stade ultime du capitalisme) ne règle en rien la question de l’autonomie, bien au contraire. C’est l’entraide, la solidarité étendue qui donne l’autonomie à chacun et la chaleur humaine dont son corps a besoin dès qu’il cesse d’être un comptable ambitieux, un homo macronien.]

Dans un monde essoufflé, ceux qui s’efforcent de jouer le jeu sans tricher sont les couillons, et alors que le pouvoir s’amuse à les enfoncer davantage, voici qu’ils se réveillent. Les fraudeurs fiscaux et autres aveuglés cyniques qui régentent cette société s’étonnent. La vie aurait-elle un sens en dehors d’une ligne de chiffres et d’un lot de privilèges ? Ceux-là qui s’expriment soudain ne souhaitent surtout pas se substituer à eux, fameuses élites que personne n’envie, tant elles sont tristes et inertes. Imagine-t-on, quand on n’a rien rêvé d’autre que d’avoir un poste haut placé, une position dominante, que la vie puisse être envisagée autrement que pour faire carrière ? Les Gilets jaunes et tous ceux qui les soutiennent, les comprennent, ne réclament que de vivre leur propre et humble vie, la première condition pour cela étant qu’on les laisse respirer. Le Medef a moins besoin de personnes humaines qui pensent que d’esclaves qui se soumettent. L’institution républicaine étreint trop volontiers les libertés de chacun, mais elle va devoir se rappeler d’où elle vient, d’où elle tient sa légitimité. C’est pourquoi le Medef devrait être « destitué ». C’est pourquoi l’institution républicaine doit être réinvestie et surtout bouleversée de fond en comble.

[En mars 2011, en Égypte, en pleine période de transition, après le départ de Moubarak, un débat télévisé entre l’écrivain Alaa el-Aswany et le premier ministre, Ahmed Chafiq, aboutissait à la démission de ce dernier dès le lendemain, tellement il avait été déstabilisé par son interlocuteur. Sur les plateaux de télé français, pas si audacieux, les ministres ne se bousculent guère pour venir discuter avec les Gilets jaunes ; le peuple fait peur, et ce pourrait être acrobatique pour un membre de l’establishment que de mal masquer son mépris pour un « sans dents » qui prétend peut-être lui en remontrer, à coup de bon sens et de pensée en situation.]

Depuis les années 1980 et la stratégie mitterrandienne de conservation du pouvoir, le même chantage s’est rejoué, à chaque fois plus accentué. L’épouvantail lepéniste a joué à plein. Il a notamment servi à cautionner les politiques néolibérales. Était considéré comme raciste ou arriéré[2] celui qui refusait d’applaudir la globalisation marchande mise en place par l’OMC et la politique monétaire européenne liée à la création de l’Euro. C’est pourtant en se débarrassant des politiques utilitaristes, du carcan monétaire, qu’on se débarrassera, à terme, des démagogues fascisants et des groupuscules identitaires. S’il n’est pas trop tard.

Et tandis que nul, parmi les tenants de l’ordre économique ne paraît songer à limiter la circulation délirante des marchandises, qui ne peut qu’entraîner la faillite de pays entiers et les exodes qui s’ensuivent, sans même parler du désastre écologique, des grognards osent élever leur voix citoyenne qui se trouve être aussi la voix de la raison. Ils aimeraient avoir les moyens de circuler de chez eux à leur lieu de travail, par exemple. Ils aimeraient aussi avoir le temps de se parler et non plus de seulement se soumettre heure par heure au diktat économique. Ils aimeraient qu’on cesse de les prendre pour des inadaptés. Ils aimeraient que le monde veuille bien de temps en temps s’adapter à eux, puisque, normalement, la gestion de la cité – la politique – est faite pour les citoyens, pour convenir aux citoyens, et non pas seulement à la statistique. Ils aimeraient que s’instaurent une justice fiscale, une justice sociale, une justice humaine.

Les ennemis les plus virulents des Gilets jaunes, on les voit, on les entend, ceux qui depuis des années nous font la leçon sur les antennes et les écrans. Ils s’appellent Luc Ferry, Brice Couturier, Laurent Joffrin, Daniel Cohn-Bendit, etc. Il y a deux ans ils vendaient l’évangélique Macron aux électeurs, et la même leçon, quelque peu ramollie, sort toujours de leurs bouches. Ils n’existeraient pas sans la dérive brune qu’ils disent craindre et qui pourtant les fait vivre. Ils agitent le complotisme, Steve Banon, les services russes, le cinglé Soral, le pitre Dieudonné (de tristes sires, effectivement). Pouah ! Durant ce temps les policiers et gendarmes mutilent les manifestants, les terrorisent, sur ordre [cf. Entretien avec David Dufresne, in CQFD]. Est-il vrai, oui ou non, que les Français soient devenus des casseurs pour le plaisir de casser ? Qu’ils soient inspirés par la haine qui manquait à leur panoplie de sentiments ? Qu’Emmanuel Todd et Jacques Rancière soient des agents d’un pays ennemi, que François Ruffin travaille pour des néo-bolchéviques ? Osez le dire et l'écrire, pour voir ! Ah, si le ridicule pouvait vaincre ! [à propos du mépris de classe, lire le billet d'André Gunthert ici]

Comme l’écrivaient Gilles et John dans une tribune du 1er décembre dernier [Banzaï] : Ce qui fait la force de cette révolte, c’est précisément ce que les « analystes » médiatiques désignent comme sa faiblesse : son refus de se laisser formater pour rentrer dans le moule de négociations huilées, son refus de se laisser déposséder de ses exigences. Ce mouvement ne pourra progresser en se transformant en nouveau parti avec leaders galonnés, graines de bureaucrates « négociateurs » patentés, mais en renforçant son auto-organisation et le contrôle de ceux qui parlent en son nom, en affirmant toutes ses exigences et se montrant déterminé à les faire aboutir par tous les moyens adéquats.

Le meilleur rempart contre la bêtise et la xénophobie, c’est l’assemblée (à condition qu’elle reste à la bonne échelle[3]). Il n’y a d’intelligence que collective. Et même, « il n’y a d’amitié que politique », précisaient certains camarades, c’était vers 2003. Quand les gens les plus divers se parlent, ils se reconnaissent et se transforment. C’est ce qui se passe depuis quelques mois sur les ronds-points et autres points de rassemblement. On ne peut que s’en féliciter.

« De quoi demain sera fait ? », se demandent les âmes sceptiques. « De quoi était-il fait ? », aimerais-je leur répondre. Le pire était en route, il l’est toujours. Quand le pire se préfère au rien, c’est que le rien ne valait rien. En attendant, le présent ouvre les vannes, il aimerait faire l’Histoire. Les cérémonies mortuaires (G20, Sommet de la Terre, Élections présidentielles, Grand débat, etc.) auxquelles on nous a tant habitué pourraient en rabattre quelque peu, et le théâtre de la vie se remettre dans la partie, fût-ce la dernière.

Que se passe-t-il ? La vie s’en allait, elle revient. Tout s’éteignait, des chandelles veillent à nouveau. La fameuse goutte d’essence aurait-elle fait déborder le vase de Soisson ? L’évêque Rémi s’appelle aujourd’hui… Barbarin ! Et l’historien Grégoire de Tours a cédé sa place au peuple alphabétisé.

Le message des Gilets jaunes, ces anonymes : un en deçà de toute revendication, à entendre comme une proclamation sourde, répétée, dans chaque bouche, dans chaque cœur. Une proclamation qui signifie pour chacun : « j’étais, je suis, je serai ! », « une tentative de faire exister le verbe être »[4]. Chant persistant et douloureux de la vie au chevet de l’existence. Le mot de la fin, qui sonne comme un début.

***

[1] https://www.youtube.com/watch?v=jOebiVZbzOI
[2] Sont-ils racistes et arriérés, ceux qui sauvent la vie de migrants quelque part dans les Alpes enneigées, par – 10° ? et que le tribunal de Gap condamnent pourtant à des peines de prison (avec sursis ou ferme, selon les cas). Cf. CQFD de janvier 2019.
[3] Si les maires restent globalement appréciés, c’est sans doute qu’ils sont encore assez abordables. La commune comme seule entité raisonnable, espace démocratique…
[4] Reprenant ainsi le support minimal d’un théâtre essentiel qu’inventaient des rabbins dans les camps nazis dont ils ne sortiraient pas vivants… Cf. Armand Gatti, La Parole errante, Verdier, 1999.

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