La bataille du Mans, décembre 1793, la répression et le souvenir.

A propos du livre de Ludovic Schmitt, 1793. La débâcle vendéenne. Le Mans, 12-13 décembre. Combats et répressions, Le Mans, Editions Société Historique et Archéologique du Maine. Une lecture dépassionnée.

La bataille du Mans, décembre 1793, la répression et le souvenir.

 

A propos du livre de Ludovic Schmitt, 1793. La débâcle vendéenne. Le Mans, 12-13 décembre. Combats et répressions, Le Mans, Editions Société Historique et Archéologique du Maine, 2019, 103 pages.

 

En 2009, une campagne de fouille organisée par l’Institut National de Recherches Archéologiques Préventives au centre de la ville du Mans, à l’occasion de l’aménagement d’un espace culturel met à jour des ossements. Ils sont ceux des combattants et des victimes de la bataille qui a opposé en décembre 1793 les troupes catholiques et royales (vendéens et chouans) aux républicains. Dix ans plus tard, le sort de ces ossements demeure encore indécis. Des projets d'inhumation dans des ossuaires « vendéens » ont été évoqués, provoquant des polémiques régionales[1].

C’est en marge de ces querelles que ce livre est publié par l’un des chargés de recherches de l’INRAP. Il rend public le résultat de son approche proprement historique, fondée sur les sources contemporaines comme sur les enquêtes réalisées depuis deux cents ans par les historiens, professionnels ou amateurs, qui se sont saisis de cette bataille. Les recherches proprement archéologiques conduites sur les fosses ouvertes place des Jacobins ont été présentées par leur responsable, Elodie Cabot, dans des conférences et des interviews qui ont été mises en ligne[2].  En 2013, la revue Le Chirurgien dentiste de France a consacré des pages à la traumatologie des victimes.

Le livre ne s’intéresse donc qu’à la bataille elle-même et à la répression qui a suivie, retraçant précisément, parfois heure par heure, l’enchaînement des faits. Il s’agit d’un bilan, dépassionné, de cet événement sans que l’auteur s’engage dans les combats historiographiques et idéologiques qui lui sont liés. Le plan suivi est très classique retraçant d’abord brièvement le cadre du soulèvement de l’Ouest et donc de la guerre de Vendée. Une présentation des protagonistes s’appuie sur les éléments statistiques disponibles, à partir des listes d’insurgés jugés et de demandes de pension dans les années 1820, ce qui ne donne guère d’indications. Ce flou se retrouve, logiquement dans l’estimation des combattants vendéens arrivés au Mans au cours de la Virée de Galerne, soit cette longue marche partie de Saint-Florent-le-Vieil jusqu’à Granville. Il est clair cependant que les victimes viennent essentiellement des départements de Maine-et-Loire et de l’est de la Loire-Atlantique ou du nord de celui de la Vendée. Reste que leur désignation comme « Vendéens » est consacrée par l’habitude.

La chronologie des combats est plus facile à établir. L’essentiel, ici, est de retenir que le 13 décembre 1793, après un premier arrêt des troupes républicaines, celles-ci envahissent la ville, alors que l’essentiel des Vendéens est déjà parti vers Laval, au terme de combats violents. La répression qui suit, et qui a été abondamment décrite par des contemporains, est féroce. Massacres, viols, puis jugements des prisonniers font certainement autour de 2 000 à 3 000 morts, qui s’ajoutent aux personnes tuées les jours précédents, dont des soldats républicains. Le bilan humain important récuse cependant des estimations montées jusqu’à 15 000 personnes.

A juste titre, l’auteur parle du « chaos » qui a lieu pendant ces jours d’affrontements, les républicains ne faisant pas de quartier. A partir du 16 décembre cependant, la « reprise en main » est effective, la justice révolutionnaire statue sur le sort des prisonniers, fusillant les hommes, emprisonnant les femmes. 67 d’entre elles sont libérées après quatorze mois de prison en 1795. La politique suivie est la clémence pour les femmes du peuple et pour les enfants, qui sont placés dans des familles, pour les « rééduquer ».

Les corps ont été, entre temps, rassemblés, souvent sans égards, et jetés pêle-mêle dans les fosses creusées place des Jacobins ou pour les morts des combats, sur le site de Pontlieue aux limites de la ville. Les cadavres, qu’ils soient vendéens pour l’essentiel ou républicains, ont été dénudés, leurs vêtements faisant l’objet de reventes, ordinaires à l’époque.

Une dernière partie réfléchit sur la violence de ces journées en la remettant dans les perspectives de longue durée, notamment en remontant aux guerres de religion, et dans les logiques de la guerre de Vendée. Indiscutablement la violence a été « asymétrique » mais les appels à « l’extermination » qui sont faits dans les proclamations républicaines sont restés le plus souvent rhétoriques. Il n’en demeure pas moins qu’il est possible de voir en action des révolutionnaires, deux curés « rouges », particulièrement vindicatifs. Le livre se clôt sur la notion de « guerre totale » que l’historien américain David Bell propose pour qualifier l’époque révolutionnaire et notamment l’épisode de la guerre de Vendée, permettant de penser que la violence qui s’exerce ici est à la fois traditionnelle par les formes qu’elle prend, mais novatrice parce qu’elle est portée par la « mystique révolutionnaire » que certains représentants en mission et administrateurs invoquent.

Le livre est de belle facture, agrémenté de cartes très claires. On regrette d’autant plus l’absence de tables des matières, parce que des ruptures de plan rompent la narration à plusieurs reprises, que ce soit à propos des conditions de la guerre au milieu de 1793, du bilan humain et des responsabilités des individus. Cependant, il n’en représente pas moins une mise à plat des connaissances jusque-là diverses et jamais synthétisées sur cet événement qui trouve aujourd’hui des résonances douloureuses. L’auteur se garde bien, à juste titre, de sortir de son rôle et ne s’engage pas dans le choix qu’il faudra faire pour la conservation ou pour l’inhumation des ossements étudiés. Tel quel, ce livre permet de prendre des distances et on peut espérer qu’il servira à l’élaboration des décisions politiques qui finiront par s’imposer.

Jean-Clément Martin

 

4 juillet 2019

 

[1] Voir https://blogs.mediapart.fr/jean-clement-martin/blog/270619/que-faire-des-ossements-de-la-bataille-du-mans-decembre-1793

[2] Sans prétention à l’exhaustivité, https://www.franceculture.fr/personne-elodie-cabot.html (Le salon noir, 15 avril 2009) ; https://www.youtube.com/watch?v=z9jpRCmLVSY; https://www.images-archeologie.fr/Accueil/Recherche/p-11-lg0-notice-VIDEO-Le-Mans-archeologie-de-la-viree-de-Galerne.htm?&notice_id=2414; https://panoramadevoir.wordpress.com/2017/01/02/elodie-cabot-traitera-le-21-janvier-2017-des-fouilles-des-neuf-charniers-revolutionnaires-du-mans/; présentation précise Élodie Cabot, « Les victimes de la bataille du Mans (12-13 décembre 1793). Apports archéo-anthropologiques », Archéopages, 39 | 2014, 32-39. https://journals.openedition.org/archeopages/540.

 

 

 

 

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