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Billet de blog 3 novembre 2024

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Chez les lambertistes, le ver était dans le fruit

La publication récente de livres sur l'histoire du lambertisme et de Lambert lui-même m'amène à publier, avec quelques modifications et ajouts, un article ancien. Je montre comment l'organisation trotskyste française s'est développée depuis la libération jusqu'à sa capitulation complète. Il convient en effet de savoir ce qu'il ne faut pas faire pour construire un parti révolutionnaire.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

De 1951 à 1981, les lambertistes étaient des trotskystes avec des défauts plus ou moins prononcés pendant ces trois décennies mais ils étaient trotskystes parce qu’ils menaient un combat dans la ligne du programme de transition : le programme de la IVème internationale. Nous allons montrer comment s’est construite l’organisation trotskyste française entre 1951 et 1981 quand elle a pris les noms de PCI puis « groupe Lambert » et enfin OCI. Nous montrerons quelles étaient ses faiblesses avant la capitulation de 1981. Notre but sera plus de faire ressortir ce qu’il ne faut pas faire que ce qu’il faut faire. Il y aurait pourtant beaucoup de choses à dire aussi sur ce point puisque le combat des trotskystes fut, par bien des aspects, exemplaire et les succès certains.

Le PCI à la libération

Le PCI avait été créé peu de temps avant la libération en 1944 par la fusion de trois organisations : POI (Parti Ouvrier Internationaliste), CCI (Courant Communiste Internationaliste) et le « Groupe Octobre ». Depuis la libération, les effectifs avaient commencé par monter. Les militants étaient environ 250 en 1945, puis 550 en 1946. Ils furent 740 en 1947. Ensuite, les effectifs ont fondu à la suite des diverses scissions dont je vais parler. Le PCI passe à 432 militants en 1948 à la suite de la principale scission. Les effectifs continuent ensuite à fondre. Ils passent à 317 en 1949 et 253 en 1950. Ils seront encore 250 en 1951 mais moins de 100 en 1952. En 1953-55 le nombre de militants est estimé entre 70 et 75.

Quand le PCI s’est constitué, les anciennes divergences entre les organisations fondatrices se sont estompées mais de nouveaux clivages sont apparus et ils se sont cristallisés dans la formation de 4 tendances. Les deux principales tendances étaient la tendance "droitière",  et la tendance "de gauche". Les étiquettes "droitières" et "de gauche" ont été collées sur ces tendances sans qu'elles aient de réelles significations et sans être nécessairement revendiquées par les intéressés. Les trotskystes ne se réfère guère aux notions de "droite" et "gauche" pour caractériser des lignes politiques. Ils ne s'intéressent pas et ne participent pas à la compétition où chacun veut être plus à gauche que l'autre dans le mouvement ouvrier.

La tendance "droitière" était menée par Yvan Crépeau et elle était majoritaire jusqu'au congrès de novembre 1947 où elle a perdu la majorité d'une voix. Les militants de cette tendance ont massivement rejoint le RDR (Rassemblement Démocratique Révolutionnaire) qui était une formation politique éphémère du même genre que le PSA et le PSU. Ce groupe politique a été fondé au début de 1948 par des écrivains, des journalistes, des parlementaires et des syndicalistes avec, parmi les principaux leaders, Jean-Paul Sartre, André Breton, David Rousset et Albert Camus. Il ne durera pas plus d'un an. Il autorisait la double appartenance. Les trotskystes qui l'ont rejoint n'avaient donc pas tous l'intention de quitter le PCI mais ils en ont été exclus par une décision du Comité Central d'avril 1948. La double appartenance fut également refusée par la SFIO. Parmi les exclus se trouvaient assurément des militants d’une grande valeur quels qu’aient été ensuite leurs parcours : David Rousset, Jean René Chauvin, Laurent Schwartz, Albert Demazière, Yvan Craipeau, Roland Filiätre, Yvonne Filiâtre, Marcel Baufrère, Paul Parisot… Ce fut une saignée de cadres trotskystes. J'invite le lecteur à regarder la biographie de chacun d'eux dans le Maitron en suivant les liens. Vous verrez notamment que beaucoup furent envoyés en camp de concentration pendant la guerre. Signalons que Gérard Bloch fit partie des exclus, à la suite d’une supposée adhésion au RDR, mais il fut réintégré après avoir montré le caractère mensonger de l'accusation avec le témoignage des autres trotskystes de son milieu de Clermont-Ferrand.

Cette scission est évoquée dans les vidéos sur Jean-René Chauvin (voici quelques liens : 1939-43, 1943-44, 1944-45, 1945-48). 

Illustration 1

En avril 1948, juste après la scission, se tint le 2ème congrès mondial de la IVème internationale qui fut, pour l'essentiel, un succès bien que se dessinaient déjà les causes de ce qui allait amener la grande scission de la crise "pabliste" de 1952. C'était certainement une erreur de parler d'un 2ème congrès mondial alors qu'il n'y a jamais eu de premier congrès mondial. Pour Trotsky, en effet, la réunion de Périgny de septembre 1938 était une "conférence de fondation" et nullement un congrès mondial. La construction de la IVème internationale comme organisation suffisamment structurée et centralisée restait à faire.

Illustration 2

Les débats sur la nature de l’URSS déchiraient les trotskystes depuis plus d'une décennie. Aux USA cela avait amené une scission dans le SWP avec la création du WP. Trotsky lui-même avait longuement polémiqué avec ceux qui ont créé le WP tout en cherchant à les maintenir dans le SWP.

En France les deux petites tendances qui existaient en plus des "droitiers" et de la tendance "gauche" étaient en désaccord sur cette question de la nature de l'URSS avec la position de Trotsky. Convenait-il de défendre la Russie de Staline contre la volonté de reconquête des marchés par les capitalistes comme le préconisait Trotsky ? Fallait-il voir dans cette orientation politique une forme de faiblesse face à Staline alors que celui-ci avait pactisé avec Hitler après avoir fait exterminer la plupart des bolchéviks (je n'ai dénombré que 9 exceptions) et même largement au-delà ? La caractérisation donnée par Trotsky du régime de l'URSS comme étant un régime d'Etat ouvrier dégénéré devait-elle être revue ? Telles étaient les questions soulevées par les deux petites tendances.

En janvier 1949, l'une de ces tendances crée le groupe « Socialisme ou Barbarie » avec, à sa tête, Cornelius Castoriadis et Claude Lefort. Ils partent avec une douzaine de camarades parmi lesquels on trouve Maurice Rajsfus, Jean Laplanche, Jean Seurel, Philippe Guillaume, Marie-Rose Berland, Guy Gély, G. Vivier et Jean Léger. Ils créent la revue du même nom qui sera publiée de mars 1949 à août 1965. Ils caractérisent le régime de l'URSS comme un "capitalisme bureaucratique d'Etat" et il est souvent question "d'autogestion" dans leur projet politique.

L'autre petite tendance dirigée par Jacques Gallienne et Marcel Pennetier quitte le PCI en janvier 1950. (Le Maitron indique, probablement par erreur, que "il quitta le PCI en 1948"). La rupture a lieu lors du Vème congrès.  Ils militaient notamment dans la tendance Ecole Emancipée des syndicats d’enseignants. Ils partageaient les idées de Natalia Trotsky qui quitta le PCI en 1951.

Après ces scissions de 1948, 1949 et 1950, le PCI est bien évidemment plus homogène puisque les trois tendances opposées à la tendance "gauche" sont parties. Le dirigeant qui a le plus de poids dans le PCI est alors Marcel Bleibtreu (Favre) qui fut secrétaire général du PCI et l’inspirateur de la lutte contre le pablisme. Parmi les autres cadres reconnus de l’époque se trouvent Pierre Frank, Jacques Grinblat, Marcel Gibelin, Pierre Lambert, Lucienne Abraham (Michèle Mestre), Robert Berné (Garrive), Daniel Renard, Gérard Bloch et Michel Lequenne. Ils avaient tous été trotskystes pendant la guerre. Stéphane Just avait moins de poids. C’était un jeune militant non à cause de son âge (il avait 30 ans) mais puisqu’il n’avait adhéré qu’en 1947.

Une direction de six membres se dégage en 1951 avec Marcel Bleibtreu (Favre), Pierre Lambert, Robert Berné (Garrive), Daniel Renard, Gérard Bloch et Michel Lequenne.

La scission de la crise "pabliste" de 1952

Je ne ferai pas de développement sur la crise majeure qui toucha toute l'internationale en 1951-52. J'en ai fait une étude séparée. Pour dire l'essentiel de cette crise, je rappelle seulement que Trotsky avait prédit en 1940 : "Si le régime bourgeois sort de cette guerre impuni, tous les partis révolutionnaires dégénèreront." Il écrivait cela dans le manifeste d'alarme de la IVème internationale.  En effet, les Trotskystes étaient trop faibles à la sortie de la guerre pour mener la révolution socialiste à la victoire, ne serait-ce que dans quelques Etats. Ils avaient subi la répression conjuguée du nazisme et du stalinisme suivie des pertes multiples de militants pendant la guerre. Dans ces conditions, ce qui a pu être rassemblé en guise de quatrième internationale à la libération était une organisation dirigée par deux militants inexpérimentés (Pablo et Mandel) flanqués d'un éternel second (Pierre Franck). Dans de telles conditions, la crise étaient inévitable : les partis révolutionnaires ont dégénéré.
Pour la section française c'est en novembre 1952 que la scission a été consommée dans le PCI. Elle est intervenue après le 3e congrès mondial de la Quatrième Internationale d'aout 1951 où s'est manifesté l'abandon du trotskysme et donc du marxisme par la direction de l'internationale. Celle-ci a alors adopté, pour la première fois, la théorie des blocs s'opposant à la conception marxiste de la lutte des classes. En France cette scission a opposé Michel Pablo, Pierre Franck et Michèle Mestre à  la direction de six membres qui était majoritaire dans le Parti communiste internationaliste-Section française de la Quatrième Internationale (PCI-SFQI).

Avant mars 1953, quatre cadres supplémentaires sont intégrés à la direction c’est-à-dire au Bureau Politique qui contient alors 7 membres et 3 suppléants. Ce sont Stéphane Just, Emile Lejeune (Milou), Jean Lefevre et Nguyen Giap Thoi (Levan). 

A partir de cette scission, deux regroupements internationaux s'opposeront. Le SI (secrétariat international) avec pour principaux dirigeants Pablo, Mandel et Frank et le CIQI (Comité International de la Quatrième Internationale) avec pour principaux dirigeants Lambert (France) et Healy (Grande Bretagne)

Illustration 3

Troisième congrès du CIQI (1966): derrière: M. Banda, C. Slaughter et devant: P. Lambert, G. Healy, M. Rastos, S. Just. 

Illustration 4

Meeting de célébration du 50ème anniversaire de la révolution d’octobre par les mandéliens

Lambert prend la direction

C’est en 1953 que Lambert va prendre définitivement la direction du PCI. Les effectifs sont alors approximativement de 70 militants. Je n’ai apporté aucun détail sur son activité jusqu’à cette date. Elle fut exemplaire. Sur la période de sa vie qui va jusqu'à 1953, le livre de Bazin "Le parrain rouge" est le mieux documenté (jusqu'à la page 138). Je vais maintenant apporter des critiques sur les méthodes de direction choisies par Lambert après cette date afin de montrer comment la crise de 1981 a été possible

En 1953, il ne subsiste qu'une seule des quatre tendances de l'après guerre et d'autres militants ont quitté le PCI pour suivre Pablo et Mandel après la scission de 1952. Pourtant, même après tous ces départs, le PCI reste divisé. Deux courants se cristallisent sous les étiquettes : « politique » et « syndical ». L’étiquette « politique » désigne ceux qui mettent leurs espoirs dans une crise du PCF qui semble latente. Ils s’opposent à l’orientation « syndicale » qui regroupe ceux qui insistent sur la nécessité, pour chaque militant, d’intervenir, par un travail lent et patient, dans un syndicat sur son lieu de travail.

En mars 1953, la direction a été emportée par le courant dit « syndical », avec à sa tête Pierre Lambert. La direction est alors réduite à cinq membres : Pierre Lambert, Daniel Renard, Stéphane Just, Gérard Bloch et Robert Berné (Garrive). Mais, en fait, Lambert avait un rôle prépondérant. Il dirigeait notamment les finances de l’organisation. Parvenu ce jour-là à la tête de l’organisation, il y restera jusqu’à sa mort en janvier 2008. Cette fois-ci, après tant de départs (1948, 1952, 1953) l'organisation est homogène mais à quelle prix.

Du centralisme-démocratique, Lambert avait principalement retenu le centralisme. Désormais, les différends se règleront avec des exclusions.

Plusieurs exclusions bureaucratiques de militants qui devenaient trop encombrants pour Lambert ont finalement été acceptées par tous entre 1953 et 1979 alors que bien des militants étaient loin d'être convaincus de leur bienfondé. 

Premières exclusions : Gibelin, Bleitbreu, Lequenne, Fontanel

Cela a commencé dès 1953 avec l’exclusion de Marcel Gibelin (dit Marin) qui avait milité pendant toute la guerre dans la clandestinité. Il travailla ensuite à la Sécurité sociale et il devint rapidement le secrétaire du syndicat parisien FO des organismes sociaux, puis membre du bureau de la région parisienne de cette centrale, entièrement passé aux positions de la tendance de gauche dont il fut le membre le plus écouté. Il participa à une délégation de FO en URSS, sans en demander l’autorisation à Pierre Lambert pour lequel il avait peu de considération. Lambert en profita pour l’exclure, sur seule décision du bureau politique. Reconnaissons que ce militant avait fait un peu fort en allant faire ce déplacement en URSS. Mais Lambert se débarrassait ainsi d’un éventuel gêneur avec un argument imparable : Gibelin était allé chez l’ennemi avec des réformistes et sans l’accord de « l’autorité officielle du trotskysme ». Malgré l’indignation de nombreux membres du Comité Central, Gibelin refusa de se battre pour sa réintégration. Il ne croyait plus guère à la possibilité de redresser la IVème Internationale. Son expédition en URSS ressembla alors à un suicide politique et cette exclusion ressemblait fort à une démission. Quelques mois plus tard, son ami Jacques Danos quitta aussi le PCI. Il animait la commission dite "coloniale".

Trois autres cadres trotskystes sont exclus en mars 1955 : Marcel Bleitbreu, Michel Lequenne et Lucien Fontanel. Ils avaient déjà été écartés de la direction réduite à cinq membres. Ils étaient dans la tendance « politique ». Il s’agissait ici clairement d’une exclusion. Elle touchait, si je peux me permettre l’expression : « l’élite du trotskysme ». Ces trois militants-dirigeants préconisaient que des militants du PCI s’engagent dans la construction de CRC (Comités de Redressement Communiste) afin de créer une fraction du PCF avec le dissident connu : André Marty. L’orientation était discutable mais quelle prétention de la part de Lambert de vouloir dicter une voie unique à tous les militants ! Une telle initiative ne pouvait-elle pas être menée avec la double appartenance au PCI et au CRC sans engager les autres militants ? De multiples fois un travail de fraction a ainsi été mené en direction d’autres organisations. Cette exclusion avait toute l’apparence d’une amputation mais, en se débarrassant de cadres brillants, Lambert renforçait son pouvoir. Il ne sera alors plus question de désaccords puisque le courant dit « politique » est ainsi liquidé. N’est-il pas plus facile pour Lambert de diriger une organisation monolithique ? Désormais, il n'y aura plus jamais de tendances dans les organisations lambertistes. Les trois vaillants trotskystes ainsi sacrifiés avaient pourtant été à la pointe de la lutte contre le « pablisme » quand Lambert n’était qu’à l’arrière-plan.

  • Marcel Bleitbreu avait été le secrétaire général du PCI depuis 1946 jusqu’en 1952. C’est lui qui avait rédigé le texte « Où va le camarade pablo ? » en réponse au texte révisionniste de Pablo : « Où allons-nous ? ».
  • Michel Lequenne nous laisse de multiples écrits dont l’un des plus importants témoignages sur ce que fut l’activité des trotskystes pendant la guerre sous le titre « Le trotskysme, une histoire sans fard » (A télécharger gratuitement au format PDF). Il nous laisse aussi un témoignage sur les activités des trotskystes pendant la guerre dans une vidéo.
  • Lucien Fontanel était un collaborateur régulier du journal : "La Vérité". Il entra dans l’équipe de rédaction du journal quand Marcel Bleibtreu en prit la direction. Il en fut le gérant après la scission de 1952, et le responsable des pages “ouvrières“, dont il écrivit la plupart des éditoriaux. C’est ce noyau de la rédaction de La Vérité, auquel le travail en commun donnait une homogénéité, qui s’opposa au courant dirigé par Lambert.

En fait, en excluant ces trois militants, Lambert se débarrassait ainsi des quelques trotskystes qui pouvaient lui faire de l’ombre. Un an auparavant, Bleibtreu et Lequenne avaient accusé Lambert de « capitulation devant l’appareil stalinien » puisqu’il avait rencontré personnellement Benoît Frachon pour obtenir sa réintégration dans la CGT. Il ne sera plus jamais accusé de quoi que ce soit. Avec ces exclusions, Lambert se débarrassait des derniers vieux militants qui avaient manifesté de l’antipathie à son égard. Les autres étaient partis lors des scissions précédentes.

La raison invoquée pour justifier cette exclusion semble être surtout un prétexte :

« Le comité central a pris la décision d’exclure immédiatement du Parti les « jaunes » Bleibtreu, Lequenne et Fontanel qui ont rompu la solidarité du Parti, la solidarité de classe face à la répression »

Il leur était reproché de s'être rendus à une convocation de la police alors que le bureau politique avait diffusé un communiqué où il rappellait que les interrogatoires de la police étaient illégaux et que plus aucun militant du PCI ne devait s'y rendre. La police enquêtait à propos de la politique du PCI au sujet de "la sale guerre" d'Algérie. Les trois militants avaient seulement accepté de décliner leur identité sans répondre à d'autres question. (Voir la thèse de Jean Hentzgen p. 226, 227, 228).

Raoul (Claude Bernard) a protesté avec véhémence contre cette exclusion. Il considèrait que la majorité avait voulu mettre les opposants devant le fait accompli . Je transcris ce qui en a été reporté dans les "Cahier Léon Trotsky" (numéro spécial "Raoul" juillet 1995).

"Les tragédies, quand elles se répètent, ont de fortes chances de tourner à la bouffonnerie. Et d'aucuns vont répétant que Lénine a rompu avec les mencheviks, précisément sur des problèmes (qui étaient) en apparence "organisationnels". Si l'on devait provoquer une scission dans ce parti chaque fois qu'une bêtise organisationnelle relevant du bolchevisme le plus élémentaire est perpétrée, il y aurait longtemps qu'une dizaine de scissions au moins auraient eu lieu. (...) Nous pensons que ces deux groupes, refusant de penser en termes politiques l'histoire de ce parti, son existence actuelle, ses perspectives, ont suivi une politique de chiens crevés au fil de l'eau, cédant chacun de leur côté aux facteurs objectifs de crise, sans chercher à les comprendre, les éliminer, ni les surmonter, et que cette irresponsable conséquence n'est ni un hasard ni un malentendu (...) L'irresponsabilité des uns ne justifie pas l'irresponsabilité des autres. RIEN, RIEN, RIEN, à l'heure actuelle, dans la guérilla politique qui a eu lieu entre la majorité du CC et la tendance dite Bleibtreu, ne justifiait une scission...".

Raoul fait une déclaration avec trois autres membres du Comité Central :

"L'article de La Vérité intitulé "Ceux qui désertent" a fait planer le doute sur la moralité révolutionnaire de camarades auxquels on ne peut reprocher un seul instant d'avoir soit fait courir des risques au parti du point de vue de la répression, soit d'avoir capitulé devant cette dernière. La publication de cet article est un acte irresponsable relevant de méthodes étrangères au mouvement révolutionnaire, sans commune mesure avec les actes d'indiscipline pour lesquels B(leibtreu) L(equenne) et F(ontanel) devaient être à juste titre sanctionné".

Bleibtreu et les deux autres ont été exclus en violation des statuts, le CC n'ayant pouvoir que de les suspendre et de les déférer à leur cellule.

A propos de cette exclusion, l'un des exclu, Michel Lequenne, rappelait, à juste titre, un texte de 1953 :

"le centralisme démocratique bien compris ne cherche pas à isoler et à exclure la collaboration d’une minorité du parti, mais au contraire cherche à gagner les minorités à une collaboration et cherche constamment à réduire les frictions éventuelles avec les minorités. C’est précisément par un tel comportement qu’une organisation révolutionnaire démontre sa maturité et la conscience de ses responsabilités devant la classe ouvrière". 

Savoir jusqu’où des divergences peuvent être admises au sein d’une organisation révolutionnaire qui se construit et se développe est évidemment une question essentielle. Je verse au dossier sur cette question un extrait d’une lettre de Natalia Trotsky envoyée le 18 mars 1946 au SI de l’internationale qui vient donc de se mettre en place. Il y est question des divergences entre deux organisations américaines le SWP et le WP. Elles s’étaient séparées avant la guerre à la suite des divergences dont parle Trotsky dans les textes regroupés dans « Défense du Marxisme ». La question de leur réunification est alors posée.

« Il y a indubitablement d’importantes divergences, mais nous avons toujours déclaré que ces divergences sont compatibles avec l’appartenance à un même parti. Le fait que notre parti officiel n’a pas polémiqué pendant six années d’entière liberté politique affirme que les divergences (telles que la question de la Chine) ne lui paraissaient pas à lui-même fondamentales. Dans la lutte contre la minorité (du SWP), en 1939 et en 1940, L. D. (Léon Trotsky) a déclaré explicitement que la minorité pouvait et devait rester dans le même parti, même si elle était contre la défense de l’Union Soviétique. Tout ce que nous demandions à la minorité, c’était qu’elle appliquât la discipline dans l’action.  Et n’avons-nous pas eu en France plusieurs années avant la guerre une forte minorité contre la défense de l’URSS ? Personne pourtant n’a songé à l’expulser, et les rapports entre les deux tendances restaient excellents. En Russie, quand la question de l’insurrection de 1917 s’est posée, deux membres du Polit-Bureau, par-dessus la tête du CC, ont répandu un tract contre l’insurrection. On ne les a pas exclus du Parti, et après la révolution, ils ont joué un rôle important : l’un, Kamenev, comme président du soviet de Moscou, l’autre, Zinoviev, comme Président du soviet de Leningrad et ensuite, de la IIIème internationale. Lénine a proposé l’exclusion, mais n’a pas eu la majorité dans le CC. Et, pendant la guerre civile, quand la vie et la mort de la Révolution étaient sur le tranchant d’un couteau, il y avait des discussions acharnées à propos de l’armée régulière et de l’entraînement des spécialistes militaires dans cette armée. Personne n’était exclu pour cela. Permettez-moi de vous rappeler aussi l’exemple très connu de Brest-Litovsk. La situation était très aiguë, l’opposition aux décisions de Lénine très grave. Personne ne fut exclu. Et, lorsque, dans l’histoire du Parti bolchévik, les divergences ont été jusqu’à produire des scissions, on ne dédaigna jamais les possibilités de refaire l’unité. »

Lambert a décidé d’exclure pour beaucoup moins que les divergences acceptées au sein du parti bolchevik et tous les militants de l’OCI l’ont accepté. Il fallait assurément faire l’inverse : « réduire les frictions éventuelles ». Cela était d’autant plus vrai que, dans cette période de déclin du trotskysme, la démoralisation atteignait beaucoup de militants. Il est à cet égard significatif que des exclus ne se sont guère battus pour rester au PCI. Abandonner le combat avec le statut de victimes chassées par Lambert pouvait ainsi être vécu comme un soulagement plus que comme une défection. Seul Michel Lequenne poursuivit l’activité politique en se réclamant du trotskysme. Il rejoignit les pablistes-mandéliens tout en gardant un esprit critique sur leur politique. L’introduction de son livre « Le trotskisme sans fard » est particulièrement claire à ce sujet. Il n'a jamais dit que leur orientation était liquidatrice mais il a bien constaté que la IVème internationale a effectivement été liquidée. Il explique que l’internationale des mandéliens est devenue fantomatique. Il y aurait officiellement 55 sections et organisations sympathisantes et observatrices dans 40 pays regroupant, toujours officiellement, 13 000 militants. Michel Lequenne fait un calcul pour montrer que les effectifs réels sont d’environ 5 200 militants soit la même chose que lors de la proclamation de la IVème internationale. Au-delà des chiffres, le tableau qualitatif est encore pire : « Elle (l’internationale) devint une organisation fantôme, dont la plupart des sections sont des groupes « entristes » dans diverses organisations plus ou moins radicales… » Pour finir il dit : « La conclusion est simple : il n’y a plus de IVème internationale ». Je crois que Michel Lequenne était un militant exemplaire qui s’est rabattu sur les pablistes-mandéliens faute de pouvoir supporter l’autorité de Lambert. Il retrouva ainsi d’autres vieux trotskystes qui avaient été exclus en 1948 et qui partageaient largement son point de vue au sujet de Lambert comme Jean-René Chauvin.

Peu de temps après l’exclusion des trois cadres du PCI (Marcel Bleitbreu, Michel Lequenne et Lucien Fontanel), le 14 juillet 1955, Robert Berné (Garrive) se noyait accidentellement dans la Marne lors d’une partie de baignade avec Pierre Lambert et Stéphane Just. 

Des glorieux militants trotskystes qui avaient combattu pendant la guerre seuls Gérard Bloch, Raoul (Claude Bernard) et Daniel Renard restaient encore aux côtés de Lambert. Si j'en oublie, je prendrai bien volontiers les noms qui me seront donnés. Pour l'heure, je considère que nous leur devons d'avoir permis la transmission du trotskysme à la nouvelle génération qui va les rejoindre dans les décennies suivantes. J'en fais partie.

A partir de ce moment, plus aucun cadre ne pouvait déranger Lambert. En pratique Lambert contrôlait tout. Il devenait à lui seul la direction du PCI. Ce monopole de la direction s’est encore renforcé dans les années suivantes. Cependant, c'est aussi à partir de ce moment que les effectifs, tombés à environ 50 militants, vont croitre régulièrement jusqu'à atteindre plus de 4000 militants lorsque l'OCI a abandonné le trotskysme en1981 pour soutenir, dans les faits, un gouvernement de Front Populaire. François Bazin donne des chiffres plus précis sur les effectifs sans préciser d'où il les sort : 528 militants en 1968 et 4026 en 1980.

Le noyau dirigeant, sous l’autorité de Lambert, s’élargit l’année suivante avec Raoul (Claude Bernard), qui a adhéré au début de la guerre, François de Massot (dit Forgue) et Pierre Broué alors maître d’internat qui commence son travail monumental d’historien du mouvement ouvrier. Avec Raoul, Pierre Broué se tourne alors vers l’événement majeur de 1956 : la révolution des Conseils Ouvriers en Hongrie. Celle-ci est quelque peu occultée en France par « la guerre d’Algérie », la crise du canal de Suez et la révolution cubaine.

Illustration 5

Les sept dirigeants sont alors Pierre Lambert, Daniel Renard, Stéphane Just, Gérard Bloch, Raoul, François de Massot et Pierre Broué. Seuls Lambert et Bloch ont adhéré au trotskysme du vivant de Léon Trotsky. (Si quelqu'un a une photo de Daniel Renard, je suis preneur)

C'est à cette époque que les effectifs sont au plus bas. "En 1959, le nombre des militants est tombé à 50, alors que le PCI minoritaire (pabliste) a recruté, ses effectifs passant de 50 à 140. P. Lambert reconstruira son parti à partir du travail ouvrier, d’un bulletin ronéoté, tiré au début à 100 exemplaires, envoyé aux seuls abonnés." (D'après Jean-Paul Sallès dans "Les trotskystes et la guerre d'Algérie")

La démission-exclusion de Boris Fraenkel

A la fin de 1966, Lambert accuse Boris Fraenkel d’avoir compromis la sécurité de l’organisation en éditant, avec les moyens de l’organisation, une brochure de W. Reich traduite par ses soins. Boris Fraenkel démissionne avant que la procédure d’exclusion soit engagée. Je comprends qu’il n’avait pas envie de s’infliger cette épreuve. Très à cheval sur les principes, depuis cela, Daniel Gluckstein qui assume un passé qu’il n’a pas connu, proteste quand quelqu’un parle d’exclusion à ce sujet. 

Après avoir accusé Fraenkel d’avoir compromis la sécurité de l’organisation, Lambert et Just donneront un autre motif à cette exclusion. Ils lui reprocheront d’avoir créé « une clique sexualo-sectaire, courroie de transmission de l'idéologie décomposée du vieux monde ». Boris Fraenkel avait été recruté en 1958. Dans ce cas, comme dans bien d’autres, les arguments avancés officiellement cachaient probablement un véritable motif. En l’occurrence, il a été question d’un conflit avec Gérard Bloch. Lambert fut sommé par Gérard Bloch de choisir entre « lui ou moi ». Il aurait alors choisi de liquider Fraenkel. Je trouve, à propos de cette exclusion, davantage d'arguments à démarche que d'arguments à charge. Il semble bien, dans tous les cas, que Lambert était plus enclin dans les mésententes entre militants à jeter de l’huile sur le feu qu’à chercher à aplanir les difficultés comme doit le faire tout bon dirigeant dans toute association qu’elle soit culturelle, sportive, politique, syndicale… Nous savons notamment qu’il y a eu ainsi une longue animosité entre Stéphane Just et Pierre Broué. N’était-ce pas là encore un moyen d’assurer son autorité par application de l’adage : diviser pour régner ? Si j’avais eu à choisir entre Boris Fraenkel et Gérard Bloch, j’aurais assurément choisi Gérard Bloch eu égard à son glorieux passé. Il semblerait que, lors d’un camp d’été, Boris Fraenkel ait ridiculisé Gérard Bloch qui aurait fait une erreur. Face à une erreur d’un militant, il est assurément possible de réagir autrement qu’en cherchant à le ridiculiser. Ce fut donc, pour le moins, une bavure de Boris Fraenkel qui était pourtant assurément un militant de grande valeur. Il est connu que c’est lui qui a animé le GER suivi par Lionel Jospin. On sait aussi qu’il a joué un rôle important dans le recrutement dans les écoles normales au début des années 60. C’est de là que viennent : Jospin, Jean-Marie Brohm, Jean Puyade, Michel Sérac, Jean-Guy Nény, Claude Chisserey… Pour ce qui est de l’accusation officielle, il est certain que Boris Fraenkel s’est beaucoup occupé de sexualité. Il a traduit des travaux de Reich et de Marcuse. Il faut, à ce sujet, se souvenir qu'Alexandra Kolontaï avait, elle aussi, laissé quelques écrits où il était question de sexualité comme : "L'amour dans la société nouvelle". Lénine n'était pas d'accord avec sa prétendue "théorie du verre d'eau". Il n'a cependant jamais été question de l'exclure du parti bolchévik ou du gouvernement en lui reprochant de transmettre "l'idéologie décomposée du vieux monde". Il est possible que Boris Fraenkel n’ait pas toujours cloisonné suffisamment ses deux activités mais cela ne justifiait pas une exclusion.

Dans son sillage, d’autres militants sont partis à commencer par Denise Salomon qui avait été sa compagne et qui était aussi une militante brillante. Elle s’est alors consacrée à l’Ecole Emancipée, une tendance de la FEN. D’autres jeunes comme J.M. Brohm sont également partis avec lui.

Illustration 6

La stratégie de la Ligue Ouvrière Révolutionnaire

En 1967, l'OCI publie son Manifeste. Ce document ouvre de bonnes perspectives pour le développement de l'organisation exception faite de la dernière partie qui concerne la stratégie de la Ligue Ouvrière Révolutionnaire. J'estime que cette stratégie vise à contourner les difficultés que rencontrent les révolutionnaires pour construire leur organisation mais elle n'apporte pas de réelle solution et, bien au contraire, elle est source de capitulation.  Voici quelques extraits des explications de cette stratégie données dans le Manifeste de l'OCI :

"D'une part, les mots d'ordre et la politique des trotskystes trouvent un large écho dans la classe ouvrière (...) D'autre part, ces militants (les militants auxquels les trotskystes s'adressent), dans leur majorité, ne sont pas prêts à rejoindre, dans l'immédiat l'OCI (...) Dans ces conditions, les trotskystes (...) militent pour la constitution, à chaque étape de la lutte des classes, d'organismes regroupant, pour la lutte au coude à coude sur des mots d'ordre et des objectifs communs, les trotskystes avec ces militants d'avant-garde qui, tout en étant convaincus de la justesse des mots d'ordre et des objectifs définis par les trotskystes, ne sont pas prêts à en tirer dans l'immédiat toutes les conséquences (...) Les trotskystes ouvrent la perspective de construire avec ces militants une Ligue ouvrière révolutionnaire, comme une étape sur la voie de la construction du Parti révolutionnaire"

Avec cette nouvelle stratégie, à laquelle Trotsky n'avait pas pensé, les lambertistes vont créer successivement des CAO (Comités d'Alliance Ouvrière), le MPPT (le Mouvement pour un parti des travailleurs), le PT (Parti des Travailleurs)... Dans ces organismes, ils vont laisser leur drapeau de trotskystes dans leur poche. Ils ne parleront plus de ce qui est difficile à accepter pour "les militants qui ne sont pas prêts…". Plus question de révolution socialiste, d'armement du prolétariat… Et, puisqu'on veut contourner les difficultés, il est inutile de parler du passé de pétainiste et de bourreau des nationalistes algériens de celui pour lequel ils vont voter dès le premier tour en 1981…

Certes, il est justifié de se regrouper "sur des mots d'ordre et des objectifs communs" avec des militants qui ne partagent pas totalement notre programme.  Les trotskystes le font régulièrement dans les syndicats. Pour cela, il leur arrive de créer une tendance comme ils l'ont fait dans la FEN (Fédération de l'Education Nationale). Ils peuvent agir aussi dans des organisations ayant des objectifs spécifiques comme la laïcité ou les droits de l'homme. Ils peuvent à tout moment créer des organismes ad-hoc, mais il n'y a pas lieu de créer une organisation spécifique dans laquelle ils n'auront pas à défendre tout leur programme. Ce qu'a écrit Léon Trotsky dans le Programme de transition est largement suffisant pour expliquer comment faire face aux difficultés. Il faut notamment préter attention aux chapitres intitulés : "contre l'opportunisme et le révisionnisme sans principes" et "contre le sectarisme".

Trotsky avait d'ailleurs lui-même exprimé son désaccord avec les procédés qui consistent à ne pas défendre intégralement la politique des révolutionnaires afin de s'adapter aux militants qui "ne sont pas prêts à rejoindre" le combat des révolutionnaires, qui ne peuvent pas "tirer dans l'immédiat toutes les conséquences"... Voici notamment ce qu'il disait à propos d'une volonté de faire des concessions pour que le journal d'une organisation devienne un "journal de masse" (Voir "Léon Trotsky et l'affaire du journal La Commune")

"Mais, très souvent, l’impatience révolutionnaire - qui se transforme très facilement en impatience opportuniste - mène à cette conclusion que les masses n’affluent pas parce que nos idées sont trop compliquées et nos mots d’ordre trop avancés. Il faut donc simplifier notre programme, alléger nos mots d’ordre, bref, jeter du lest. Au fond, cela signifie que nos mots d’ordre doivent correspondre, non à la situation objective, non au rapport des classes analysé par la méthode marxiste, mais à des appréciations subjectives - très superficielles et très insuffisantes - de ce que 'les masses' peuvent accepter ou non."

Pendant plusieurs années, la mise en oeuvre par l'OCI de cette stratégie de la Ligue Ouvrière Révolutionnaire s'est limitée à mettre en place des CAO (Comités d'Alliance Ouvrière). Il s'agissait le plus souvent de comités ad d'oc pour répondre localement à une situation particulière. Cela permettait à des miltants de diverses tendances de se rencontrer. Ces comités étaient le plus souvent éphémères. Dans ces conditions, cette politique n'était pas encore très préjudicable. Elle est devenue catastrophique, après la capitulation de 1981, quand il s'est agit de construire une organisation nationale au nom de cette stratégie. Lorsqu'en 1983-84 le courant « ligne de la démocratie » du PCI se prononce pour la construction d'un « Parti des travailleurs », ce fut un véritable renoncement au combat pour le socialisme par un parti révolutionnaire. Cela s'est poursuivi avec la création du MPPT en 1985 et du PT en 1991. Je considère que la stratégie de la Ligue Ouvrière Révolutionnaire, introduite dès 1967, dans le manifeste de l'OCI, contenait les prémisses de ce renoncement au difficile travail de construction du parti révolutionnaire.

Stéphane Just, pour exprimer clairement son opposition à cette ligne, a mis en exergue dans la publication "Combattre Pour le Socialisme" cette citation de Lénine : "On ne peut aller de l'avant si on craint d'aller au socialisme". Cette citation allait déjà à l'encontre de la stratégie de la Ligue Ouvrière Révolutionnaire.

L’exclusion de Balazs Nagy

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L’exclusion suivante fut scandaleuse. Balazs Nagy (Michel Varga) a été exclu en 1973 comme prétendu agent double du KGB et de la CIA. La brochure « itinéraire d’un provocateur dans la IVème internationale » écrite à deux mains par Just et François De Massot (Forgue) est une ignominie contre ce militant révolutionnaire. Il fut en réalité exclu pour crime de lèse-majesté. A ce moment, Lambert a encore renforcé son pouvoir. Il n’a plus seulement le monopole du pouvoir mais il a aussi une équipe de fidèles lieutenants. Stéphane Just était le « bras armé de Lambert » dira plus tard Charles Berg. François de Massot était son porte-plume car Lambert écrivait peu lui-même.

Balazs Nagy avait été un militant étudiant du cercle Petôfi lors de la révolution hongroise de 1956 et à ce titre un courageux combattant antistalinien. Il fit partie des quelques 200 000 réfugiés qui passèrent à l’Ouest pour fuir la répression au moment de l’invasion de la Hongrie par les chars du Kremlin venus écraser la Révolution hongroise. Le livre « Pologne-Hongrie 1956 ou le printemps en octobre - EDI 1966 » rassemble des textes qu’il avait choisis et traduits en collaboration avec Jean-Jacques Marie. Pierre Broué avait écrit la présentation.

La vérité, c’est que Lambert ne pouvait accepter que Balazs Nagy ait commencé à discuter avec Gerry Healy, le dirigeant de la Socialist Labor League (SLL), organisation anglaise membre du regroupement international de l’époque, le CORQI, qui avait remplacé le CI, et qui faisait concurrence à l’organisation internationale des pablistes : le SU (Secrétariat Unifié) qui avait remplacé le SI. Au lieu de dire publiquement la réalité des désaccords, qui ont porté Lambert à ne pas accepter que Balazs Nagy prenne contact avec Healy, Lambert a préféré user des méthodes du mensonge et de la calomnie. Nous ne savons que peu de choses des vrais désaccords. 

Le plus grave fut que toute l'OCI était impliquée. Stéphane Just prit une part active à cette exclusion au côté de Lambert mais Broué et les autres cadres furent complices par leur silence de même que tous les militants.

La scission du CIQI en 1971

Cela m'amène a évoqué  un évènement majeur qui est intervenu dans l'histoire de la reconstruction de la quatrième internationale entre les exclusions de Boris Fraenkel et de Balazs Nagy. Ce fut la scission, en 1971, du CIQI. Les sections française et anglaise se sont en effet séparées. Ce fut la fin du CIQI. Je vous livre d'emblée mon analyse. J'estime que cette scission est le résultat d'une dérive que nous appelons le national-trotskysme. C'est, en fait, une négation du trotskysme et non pas une simple déviance. Il s'agit d'interpréter comme un processus normal ce qui ne fut que conjecturel avec la révolution russe. Nous savons en effet que la IIIème internationale s'est construite après la révolution russe en ayant le parti bolchevik comme élément moteur. Le national-trotskysme consiste à vouloir répéter ce schéma en développant une section nationale qui devra être plus tard l'élément moteur de la construction de la IVème internationale au lieu de s'engager d'emblée dans la construction de la IVème internationale. C'est cette construction d'une internationale qui doit être la priorité absolue pour tous les trotskystes. Elle ne doit d'ailleurs pas n'impliquer que quelques responsables de quelques sections nationales. Elle doit être la préoccupation de tous les militants trotskystes.

Cette déviance anti-trotskyste était clairement affirmée par Gerry Healy, principal dirigeant de la SLL. En 1966, il déclarait dans "Problems of the fourth internationale" :

"The Socialist Labour League now shoulders an enormous responsibility – that of constructing a mass revolutionary party which will lead the working class to power. By doing so, it will inspire revolutionists in all countries to build similar parties to do the same."

"La Socialist Labour League assume désormais une énorme responsabilité, celle de construire le parti révolutionnaire de masse qui conduira la classe ouvrière au pouvoir. Ce faisant, elle inspirera les révolutionnaires de tous les pays à construire des partis similaires pour faire de même."

La scission fut consommée lors du rassemblement international d'Essen en Allemagne mais, elle ne fut effective que trois mois plus tard quand, le 24 octobre 1971,  la SLL (Socialist Labour League) déclara publiquement sa rupture avec l’OCI.

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Lors du rassemblement d'Essen, les 3 et 4 juillet 1971, la salle était essentiellement composée de jeunes venus avec l'AJS. Les militants avaient rempli des cars avec des jeunes qui étaient loin d'être tous des trotskystes convaincus et formés. Néanmoins, l'OCI, avec son organisation de jeunesse, apparassait ainsi comme une force politique en mesure de concurrencer la SLL. Or, le national-trotskysme ne peut avoir qu'une seule tête. En devenant ainsi bicéphale, le CIQI ne pouvait survivre.

Je viens de livrer mon analyse que je ne peux pas étayer par des citations. En effet, une caractéristique de cette scission est qu'elle se fit sans qu'il y ait de textes explicitant clairement les divergences.  Les deux organisations avaient en fait la même déviance. Elles étaient toutes les deux marquées par le national-trotskysme même si cela était moins visible pour l'OCI. Ce fut une grosse différence avec la scission de la crise pabliste de 1952 où les textes de Pablo et Bleitbreu indiquaient nettement les oppositions. Les deux parties ont déclaré la scission achevée avant qu’une discussion sérieuse n’ait été entamée. Ce fut un divorce par consentement mutuel.

Il est fort probable que Balazs Nagy fut exclu de l'OCI pour ne pas s'être contenté de cet état de fait. En cherchant à discuter avec Gerry Healy, il venait piétiner la chasse gardée de Pierre Lambert et Stéphane Just qui estimaient être les seuls à devoir s'occuper de cette affaire.

L’exclusion de Charles Berg

Après Balazs Nagy, ce fut au tour de Charles Berg d'être exclu en 1979. Celui-ci avait brillamment animé le travail de l’OCI en direction de la jeunesse avec l’AJS (Alliance des Jeunes pour le Socialisme) et cela avait été la principale source de recrutement de l’OCI. Il avait pris la succession, de son ami Claude Chisserey. Subitement Charles Berg fut accusé à la fois de « falsification » et de « prévarication ». Il était question de « falsification » parce qu’il gonflait les chiffres concernant le recrutement de l’OCI et il était question aussi de « prévarication » puisqu’il « empruntait » du fric dans les caisses de l’OCI pour son propre compte. Mais en se débarrassant au plus vite de Berg, Lambert évitait d’être mis en cause pour des méthodes de fonctionnement dont il était lui-même largement responsable. L’absence de contrôle financier avait favorisé les détournements de Berg. Mais, surtout, « l’affaire Berg » était une des conséquences de la formation d’un mini-appareil composé de permanents dont un bon nombre avaient été recrutés par Berg lequel pouvait les instrumentaliser à sa guise. Il ne faisait que reproduire les méthodes de Lambert. Les racines de « l’affaire Berg » sont dans le mode de fonctionnement de l’OCI institué par Lambert. Pour lui, il valait mieux éliminer Berg précipitamment que de mettre en cause tout le fonctionnement politique, organisationnel et financier de l'OCI, à commencer par la façon dont fonctionne et vit la direction c’est-à-dire Lambert lui-même. 

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Il fallait assurément caché l'énorme décalage entre les discours des dirigeants et le mode de vie personnel de certains d'entre-eux. Voici un témoignage à ce sujet.

"En réalité, dans ses voyages militants, Berg se comportait comme un apparatchik corrompu du genre assez commun, puisque Lambert lui même n'a pas hésité à brandir ses énormes dépenses dans ses hôtels de luxe, restaurants et autres avions de ligne, en mission officielle pour l'organisation, collectant l'argent des militants souvent sans le sou, dans des enchères sous pression, en assemblées générales, comme à Clermont-Fd. Dans cette ville, après avoir fait les poches des Simone B et autres militants sous emprise, il rentrait cool avec sa compagne locale, à l’hôtel Arverne Concorde 4 étoiles, où le directeur le saluait bien bas." (...) "Berg s'est entouré du sinistre Malapa, ex-para israélien, un des chefs du SO de l'OCI, avec lequel il débarquait en voiture de sport à six heures du matin, en plein camp d'été de formation dans un château de l'Allier, à St-Menoux, je crois, en réveillant le camp entier à coups de klaxon du chauffeur du Maître. J'y étais."

L'exclusion de Charles Berg était justifiée mais elle permettait surtout d'étouffer dans l’œuf un scandale dans lequel Pierre Lambert lui-même aurait été compromis si de plus amples investigations avaient été menées.

D’autres faiblesses et déviances

En plus de ces exclusions plus ou moins scandaleuses, l’OCI souffrait de multiples faiblesses voire de déviances. 

Des erreurs manifestes de la direction de l’OCI n’étaient pas discutées comme par exemple le fait que la FER avait appelé à quitter les barricades dans la nuit du 10 mai 1968 comme si Lambert craignait que son propre rôle soit contesté. Daniel Gluckstein explique maintenant que cela fut discuté deux ans plus tard au XVIIème congrès de l’OCI. Il ne précise rien de plus affirmant que des preuves écrites existent dans les textes qui ont été adoptés. Je n’ai pour ma part vu aucun texte de l’OCI contenant le mot « barricades ». Je n’étais pas membre de l’OCI à l’époque mais j’étais membre de l’AJS après avoir été membre de la FER. Je ne me suis pas aperçu que cette question, à laquelle j’ai toujours attaché beaucoup d’importance, avait été discutée. Charles Berg qui était un dirigeant de l’AJS et de l’OCI ne semble pas s’en être aperçu non plus (Voir ce qu'il dit dans : "Charles Berg : souvenirs d'un autre temps"). Et, je me demande pourquoi il aurait fallu attendre deux ans pour discuter d’une question qui préoccupait si ardemment tant de militants. Une autre question fait polémique au sujet de cette nuit des barricades : où était Lambert ? Deux explications ont été avancées : il était à un congrès syndical ou il était en vacances au Portugal. Les deux réponses sont tellement vagues qu'il est difficile d'en valider une plus que l'autre. "Les vacances au Portugal" semblent être un bruit qui court sans qu'on en connaisse la source avec certitude. Elle pourrait venir de Claude Chisserey. Cette version est assez peu vraisemblable mais il faut s’attendre à tout maintenant que nous savons qu'un lambertiste a été Secrétaire National du PS. La version du "congrès syndical" est la version défendue par le dauphin-héritier Gluckstein mais on s'étonne qu'il ne soit pas plus précis : Quel congrès ? Où ? A quel titre Lambert y participait-il ? (Voir cette vidéo entre 20mn30 et 27mn30).

La responsabilité de Lambert dans ces déviances était la plus importante mais toute l’organisation était concernée. Les meilleurs des dirigeants révolutionnaires comme Stéphane Just et Pierre Broué étaient, eux aussi, impliqués dans l’exclusion de Balazs Nagy par exemple. Il était finalement admis par tous qu’il ne fallait pas discuter dans ces cas.

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Stéphane Just en 1971 lors du rassemblement international à Essen

Les militants en venaient souvent à avoir une "foi religieuse" dans les dirigeants au lieu de penser par eux-mêmes et de dire bien fort ce qu'ils pensaient. D'autres exclus diront plus tard :

"C'est notre lourde faute à nous de n'avoir pas réagi et dit tout haut ce que nous pensions. L’atmosphère était, celle de la dissimulation, du clair-obscur et de l'opacité"

Une autre dérive grave de l'OCI fut certainement le recrutement massif de permanents dans la dernière décennie, avant l'élection de Mitterrand. Il n’était pas sain qu’il y ait eu sans doute près d’une centaine de professionnels dans l’OCI elle-même ou dans des syndicats. Ceux-ci étaient entièrement dépendants de Lambert. J’ai vu ainsi des permanents envoyer des militants s’exposer à la répression patronale dans leur entreprise. Les mêmes permanents-dirigeants étaient capables d’expliquer par la suite qu’il fallait exclure d’une cellule un militant qui s’était retrouvé au chômage puisqu’il était devenu une source de démoralisation pour les autres. Un dirigeant révolutionnaire devrait au contraire prendre la mesure des risques encourus et protéger les militants mais cela échappe assez vite à des permanents qui ne risquent rien. Dans le même ordre d’idée les étudiants révolutionnaires devraient avoir l’obligation d’être reçus à leurs examens. L'OCI a sacrifié beaucoup de militants. Bref, l’OCI était une organisation qui affichait pour l’essentiel une ligne révolutionnaire correcte mais le « ver était dans le fruit ». Il y avait de ce point de vue une certaine similitude avec des partis de la IIème internationale à la veille de la guerre 1914-18. Il n’était assurément pas sain que l’essentiel du Comité Central soit composé de permanents. Ainsi, c’était la minorité payée avec les cotisations des militants qui définissait la politique suivie par la majorité des militants lesquels donnaient 10% de leur salaire. Si j’avais su cela j’aurais sans doute refusé de payer.

Je considère aussi comme une dérive la systématisation de la méthode "objectifs-résultats" instituée par Lambert. La conséquence, voulue ou non, fut d'interdire toute discussion dans l'OCI. Cette organisation qui prétendait assurer la continuité du parti bolchévique n'avait strictement rien à voir, quant à son fonctionnement interne, avec le parti de Lénine. C'était une organisation monolithique sans discussion interne. A tous les niveaux de l'organisation, la méthode "objectifs-résultats" instaurait un stakhanovisme de l'activité politique en excluant toute réflexion. Une compétition s'engageait et l'exhibition de quelques "bons résultats" devait être un exemple pour tous. Il fallait comptabiliser l'activité de chaque militant, de chaque cellule, de chaque secteur... Combien de journaux vendus ? Combien d'abonnements ? Quelles sommes récoltées pour la dernière campagne ? Combien de militants recrutés ? Combien de signatures pour telle ou telle pétition ? Évidemment, les occasions de culpabiliser étaient nombreuses mais l'OCI tout entière se sclérosait dans cette pratique. 

Une autre déviance fut assurément une forme de ce que Nahuel Moreno appelait le national-trotskysme. J'en ai déjà parlé. Par essence le trotskysme a pour objectif la construction d'une internationale et cela doit impliquer tous les militants. Chez les lambertistes, les questions de l'internationale en construction ou en reconstruction étaient réservées à un petit cercle de dirigeants et les militants n'étaient pas sollicités pour donner leur point de vue. Par exemple, les militants n'ont jamais été invités à dire s'il y avait eu ou non une révolution socialiste à Cuba.

Une autre déviance fut assurément le fait qu’un militant de l’OCI qui côtoyait Lambert ait pu être en même temps Secrétaire National du PS.  J’ai beau lire et relire le programme de transition, je ne vois pas comment faire le lien avec un Jospin… Je ne vois maintenant qu’une seule explication : l’OCI n’était déjà plus une organisation trotskyste.

L'OCI restait une organisation révolutionnaire quand l'orientation de Lambert restait celle du Programme de transition. Les militants avaient su, avec bien des difficultés, assurer la continuité du trotskysme au moment de la crise pabliste. Mais, quand Lambert a dévié de cette route, avec ce mode de fonctionnement, il était impossible de redresser la barre ?

De fait quand Lambert a capitulé devant Mitterrand, tous ont capitulé ou ont été exclus...

La dégénérescence qui a précédé la capitulation

Dans les années qui ont précédé 1981, les déviances sont devenues beaucoup plus graves. Outre le fait que Jospin soit devenu Secrétaire National du PS, examinons-en quelques-unes.

Une étrange symbiose est apparue entre certains pans de l’OCI et le PS au moment où, avec le programme commun, l’alliance entre le PS et le PCF ne devait se faire, du point de vue de François Mitterrand et de ses amis, qu’à la condition que le PS soit plus puissant que le PCF. Cette obscure symbiose va grandement aider le PS à prendre ainsi un point d’appui face au PCF dans le milieu étudiant d'où il était absent. Le PS va en effet s’accaparer, à peu de frais, la direction de l’UNEF.

Bien avant cette conquête du PS, les mœurs des dirigeants lambertistes en milieu étudiant connurent une profonde mutation. Dans les élections au CROUS le bourrage d’urnes — pratique complètement étrangère aux trotskystes — devînt une pratique admise pour « battre les staliniens ». Après avoir gagné la direction de l’UNEF en faisant campagne contre la politique de participation des syndicats aux instances de gestion des universités, les élus de l’UNEF investirent les structures participatives. Plus étonnante encore sera une pratique de financement de l’OCI bien étrange. Les cadres demandèrent aux militants de se faire octroyer une aide personnelle auprès du service social dont ils dépendaient pour la verser à l’OCI. Une militante protestera en écrivant « Un comble ! Poussant l’absurde à l’excès, j’ai proposé pour la bonne cause, la prostitution ou la quête dans les églises. » (Lettre citée par Pierre Salvaing dans « Ce que je sais de ce que fut l’OCI », document accessible sur le web). Ces mœurs n’ont rien à voir avec le trotskysme.

Il y a eu pire encore : les largesses de Pierre Fougeyrollas, universitaire, cadre de l’OCI, et ami de Pierre Lambert, à l’égard d’autres cadres de l’OCI. Il est bien connu qu’il a offert un poste d’assistant en sociologie à Benjamin Stora ce qui a permis à celui-ci de poursuivre une carrière d’universitaire et d’historien. Que serait-il aujourd’hui sans cette tricherie manifeste puisque Benjamin Stora n'avait aucun diplôme de sociologie ? Il avait fait des études d'histoire. Qu'est devenu l'étudiant anonyme de sociologie qui, en toute équité, aurait dû avoir ce poste ? Il reste, sur ce dernier point, un petit pan de l'Histoire que Benjamin Stora n'écrira pas. Comment Fougeyrollas, Benjamin Stora et tous les lambertistes peuvent-ils à la fois se prononcer pour des règles d'impartialité lors des recrutements de la fonction publique et s'accommoder entre copains de ces ignobles magouilles dont je suis l'une des victimes ?

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Photo ci-contre :

Benjamin Stora devenu universitaire par tricherie grâce à Fougeyrollas (un copain de Lambert) travaille aujourd'hui pour Macron et Christophe Cambadélis, devenu docteur es sociologie grâce à ce même Fougeyrollas mène une carrière de politicien au Parti Socialiste.


Ce même Pierre Fougeyrollas a fait aussi un joli cadeau, qui ne lui a rien coûté, à Jean-Christophe Cambadélis. Celui-ci n’a pas brillé par ses études universitaires. Il s’est inscrit de nombreuses fois en première année à l’université dans diverses disciplines. Il n’a eu ni licence, ni maîtrise. Il n'a donc pas pu en principe obtenir un DEA mais Pierre Fougeyrollas lui a tout de même fait cadeau d’une thèse en sociologie après avoir cautionné un dossier manifestement truandé. Il s’était inscrit auparavant en DESS au Mans sans avoir ni licence, ni maîtrise. La même année, il était d’ailleurs inscrit à Paris en Licence. Dans ce DESS, bon nombre des truands qui seront condamnés avec J. C. Cambadélis dans l’affaire de la MNEF s’étaient inscrits ensemble. Ces informations ont été dévoilées par Laurent Mauduit, journaliste à Médiapart, qui était lui aussi militant de l’OCI à l’époque mais n’a guère apprécié toutes ces turpitudes. Les autorités universitaires concernés ont depuis été interrogées à ce sujet. Nous avons appris à cette occasion que c'est par une cascade de truandages que ce Cambadélis a pu obtenir une thèse. Il aurait en effet eu une dispense de licence puisqu'il avait un emploi à la MNEF. Mais, nous savons que cet emploi était fictif et qu'il a été condamné dans cette affaire.

Ce n’est qu’en 1986 que les dirigeants de l’UNEF, avec le docteur es sociologie à leur tête, sont passés avec armes et bagages au PS mais dès 1980 le secteur étudiant échappait à l’OCI en tant qu’organisation trotskyste. Les dirigeants de l’UNEF avaient déjà un pied dans le PS. Ils y apprenaient la politique à la mode Mitterrand : ruse, manigance, complot, trahison, manipulation, double langage… Ils s’imbibaient des pratiques qui conduiront au scandale de la MNEF. Rappelons que Jean Christophe Cambadélis, notre cher docteur es sociologie, pour ne parler que du plus connu, a été condamné en 2000 à 5 mois de prison avec sursis et 100 000 francs d'amende, puis en 2006 à 6 mois de prison avec sursis et 20 000 euros d'amendes. Tous les "talents" qu’ont ainsi acquis ces militants près du PS leur ont été utiles pour devenir des taupes, à l'intérieur de l'OCI. Le vaillant combat mené pour conquérir la direction de l’UNEF, notamment lors du congrès d’Orléans en 1970, aura été vain.

La capitulation

Le basculement vers la capitulation devant le PS s’opère quand les lambertistes appellent à voter pour François Mitterrand dès le premier tour aux présidentielles de 1981 alors qu’il y avait aussi un candidat du PCF. Le fait de choisir entre social-démocratie et stalinisme et évidemment contraire à la politique de Trotsky qui considérait que les IIème et IIIème internationales étaient définitivement passées du côté de l’ordre bourgeois. Aucune considération sur des circonstances particulières ne peut justifier cet écart par rapport au programme des trotskystes. Il y aurait-il une quelconque raison valable pour soutenir dans une élection l’un de ces partis ouvrier-bourgeois plus qu’un autre ? Que faut-il attendre d’eux ?

Il faut rappeler ce que peuvent être les positions d’une organisation trotskyste pour ce type d’élection. Il y en a deux principales : soit l'organisation présente un candidat, soit elle se prononce pour un candidat unique des organisations ouvrières. Dans ce dernier cas, le seul but est de contrer les plans circonstanciels de la bourgeoisie en refusant tous ses candidats.  Quelques variantes sont possibles. Signalons par exemple qu'elle peut présenter un candidat qui s’engage à retirer sa candidature au bénéfice d’un éventuel candidat unique apparaissant au cours de la campagne. (Voir notre : « Lettre ouverte aux militants de « Révolution Permanente » et à Anasse Kazib »).

Dans les conditions particulières de 1981 où, d’une part il y avait une division dans les rangs ouvriers avec le PCF et le PS, et d’autre part l’OCI était devenue une organisation puissante, il est clair que les trotskystes devaient présenter un candidat et ainsi ne laisser planer aucun doute sur ce qu’est la politique d’un gouvernement de Front Populaire et ne pas oublier de dire la vérité sur le passé de Mitterrand. Au contraire, en 1981, les lambertistes ont mis leur drapeau et leur politique dans leur poche. Il n’était plus question de critiquer François Mitterrand. Ils ne diront pas un mot de son passé de pétainiste et de bourreau des nationalistes algériens. Ils ont oublié les belles formules de Léon Trotsky : « La vérité est toujours révolutionnaire (…) Dire la vérité sur la bureaucratie réformiste, c’est l’écraser dans la conscience des masses. » Le soir de l'élection au lieu d'informer de la réalité de ce que serait inévitablement la mise en place d'un gouvernement de front populaire, les lambertistes ont joint leur force à celle du PS. Ils ont organisé le service d'ordre lors de la célébration d'une victoire électorale qui ne présageait rien de bon pour la classe ouvrière du point de vue des authentiques trotskystes. 

Avec un pareil soutien, bien des militants vont se dire que, quant à soutenir ainsi le PS, il serait sans doute aussi bien d’y entrer. Dans les années qui vont suivre, Pierre Lambert va ainsi faire cadeau de toute une flopée de cadres au PS à commencer par Jean Luc Mélenchon dès 1977. Il sera suivi par bien d’autres : Lionel Jospin, Jean Christophe Cambadélis et toute la direction de l’UNEF… Pierre Lambert se livre ainsi à un sabotage de l’organisation trotskyste. Il va d’ailleurs exclure les militants les plus conscients, comme Stéphane Just. Il se fera aider dans cette besogne par Jean Christophe Cambadélis qui n’était déjà plus à cette époque qu’une taupe du PS dans l’OCI. Les lambertistes vont dès lors contribuer à semer des illusions au lieu de les combattre et principalement l’illusion qu’à elle seule l’élection de François Mitterrand allait apporter des solutions pour les travailleurs.

Cela s’est mis en place insidieusement. Avant l’élection, l’OCI s’est mise à expliquer qu’un gouvernement PC/PS serait obligatoirement le dernier gouvernement de la Vème république. Certes, l'OCI maintenait qu'un tel gouvernement serait un gouvernement de front populaire mais n’aurait-il pas tout de même, en lui-même, une vertu révolutionnaire puisqu’il devrait inévitablement ouvrir une crise de régime ?

Certes, il était juste d’appeler à voter pour François Mitterrand au 2ème tour afin de battre Giscard d’Estaing, le candidat des capitalistes. Mais c’était la seule raison de ce choix et une véritable avant garde aurait dû exprimer toute sa méfiance en montrant que le combat pour un gouvernement des travailleurs n’était en rien assimilable à la promotion d’un tel candidat comme président de la république. Le vieux mot d’ordre traditionnel adressé aux dirigeants traîtres : « Rompez avec la bourgeoisie ! » devait se traduire par : « Pas d’alliance avec les Radicaux de Gauche ! Pas de ministres à la solde des capitalistes ! » Dès l’affichage des résultats, une avant-garde aurait dû émettre des mises en garde et des appels à la vigilance contre les trahisons. Au moment où François Mitterrand et les socialistes appelaient la population à rentrer sagement dans ses foyers, il fallait dire que le maintien de la mobilisation populaire était indispensable pour exiger que les élus mettent en œuvre immédiatement leur programme notamment la 90e des 110 propositions des socialistes : « Un grand service public, unifié et laïque de l’éducation nationale sera constitué ». Il fallait exiger que la loi soit votée immédiatement après les législatives afin d’être opérationnelle dès la rentrée scolaire de septembre 1981 ou, au plus tard, à celle de 1982. Il fallait dire que sa mise en œuvre devra être saluée et appuyée par une grande manifestation populaire convoquée par tous les syndicats à Paris. Voilà notamment ce qu’auraient dû être les thèmes de propagande d’une avant-garde qui lutte pour un véritable gouvernement des travailleurs. Ajoutons que, dès que les plans de licenciements dans la sidérurgie ont été annoncés, une véritable avant garde aurait dû lancer les mots d’ordre : « Tous à l’Elysée ! », « A bas les traîtres ! », « Le pouvoir aux travailleurs ! », « Grève générale pour l’interdiction des licenciements ! », « Expropriation et nationalisation de toute entreprise qui ferme, reprise de la production sous le contrôle des travailleurs ». Les lambertistes ont une grande part de responsabilité dans les mesures catastrophiques prises par les gouvernements de Mitterrand contre les travailleurs. En fait, la principale contribution de l’OCI, aura été de fournir une quantité de cadres au PS à commencer par Jospin et Cambadélis.

Conclusion

Ce retour sur le passé permet de comprendre les évènements que nous avons vécus mais il permet surtout de voir ce qu'il ne faut pas faire. Nous voyons comment une organisation peut se bureaucratiser. Il faut bien sûr s'y opposer mais nous voyons aussi que cela est lié à l'attitude que doivent avoir les militants du mouvement ouvrier dans leurs organisations. Les leçons à tirer concernent d'ailleurs bien tout le mouvement ouvrier et non pas seulement les militants révolutionnaires. Il arrive que des militants pour rester fidèles au chef et au parti en viennent à renier leurs idées. Des dérives de ce type ont existé à l'intérieur de l'OCI après la capitulation de Lambert mais il y en a eu aussi avant quand des militants taisaient leurs désaccords. 

En 1981, quand Lambert a changé d'orientation, il n'y avait guère de ressort à l’intérieur de l'organisation pour qu'il soit possible de redresser la ligne en s'opposant à lui. J'ai expliqué ailleurs que Stéphane Just a tenté de réagir de son mieux mais qu’il ne reste rien de son action et j'ai expliqué aussi qu'il faut se tourner maintenant vers les organisations issues de l'action de Nahuel Moreno.

Pourtant l’OCI était devenue le plus grand parti trotskyste ayant jamais existé par le nombre de ses militants et par les positions syndicales qu’elle tenait. Cependant, j’ai pointé ce que j’ai appelé les faiblesses de l’OCI. C’est peu dire ! Le fonctionnement de l’OCI était sans aucun rapport avec celui du parti bolchevik. Rappelons-nous par exemple de ce que disait Natalia Trotsky à propos de Zinoviev et de Kamenev : « Lénine a proposé l’exclusion, mais n’a pas eu la majorité dans le CC ».  Cela aurait été impossible dans l’organisation qui était devenue la propriété de Lambert. Pourtant cette décision prise démocratiquement contre l’avis de Lénine était la bonne. Natalia Trotsky précise en effet : « après la révolution, ils ont joué un rôle important : l’un, Kamenev, comme président du soviet de Moscou, l’autre, Zinoviev, comme Président du soviet de Leningrad et ensuite, de la IIIème internationale ».  Alors, des questions fondamentales restent posées : même si Lambert ne s’était pas mis si lamentablement à la remorque d’un gouvernement de Front Populaire, aurait-il été possible qu’une telle organisation déclenche une insurrection au moment voulu et se porte à la tête d’une révolution victorieuse ? 

Que faut-il faire maintenant ? Pour répondre, il faut examiner aussi, plus en détail, ce qu’a été le combat pour la construction de l’internationale. J’ai commencé à le faire dans d’autres articles. Je ne peux faire mieux pour l’instant sur toutes ces questions que de donner une citation de Nahuel Moreno qui nous incite à nous méfier de tous les génies autoproclamés du trotskysme : Pablo, Mandel, Healy, Lambert… Voici ce qu’il écrivait en janvier 1982 :

“... Les dirigeants du mouvement trotskyste pensaient être des colosses qui ne se trompaient jamais. Néanmoins, le trotskysme tel qu’ils le dirigeaient était lamentable... (...) Cette expérience gênante de ne fréquenter que des “génies” (il parle de son expérience autant dans le CI que dans le SU) nous a conduits à faire une propagande indirecte sur les militants de base de nos partis pour les convaincre, bien au contraire, que nous nous trompions souvent, et qu’ils devaient penser par eux-mêmes, car la direction ne garantissait en aucun cas une disposition au génie... Nous voulons par tous les moyens inculquer un esprit auto-critique, marxiste, et non une foi religieuse dans une modeste direction, provinciale par sa formation et barbare par sa culture. C’est pour cela que nous croyons dans la démocratie interne et en faisons une nécessité... Nous avons progressé à travers les erreurs et nous n’avons pas honte de le dire... (...) Le problème, c’est de savoir comment commettre moins d’erreurs, qualitativement et quantitativement. Selon moi, la tendance est de commettre chaque fois moins d’erreurs, si nous avons une organisation internationale, qui fonctionne selon le centralisme démocratique. Cela, c’est un fait pour moi.”

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