L'Afrique de l'Ouest deviendra-t-elle à la France ce que l'Amérique centrale est aux Etats-Unis ?

L'Afrique est en plein bouleversement, du fait de ses dynamiques propres et des transformations du système international (1). Et la France a toujours autant de peine à en décrypter le devenir. Elle se réfugie derrière ses poncifs, disant tout et le contraire de tout dans le même discours, à l'instar de Nicolas Sarkozy, dans son allocution lamentable de Dakar, le 26 juillet 2007, au cours de laquelle il reprocha à l'Afrique son immobilité... et aux Africains de trop bouger, par le biais de l'émigration !

L'Afrique est en plein bouleversement, du fait de ses dynamiques propres et des transformations du système international (1). Et la France a toujours autant de peine à en décrypter le devenir. Elle se réfugie derrière ses poncifs, disant tout et le contraire de tout dans le même discours, à l'instar de Nicolas Sarkozy, dans son allocution lamentable de Dakar, le 26 juillet 2007, au cours de laquelle il reprocha à l'Afrique son immobilité... et aux Africains de trop bouger, par le biais de l'émigration ! Aujourd'hui, les médias, les milieux d'affaires, la classe politique s'émerveillent de la croissance retrouvée au sud du Sahara et sombrent dans un «afrooptimisme» béat qui est d'aussi mauvais aloi que l'«afropessimisme» d'hier. Quand parviendrons-nous à penser normalement les sociétés africaines? Pour ce faire, une condition préalable est sans doute de renoncer à décliner le continent au singulier, d'en admettre la diversité et d'abandonner le mythe d'une politique africaine de la France pour raisonner en termes de sous-régions et de problèmes concrets. Le « printemps arabe » et la nouvelle donne qu'il provoque au sud du Sahara nous en fournissent l'opportunité et, même, devraient nous l'imposer.

Le décor est assez aisé à planter : ouverture démocratique encore incertaine en Tunisie et au Maroc, guerre civile en Libye, maintien du régime militaire de fait en Algérie, enkystement du foyer djihadiste d'AQMI au Mali et au Niger, crise politique en Côte d'Ivoire et, maintenant, au Sénégal - mutations complexes auxquelles Nicolas Sarkozy répond en évidant l'aide publique française au développement, en privilégiant la focale de la lutte contre l'immigration et en préférant l'intervention militaire à l'action politique (Tchad en février 2008, Mauritanie et Mali depuis juillet 2010, Côte d'Ivoire et Libye en 2011) (2). Or, les paramètres dans lesquels s'est enfermée la France la conduisent dans une impasse dont nous devons mesurer les dangers. On dit souvent que la politique est l'art du possible. Mieux vaut donc ne pas lui donner des objectifs inatteignables et ne pas la faire reposer sur des prémisses erronées. Plutôt que de nous complaire dans les généralités qui sont de mise dès que l'on parle de « politique africaine de la France », identifions trois problèmes que la prochaine ou le prochain président(e) de la République devra saisir à bras le corps.

La question du « terrorisme » est la plus dramatique car elle se solde par la captivité ou la mort de ressortissants français. Elle n'est pas forcément la plus redoutable. Le « printemps arabe » a démontré l'isolement et la déconnection de la mouvance d'Al-Qaida par rapport aux dynamiques centrales des sociétés musulmanes. AQMI ne fait pas exception. Ce mouvement est divisé en au moins deux factions rivales et n'a pour l'instant pas mordu sur la masse des croyants du Sahel, alors même que la sensibilité salafiste y est très présente, dans sa version apolitique. L'organisation doit de toute façon beaucoup aux ambiguïtés des services secrets algériens et libyens. Certes, les uns et les autres peuvent être tentés de jouer cette carte pour déstabiliser les processus de démocratisation en Tunisie et au Maroc et pour riposter à l'intervention militaire de l'OTAN. Mais la menace est très circonscrite, et ce fut une grande erreur que d'ériger AQMI en adversaire principal de la France dans la région, comme l'a fait Nicolas Sarkozy en 2010, au risque de lui conférer une aura anti-impérialiste et une audience que ce mouvement armé n'a pas, et de délégitimer les Etats, à commencer par le Mali, en menant des opérations sur leur territoire en leur forçant la main, voire à leur insu (3). La priorité, dans le Sahel, devrait donc être le retour au politique que seule rendra crédible une reprise de l'aide publique au développement et de la coopération scientifique et culturelle, dans un plus grand respect de la souveraineté et des intérêts de nos partenaires, y compris lorsqu'ils ont le statut de migrants.

La deuxième priorité doit justement être une révision drastique de notre politique en matière d'immigration. Celle-ci est devenue une machine folle qui produit la clandestinité qu'elle prétend combattre, qui contredit nos intérêts économiques bien compris, qui ruine notre réputation en Afrique, qui suscite une colère croissante à notre encontre et qui accentue l'inégalité sociale au détriment des plus pauvres. Ajoutons que cette machine folle est devenue criminelle et qu'elle a compromis nos dirigeants et nos administrations dans des violations des droits de l'Homme les rendant à terme passibles de la Cour pénale internationale (4). Néanmoins, ces évidences ne doivent pas nous dissimuler un autre danger qu'elles recouvrent. La prohibition de l'émigration et même de la circulation légales des Africains en Europe créé une formidable rente de situation pour les trafiquants d'êtres humains contre lesquels nous disons lutter mais auxquels nous fournissons en réalité une opportunité économique. Un voyage de l'Afrique de l'Ouest en France, qui coûte par avion environ 1 000 euros, se voit renchéri de manière complètement artificielle. Cette appréciation créé des marges de profit colossales au bénéfice des intermédiaires qui assurent ou rendent possible le convoyage des migrants : ceux que l'on appelle les passeurs, mais surtout les vrais entrepreneurs de la migration irrégulière, à savoir la classe politique libyenne et les organisations criminelles de l'Italie du Sud. Il est d'autant plus urgent de dévaluer cette première rente que son exploitation se double d'une autre opportunité, également créée par une politique prohibitionniste.

Le 2 juin, la Commission mondiale sur la politique des drogues, présidée par Fernando Henrique Cardoso, a rendu public le constat d'échec de la guerre contre les narcotiques que les Etats-Unis et les autres pays occidentaux avaient déclenchée dans les années 1980 : entre 1998 et 2008, la consommation d'opiacés a augmenté de 35,5%, celle de cocaïne de 27%, celle de cannabis de 8,5%. Cette politique a coûté la bagatelle de 1 000 milliards de dollars à Washington et a plongé la Colombie et le Mexique dans une violence incontrôlable, sans même parler de la Birmanie et de l'Afghanistan (5). Une fois de plus, la validité du théorème d'Al Capone est vérifiée : la prohibition d'un produit pour lequel il existe une demande sociale ne supprime pas cette dernière et valorise son offre dans une mesure telle que les intermédiaires qui en assurent la commercialisation en tirent des profits disproportionnés, s'organisent en oligopoles et militarisent leur activité pour la sanctuariser. L'exemple du Mexique montre aussi que les opérateurs de la drogue sont susceptibles de s'emparer du convoyage des migrants et de cumuler les deux rentes de situation.

Or, l'Afrique de l'Ouest est devenue depuis quelques années une voie majeure de l'acheminement de la cocaïne vers l'Europe et le Moyen-Orient, en même temps qu'une route de migration. Les narcotrafiquants latino-américains ont noué des partenariats avec des opérateurs africains en Guinée-Bissau, en Guinée et en Mauritanie, qui transportent la précieuse marchandise à travers le Sahara avec l'aide des professionnels touaregs du désert. Derechef, la Libye est un hub de ce négoce. Contrairement à ce que l'on entend souvent, et pour autant qu'on puisse le savoir, il n'est pas avéré que les combattants d'AQMI jouent un rôle majeur dans celui-ci. C'est essentiellement par la prise d'otages et les rançons qu'ils autofinancent pour le moment leur activité politique. En revanche, différentes péripéties ont prouvé, ces dernières années, que les administrations et les classes politiques de plusieurs Etats de la région se sont associées à l'import-export de la cocaïne latino-américaine. Au moins pour ce qui est de la Guinée-Bissau, il n'est pas exagéré de parler de narco-Etat, même si la pertinence de cette notion laisse à désirer. Quant au Sénégal, il procure de nombreuses possibilités de blanchiment de l'argent sale dans les secteurs de l'immobilier et du tourisme. Par ailleurs, on ne peut abstraire cette évolution de la configuration marocaine, plus ancienne : le Rif est depuis longtemps un producteur et un exportateur de premier ordre de cannabis en direction de l'Europe, qui n'a pas peu contribué à la bulle immobilière en Espagne. Le risque est donc réel de voir se constituer en Afrique de l'Ouest des organisations criminelles plus structurées que celles, très segmentaires, qui se sont imposées, à partir du Nigeria, dans l'intermédiation du commerce de l'héroïne entre le Triangle d'or et le marché nord-américain, dans les années 1980-1990. De tels opérateurs, travaillant de pair avec les cartels latino-américains et la Mafia, la Camorra et la Ndranghetta italiennes ou les milieux criminels rifo-espagnols, pourraient à terme plonger le Sahel et le Sahara dans une spirale de violence dont le précédent mexicain ou colombien nous donne un avant-goût et qui n'épargnerait pas nos propres villes. Nous n'en sommes pas là, tant s'en faut, nonobstant les alarmes actuelles. Mais l'inanité de notre politique peut nous y conduire avant même que nous le saisissions, faute de lucidité.

En effet, le gouvernement français, et la plupart de ses homologues européens, s'entêtent dans le déni de la réalité et continuent de tenir à ce sujet un langage creux, purement répressif, tournant à vide. Du haut de sa présidence du G 20, Nicolas Sarkozy entend « mobiliser l'Afrique contre la cocaïne » en faisant signer des « accords interétatiques pour assouplir les contraintes de droit » (sic) (6). Et Claude Guéant rabâche les arguments les plus éculés des prohibitionnistes sans répondre à la cruauté des faits. A un policier français de la Brigade des stupéfiants en poste à Istanbul qui m'avait demandé, au milieu des années 1990, ce que je pensais du problème, j'avais prudemment répondu que nous avions perdu une bataille. Il m'avait répliqué : « Nous avons perdu la guerre, Monsieur ». Le contribuable français est-il prêt à débourser, comme son pair américain, 1 000 milliards de dollars dans les prochaines décennies pour la poursuivre ?

Il convient donc de définir une autre approche de la question. Seule leur criminalisation donne quelque valeur marchande aux chiendents que sont le haschich, le pavot et la marijuana. Plutôt que de continuer à engraisser les intermédiaires qui se sont spécialisés dans leur commercialisation, ruinons leur rente en en légalisant le négoce. Ce serait d'ailleurs renouer avec une tradition de la République : il y avait, en Indochine, une Régie de l'opium, dont les Néerlandais avaient copié le modèle. Resterait alors un problème de santé publique que nous avons assez bien réussi à maîtriser avec l'alcool par l'éducation et la prévention, voire les soins. Resterait aussi la nécessité de la répression de certains comportements spécifiques, comme la conduite en état d'ivresse narcotique, ce que nous savons aussi faire. Ce nouveau cours libérerait nos forces de l'ordre de missions impossibles, viderait nos prisons de toute une population de petits trafiquants qui n'y apprennent que le crime, allégerait plusieurs budgets voués à cette lutte vaine, même s'il supposerait l'injection de quelque 800 millions d'euros dans nos banlieues pour remplacer la manne narcotique qui s'y déverse et fait désormais vivre un nombre non négligeable de leurs habitants (7). Enfin, cette politique étoufferait dans l'œuf le basculement de l'Afrique de l'Ouest dans l'économie narcotique qui est toujours synonyme de violence, sinon de guerre civile.

Dans ces conditions, grâce soit rendue à Stéphane Gatignon, maire de Sevran, et au groupe de travail qu'a présidé Daniel Vaillant, ancien ministre de l'Intérieur. Même si leurs propositions semblent parfois timorées par rapport à la véritable révolution copernicienne qu'exige la situation, elles ont l'immense intelligence politique d'ouvrir le débat et de placer les électeurs devant leurs responsabilités.


(1) Jean-François Bayart, Béatrice Hibou et Boris Samuel, « L'Afrique ‘cent ans après les indépendances' : vers quel gouvernement politique ? », Politique africaine, 119, octobre 2010, pp. 129-157.

(2) http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-francois-bayart/251010/quelle-politique-africaine-pour-la-france et « L'hypo-politique africaine d'un hyperprésident », Savoir/Agir, 5, septembre 2008, pp. 161-169.

(3) http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-francois-bayart/280710/le-piege-de-la-lutte-anti-terroriste-en-afrique-de-louest

(4) Jean-François Bayart, « Assez de collusions avec le régime de Kadhafi : connivence criminelle contre les migrants », Le Monde, 14 avril 2011.

(5) Le Monde, 4 juin 2011.

(6) Le Monde, 10 mai 2011.

(7) Le Monde, 2 avril 2010.

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