Pourquoi je voterai Macron par défaut, mais sans état d’âme

Entre le libéralisme bourgeois d’un « banquier d’affaires » et l’autoritarisme xénophobe d’une héritière de l’extrême-droite, « y a pas photo », comme l’on dit. La logique du « classe contre classe » des années 1930, nous savons où elle mène : au Pacte germano-soviétique de 1939. Aujourd’hui, ce serait dans la version Gazprom. 

En 1969, Jacques Duclos, candidat du Parti communiste français à l’élection présidentielle, avait renvoyé dos-à-dos les deux finalistes, Georges Pompidou et Alain Poher, d’une sentence cinglante : « C’est bonnet blanc, ou blanc bonnet ». Pour des raisons différentes, une bonne part des électeurs de François Fillon et, surtout, de Jean-Luc Mélenchon sont tentés de reprendre la formule à leur compte pour s’abstenir, ou voter nul, ou encore blanc. Certes, Jean-Luc Mélenchon semble laisser entendre qu’il finira, à titre personnel, par voter Emmanuel Macron, en se bouchant le nez. Mais ses explications emberlificotées, qui visent surtout à ne pas se couper de sa base viscéralement hostile à tout ce qui rappelle le Parti socialiste, oublient de dire l’essentiel.

Les quinquennats successifs de Nicolas Sarkozy et de François Hollande ont mis en place un arsenal législatif et réglementaire liberticide au nom de la lutte contre le terrorisme. Rappelons, en outre, que l’état d’urgence est toujours en vigueur. Elue, une Marine Le Pen n’aurait aucune mesure supplémentaire à prendre pour instaurer un régime autoritaire, ou tout au moins attentatoire aux droits de l’Homme, ceux des étrangers, dans un premier temps – mais chacun sait qu’en la matière, comme dans d’autres, qui vole un œuf vole vite un bœuf. Les citoyens français seraient concernés par cette dérive, ne serait-ce que parce que leur existence est désormais indémêlable de celle des immigrés. Combien de couples brisés, combien d’amitiés rompues, combien d’entreprises ou d’écoles déchirées, dès la mise en œuvre de la préférence nationale, fût-ce sous une forme édulcorée ? Quelque 40% des naissances en France sont aujourd’hui le fruit d’unions entre des Français(es) et des personnes d’origine étrangère. D’aucuns y verront matière à horreur et scandale, un signe supplémentaire du « grand remplacement » qui serait à l’œuvre. D’autres, dont moi, l’inanité, la violence, l’inhumanité et l’inapplicabilité du projet du Front national.         

En se dérobant à ses responsabilités, en refusant d’introduire une distinction de nature entre un candidat certes libéral, mais dont on peut précisément espérer qu’il ait les avantages de ses inconvénients, à savoir le respect d’un minimum de libertés, et une candidate qui cherche vainement à enfouir les origines historiques nauséabondes de son parti et entend remettre en cause certains des droits garantis par la Constitution, en renonçant à faire œuvre de pédagogie politique à l’égard de ses électeurs les plus jeunes et peu au fait des leçons de l’Histoire, en les abandonnant à l’idée que le troisième tour se jouera dans la rue, Jean-Luc Mélenchon démontre une fois de plus une certaine indifférence envers les libertés publiques. Ses indulgences pour Chavez et Poutine sont bien des symptômes d’une maladie plus profonde. Les années 1930 nous ont enseigné que l’on peut passer assez rapidement de la gauche du parti socialiste – à l’époque la SFIO –, voire du Parti communiste, à l’extrême-droite. Je ne veux certes pas voir en Jean-Luc Mélenchon un futur Marcel Déat ou Jacques Doriot. Mais le « populisme de gauche » auquel il s’est en définitive rallié, sous l’influence de Chantal Mouffe et Ernest Laclau, entretient, sans doute à son corps défendant, une zone grise entre sa mouvance et le Front national. Le parcours personnel de l’économiste Jacques Sapir, les appels du pied éhontés de Marine Le Pen aux Insoumis sont là pour nous le rappeler.

De même, le quinquennat de Nicolas Sarkozy a brouillé la frontière entre la droite républicaine et l’extrême-droite. Nicolas Dupont-Aignan a franchi le pas en se ralliant à Marine Le Pen. Mais, en refusant de se prononcer pour Emmanuel Macron, un Laurent Wauquiez prépare lui aussi une fusion-acquisition entre Les Républicains et le Front national. Au train où se délite la droite, ce sera la recette du pâté d’alouette qui prévaudra.   

Le second tour est donc loin d’être joué, quoi qu’en disent les sondages, et d’autant moins que l’on ne peut exclure un scénario-catastrophe. Après tout, la quasi-totalité des favoris aux élections présidentielles de ces vingt-cinq dernières années se sont autodétruits politiquement : Jacques Delors, Lionel Jospin, Dominique Strauss-Kahn, Alain Juppé, François Fillon. Emmanuel Macron a montré, au soir du premier tour, qu’il ne manquait pas de dispositions pour cet exercice étrange.

Admettons que l’accession à l’Elysée de ce dernier demeure l’issue la plus probable du scrutin. Rien ne sera pour autant réglé, en dehors même de la difficulté qu’il aura à constituer une majorité présidentielle. La France est confrontée à une crise de régime, qu’ont provoquée l’adoption du quinquennat, l’évidement du magistère présidentiel qui s’en est suivi, l’accélération du calendrier électoral et l’aiguisement des ambitions personnelles qui en sont le prix. Sa classe politique reste en proie à ses guerres des chefs habituelles, aussi bien à droite qu’à gauche. Qui ne voit Nicolas Sarkozy fourbir ses armes dans la perspective de 2022, et François Hollande espérer prendre sa revanche, alors même que leurs anciens féaux étalent leurs appétits ? Pis encore, le bras d’honneur opposé au suffrage universel est en passe de s’instituer en coutume. Le précédent du référendum de 2005, portant sur l’établissement d’une Constitution européenne, dont le projet, rejeté par la porte des urnes, a été réintroduit par la fenêtre parlementaire, a fait jurisprudence. Avant le premier tour, François de Rugy ou Manuel Valls se sont rendus coupables de parjure au motif que Benoît Hamon était « trop à gauche », en faisant mine d’oublier que telle fut précisément la raison pour laquelle il emporta la primaire.

La France est aussi plongée dans une crise de ses médias. Des intérêts d’affaires se sont emparés de la presse écrite nationale, à quelques titres près. Les régions vivent en situation de quotidiens uniques, et la vie locale est privée de tout débat démocratique. Les grandes chaînes de télévision sont d’un niveau affligeant et ont servi de chambres d’écho aux identitaristes dont la logorrhée a occulté, depuis au moins vingt ans, les vrais problèmes du pays. Les chaînes d’information continue ont pris en otage le débat public et ont rendu la France ingouvernable en la soumettant à la dictature de l’instantanéité politiquement orientée.

Enfin, la politique économique néolibérale suivie depuis les années 1980 s’est traduite par un échec, que sanctionne la désindustrialisation, et elle a conduit à une double crise sociale. Crise du travail, que l’on en soit privé, du fait d’un chômage de masse depuis près de quarante ans, ou que l’on en ait, mais que l’on souffre alors de la dégradation de ses conditions, de la précarisation, de la négation de la dignité et de l’ethos des métiers, de méthodes brutales, voire criminelles, de management de l’emploi qui peuvent conduire au burn-out ou au suicide, comme chez France Telecom, à l’hôpital ou à La Poste. Crise, aussi, du territoire, que la logique financière à court terme du néolibéralisme a privé des services publics et désertifié, avec les absurdités environnementales, le transfert sur les ménages de nouvelles dépenses de transport et les conséquences électorales que l’on sait.

A tout cela s’ajoute une crise morale, qu’ont illustrée l’affaire Cahuzac, les multiples démêlés de Nicolas Sarkozy avec la Justice, les agissements de François Fillon, la mise en coupe réglée du Parlement européen – et de ses propres candidats – par le Front national. Mais ces scandales ne sont que l’expression dans la sphère politique d’un régime de vérité particulier qui s’est installé dans l’ensemble de la société : à savoir le régime du mensonge, nimbé de la célébration de la « transparence ». Tout possesseur d’une voiture Volkswagen, tout usager de la SNCF ou de La Poste, tout possesseur d’un téléphone portable, tout acquéreur d’un ordinateur ou d’un frigidaire dont la fin de vie est programmée à son insu comprend ce dont je parle. La systématisation de la sous-traitance a instauré une irresponsabilité générale des entreprises à l’égard du consommateur, et même du législateur dans le domaine du droit du travail. Quant à l’informatique, elle permet de tondre la laine sur le dos du client en toute opacité, grâce à la magie des logiciels. Curieusement, la « crise de la démocratie », dont chacun parle, n’est jamais mise en relation avec ce régime paradoxal de vérité dans lequel nous vivons maintenant depuis plusieurs décennies, et dont le mépris à l’encontre des choix du suffrage universel n’est qu’un avatar. Pour parodier une publicité célèbre des entreprises américaines de pompes funèbres, « votez, nous ferons le reste ! » – ou « payez, nous ferons le reste ! ».

Pour remédier à cette situation, Marine Le Pen ne dispose que de mots ronflants et creux qui ne seront d’aucune utilité, et pis plongeront la France dans une aventure effrayante. Telle une joueuse de flûte, elle conduit le pays au précipice, sans même parler de l’abjection morale dans laquelle le jetterait la mise en œuvre de son projet xénophobe.

Mais Emmanuel Macron n’est guère mieux armé, quoi que l’on pense de la substance de son projet, si ce n’est point un oxymore que de s’exprimer de la sorte. Sur la base des résultats du premier tour, et à la louche, l’on peut estimer à quelque 47% la proportion des Français opposés à la politique économique néolibérale. Et à quelque 47% la proportion de ceux qui se reconnaissent dans une définition ethnoconfessionnelle de la citoyenneté, aux antipodes de sa conception universaliste et du droit du sol. Les électeurs du Front national et de Debout la France se retrouvant dans chacune de ces deux grandes catégories, cela signifie que le projet d’Emmanuel Macron rencontrera l’assentiment d’un quart du corps électoral, soit grosso modo son réservoir du premier tour. A ceci près que 41% des personnes qui se sont déjà prononcées pour lui l’ont fait par défaut. Si tout se passe bien le 7 mai, la France se mettra en marche… par défaut.

Ce sera donc par défaut que je voterai sans état d’âme particulier pour Emmanuel Macron, par défaut moi aussi car j’en désapprouve l’orientation politique. Mais entre le libéralisme bourgeois d’un « banquier d’affaires » et l’autoritarisme xénophobe d’une héritière de l’extrême-droite, « y a pas photo », comme l’on dit, ni même défaut possible. La logique du « classe contre classe » des années 1930, nous savons où elle mène : au Pacte germano-soviétique de 1939. Aujourd’hui, ce serait dans la version Gazprom. D’ailleurs, le premier tour, à défaut du reste, nous a au moins apporté une bonne nouvelle : Vladimir Poutine n’est plus le vainqueur certain du second tour, qu’il eût été dans le cas d’un duel Fillon-Le Pen, foi de Parisienne Libérée. Reste à éliminer sa seconde candidate, et le plus largement possible pour des raisons de salubrité publique. A bon entendeur, salut.

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