Depuis son ouverture au 20 de la rue Barbette, dans le 3e arrondissement, le 10 mars 2016, le magasin Supreme – célèbre marque de matériel et de vêtements de skateboard – occupe en toute impunité l’espace public à ses fins lucratives. Régulièrement, il convoque ses consommateurs, qui se sont préalablement inscrits sur son site Internet, aux 2-4 rue des Quatre-Fils, en disposant un service privé de sécurité de part et d’autre de la chaussée du même nom, car, « avec Supreme, il faut gagner le droit d’acheter », selon l’un de ses dirigeants parisiens, Angelo Baque[1].

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Côté des numéros impairs, un vigile, muni d’un porte-voix, appelle nommément les quelque cent ou deux cents consommateurs regroupés sur le trottoir des numéros pairs, canalisés par un service d’ordre et des barrières métalliques. Les heureux élus traversent la chaussée et, après vérification de leurs papiers d’identité par les vigiles, sont acheminés, munis d’un récépissé, par étapes successives, via la rue de La Perle et la rue Elzévir, au magasin, rue Barbette, dont le trottoir, côté numéros pairs, est entièrement privatisé par des cordons et un service d’ordre que rien ne permet d’identifier, sinon un brassard portant la mention « Sécurité ».

A intervalles réguliers, un « bloc » entier, comme l’on dirait à New York, vit ainsi à l’heure de Supreme et de ses vigiles sans appellation contrôlée. « Au lendemain de l’inauguration, des centaines de kids faisaient déjà la queue pour enfin en être. Le pâté de maisons, littéralement encerclé, ne s’en est toujours pas remis », relatait, avec complaisance, Libération, en mars 2016[2]. Un an après, il ne s’en est toujours pas remis, puisque cette occupation est devenue récurrente.

Ce dispositif a immédiatement provoqué de nombreuses plaintes de la part des riverains, dont la libre circulation sur les trottoirs est entravée par la foule, les vigiles, les barrières et les cordons de sécurité. Il gêne notamment l’accès au passage clouté et à l’arrêt de l’autobus 29, au coin de la rue Vieille-du-Temple et de la rue des Quatre-Fils[3]. Il rend impossible la déambulation sur le trottoir des numéros pairs de la rue Barbette, qui abrite une école, une maison de retraite, un parking. La direction de Supreme a été convoquée au commissariat, mais ses agissements se perpétuent depuis un an, faisant preuve du mépris le plus absolu, d’un mépris « Supreme ».

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Mépris à l'encontre des autorités municipales et policières, qui lui ont fait valoir le caractère illicite de son occupation privée et commerciale de l’espace public. Mépris à l’encontre du voisinage, importuné par la sonorisation de la rue, parfaitement audible sur plusieurs centaines de mètres. Mépris à l’encontre des écoliers de l’école communale des Quatre-Fils, soumis aux mêmes nuisances sonores. Mépris à l’encontre des clients du magasin Bien, rendu lui aussi inaccessible. Mépris à l’encontre des piétons, contraints de traverser en dehors du passage clouté, à leurs risques et périls, à la hauteur du carrefour, ou de marcher sur la chaussée rue Barbette en raison de la queue des consommateurs canalisés sur le trottoir des numéros pairs par des cordons de sécurité et de l’agglomération des clients comparant leurs achats sur le trottoir des numéros impairs. Mépris des passagers de la RATP, interdits d’accès à l’arrêt de l’autobus 29, sauf à emprunter la chaussée, eux aussi à leurs risques et périls. Mépris du plan de sauvegarde du Marais et de la réglementation de la publicité, l’enseigne n’ayant pas hésité à apposer sur la plaque « Rue des Quatre-Fils », à l’angle de la rue Vieille-du-Temple, un logo publicitaire, vraisemblablement pour indiquer le point de ralliement de ses consommateurs. Mépris de la législation qui interdit de tels attroupements sur la voie publique sans autorisation préalable de la Préfecture de Police, singulièrement lorsque l’état d’urgence a été déclaré. Mépris de ses propres consommateurs, maltraités par ses vigiles, selon plusieurs témoignages émanant de la rue Barbette, et soumis à des contrôles de leurs papiers d’identité sur la voie publique par un personnel non habilité. Mépris des libertés publiques, ses agents s’arrogeant le droit de régenter la circulation des passants par leurs ordres et au moyen de dispositifs contraignants, tels que des barrières métalliques, et de se targuer de la « sécurité » à l’égard des piétons récalcitrants. Mépris de la législation fiscale, nombre de ses clients achetant en gros pour revendre dans les banlieues – « la revente est instantanée (le double du prix pour commencer) », selon Libération[4] –, mais sous quel régime commercial[5] ? Mépris de la législation sociale, le magasin étant gardé la nuit par un vigile « black » qui dort en plein hiver sur le trottoir, emmitouflé dans des cartons, juché sur un fauteuil, chauffé par un appareil à gaz de terrasse de café, muni d’un parapluie si nécessaire – oui, vous avez bien lu : une honte, une obscénité sociale absolue, de la part d’une entreprise new yorkaise qui vend « en exclusivité » des skateboards et de fringues à prix d’or à une clientèle manifestement issue de quartiers populaires et de l’immigration, et disciplinée par un service d’ordre de la même origine.

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Sans doute est-ce cette image de vigiles « issus de la diversité », surexploités, et dominant sur l’espace public de jeunes banlieusards tout aussi déshérités qu’eux, au cœur d’un quartier historique de Paris transformé en shopping mall de luxe à ciel ouvert, qui résume le mieux le désastre que représente la transformation du Marais en « zone touristique internationale » par un certain Emmanuel Macron, ministre de l’Economie, en 2014-2015. Il y aurait quelque injustice à faire porter à celui-ci la responsabilité de l’intégralité de ce naufrage. Car, si la maire de Paris, Anne Hidalgo, a essayé de s’opposer à cette mesure, et soutient au demeurant la candidature de Benoît Hamon, au contraire de son prédécesseur, Bertrand Delanoë, rallié à Emmanuel Macron, force est de reconnaître que la Ville de Paris a préparé, par sa propre politique, et depuis de longues années, la marchandisation éhontée du Marais.

La première étape a été le refus d’endiguer l’occupation illégale des trottoirs par des débits de boisson peu scrupuleux, comme le Cox, rue des Archives, La Perle, rue Vieille-du-Temple, les restaurants de la place Sainte-Catherine ou, plus récemment, le Saint-Gervais, rue des Coutures Saint-Gervais, et de faire preuve d’une grande complaisance à l’égard du lobbying des entrepreneurs de la nuit, qui prétendent que celle-ci se meure à Paris[6]. Le Marais est ainsi devenu un haut lieu de la « boboitude », dont quelques figures du spectacle et de la mode – dont John Galliano, de sinistre mémoire rue de La Perle[7] – se sont faits les représentants de commerce. La seconde étape a été de piétonniser le cœur du Marais, sous prétexte d’écologie – opération « Paris respire » –, le dimanche, pour créer un appel d’air de chalands, à la plus grande joie des magasins désormais autorisés à ouvrir ce jour censé être de repos.

En une dizaine d’années, le quartier, l’un des plus beaux et mystérieux de Paris, s’est métamorphosé en haut lieu de la consommation et du tourisme de masse. Les boutiques de marques dans l’air du temps, puis de luxe, ont proliféré au détriment des commerces de proximité[8]. Le Musée Picasso s’est fixé l’objectif du million de visiteurs par an, accueille dans son jardin des spectacles hautement sonorisés sans rapport aucun avec sa vocation, privatise son site pour accueillir des événements mondains ou commerciaux[9]. Rénové, le Carreau du Temple abrite pareillement des manifestations marchandes et/ou culturelles en colonisant les rues adjacentes[10]. Le nombre des appartements dédiés à la location saisonnière abusive a explosé aux dépens du parc locatif destiné à l’habitation principale[11]. Jadis tranquille la nuit, le Marais s’est mué en quartier dit « festif », en rendant impossible le repos de ses habitants[12]. Il vit dans un bruit de fond ininterrompu de clameurs avinées et de roulements de valises à roulettes et, maintenant, de skateboards, depuis l’ouverture de Supreme. Toujours difficile du fait des trottoirs exigus, la circulation des piétons est devenue de plus en plus malaisée, voire impossible les week-ends, justifiant un surcroît de piétonisation qui ne fait qu’aggraver le problème. L’afflux des touristes, la généralisation du fast food ont dépassé les capacités des services de nettoyage de la municipalité, et les rats se sont installés dans les rues et les rares espaces verts, dont certains ont dû être fermés[13]. En soirée, les cafés accueillent en terrasse un nombre de consommateurs qui excède les capacités de leurs toilettes, et ces derniers se soulagent volontiers sous les porches des immeubles. Les flyers publicitaires, l’affichage sauvage ont submergé les rues, l’impudence de Supreme participant d’un incivisme et d’un illégalisme commercial désormais systématique[14]. Les boutiques, plus bling-bling les unes que les autres, se présentent dans un mauvais franglais qui dénature le caractère du Marais en faisant injure aux hôtes étrangers qu’elles prétendent honorer à grand renfort de barbarismes. Les monuments historiques eux-mêmes ne sont plus respectés. Ils sont l’objet d’affichage illicite, d’installations prétendument artistiques ou ludiques, ou encore de réhabilitations spectaculaires qui les « customisent », à l’instar du splendide Hôtel des Ambassadeurs de Hollande, rue Vieille-du-Temple, désormais dédié à Chanel, et dont le panneau municipal d’information historique a été purement et simplement supprimé. Les prix à la consommation flambent. Ceux de l’immobilier également.

La résultante logique de cette pornographie marchande et sociale est la banalisation de certaines formes de délinquance, voire de violence, de la part de ceux que la « zone touristique internationale » tout à la fois attire et exclut. Passons sur la mendicité organisée et le pillage des containers de vêtements de seconde main, qui sont devenus monnaie courante de la part de réseaux internationaux spécialisés prenant le contrôle de l’espace public des quartiers touristiques de la capitale[15]. Passons également sur les débordements et les déprédations auxquels ont donné lieu, rue de Turenne, en février, les manifestations de soutien au jeune Théo, victime de violences policières dont les magasins attaqués n’étaient pas responsables. Plus préoccupantes sont l’installation des trafiquants de drogue qui opèrent à proximité des bars branchés – par exemple square Léonor-Fini – et, surtout, la multiplication des incendies de parkings de deux roues qui ont ravagé, depuis 2010, les façades de plusieurs immeubles rue du Perche, rue des Coutures-Saint-Gervais, rue de Sévigné, rue Portefoin, rue Vieille-du-Temple, et qui auraient pu avoir des conséquences tragiques pour leurs habitants, acculés par les flammes dans des bâtiments souvent dépourvus d’arrière-cours et situés dans des rues très étroites (le quartier a gardé en mémoire l’incendie tragique de la rue du Roi-Doré, dont les causes étaient autres, et qui avait provoqué la mort de sept personnes d’origine africaine, en 2005)[16].

Les grands perdants de ce tsunami marchand sont les habitants du Marais. Lorsqu’ils s’en plaignent, ils se font accuser d’être des « enfants gâtés » (par M. Aidenbaum, maire du 3e) ou sont invités à « déménager » (par les fêtards auxquels ils demandent un peu de retenue, la nuit venue)[17]. A aucun moment ils n’ont été consultés sur le devenir de leur quartier, et notamment sur sa transformation en « zone touristique internationale »[18]. Leurs conditions de vie n’ont cessé de se dégrader, dans un quartier de plus en plus bruyant, sale, et même insalubre, dont la voirie exiguë n’est pas en mesure d’accueillir un flux croissant de visiteurs. La multiplication des locations touristiques de meublés s’effectue au détriment de la tranquillité (et de l’entretien) des immeubles qui les accueillent, au grand dam de leurs résidents qu’importunent les fêtes, les rentrées au petit matin des touristes éméchés, le roulement des valises qui dévalent les escaliers. La vie des habitants du Marais est devenue infernale le week-end, tant à cause des terrasses de café, surpeuplées jusque tard dans la nuit, que du fait de l’afflux de passants et de chalands et de la multiplication des attractions de rue : il est quasiment impossible de marcher, y compris sur la chaussée, sauf à « fendre la foule », comme le dit si bien l’expression.

L’impunité des fauteurs de troubles est totale. Alerté, le commissariat argue systématiquement d’une absence de véhicules disponibles et, de toute façon, n’est plus joignable que par le truchement d’une plateforme d’appels payante, de cinq à huit minutes étant nécessaires pour avoir un correspondant qui n’en pourra mais. Les plaintes doivent désormais être déposées par Internet, n’en déplaise aux personnes âgées qui ne maîtrisent pas cet outil. Quant aux édiles, ils ont partie liée aux entrepreneurs de la nuit qu’ils cooptent dans différentes commissions, qu’ils subventionnent, ou qu’ils cautionnent en tant que présidents ou membres des conseils d’administration des établissements mis en cause, comme le Carreau du Temple ou le Musée Picasso[19]. Ils se sont montrés incapables d’endiguer la colonisation du trottoir (et de la nuit) par un débit de boissons comme le Cox, rue des Archives, bien que celui-ci ne disposât d’aucune autorisation en la matière pendant de longues années, et maintenant l’occupation des toits de l’immeuble du 2 de la rue des Quatre-Fils par La Perle, que seuls des contentieux introduits par des riverains contrarient pour l’instant[20]. A un point tel qu’un rapport de l’Inspection générale de la Ville de Paris laisse entendre que des compromissions ont pu survenir entre les autorités publiques et les tenanciers, ce que donne en effet à penser la non fermeture administrative de la brasserie La Perle après le flagrant délit d’ivresse publique de John Galliano sur sa terrasse[21].

Sous prétexte d’ « écologie », la ligne d’autobus 29, qui dessert deux gares, est détournée du Marais le dimanche, à la faveur de l’opération « Paris respire », et la fermeture du quartier aux automobiles engendre des embouteillages polluants que ponctuent des coups de klaxon rageurs dans le haut de la rue Vieille-du-Temple, dans l’enfilade des rues des Quatre-Fils, de la rue des Haudriettes et de la rue Michel-le- Comtes, ou dans le bas de la rue des Archives. La même opération « Paris respire » interdit aux taxis l’accès de la rue du Parc-Royal et impose à ses riverains un détour par la rue de Turenne, et donc un surcoût. La disparition d’un nombre conséquent de places de stationnement au tarif résidentiel – lequel a fortement augmenté et a été étendu au samedi –, au profit de parkings réservés aux deux roues polluants et bruyants, qui eux sont gratuits et s’avèrent dangereux pour le voisinage dès lors qu’ils sont devenus la cible de voyous pyromanes, contraint les habitants du Marais propriétaires d’une voiture à louer, ou à acheter, des places de parking privées, aux prix que l’on imagine. Au-delà de la flambée du coût de la vie quotidienne qu’entraînent le tourisme et le « boboisme », les habitants sont pris dans un effet de ciseaux immobilier. D’une part, les loyers ou le prix du mètre carré des logements, de plus en plus systématiquement destinés à la location touristique de courte durée, fût-elle illégale, explosent et jouent le rôle d’une pompe à reflux social, voire de purification sociale, en rendant impossibles l’emménagement ou le maintien dans les lieux des jeunes couples et des familles moins nanties. De l’autre, les résidents qui sont propriétaires de leur appartement se voient vite assujettis à l’ISF, compte tenu du prix devenu exorbitant du mètre carré, ce que ne justifient pas leurs revenus et leur patrimoine réels, et à des prélèvements fiscaux non négligeables (frais de notaire, CSG) en cas de vente de leur bien, même si celui-ci n’est pas soumis à l’imposition de la plus-value en tant que résidence principale – et ce sans même parler des droits de succession en cas de décès, qui deviennent si élevés qu’ils interdisent généralement le maintien du bien dans la famille, obligée de le vendre pour s’en acquitter.

Tout cela pour un gigantesque gâchis culturel : la transformation du Marais en un nouveau quartier de La Huchette, plus chic, plus bling-bling, où les chocolatiers de luxe font office de tavernes grecques, où le falafel tient lieu de sandwich tunisien,  mais pareillement voué à un tourisme de masse indigent et destructeur.

N’en déplaise aux visionnaires de l’Hôtel de Ville, aux thuriféraires des entrepreneurs de la nuit, aux professionnels de l’industrie touristique, et à tous les petits malins qui en profitent en contournant la réglementation et le fisc, là n’est pas l’avenir. Les uns et les autres continuent à plaider en faveur de cette fuite en avant, en arguant d’un bench-marking pitoyable avec les autres capitales européennes, par rapport auxquelles Paris, cette ringarde, cette provinciale, peuplée de vieux nazes hostiles à la jeunesse, serait en décrochage, nonobstant le fait qu’elle reste la première destination touristique au monde, même après la désaffection dont elle a fait l’objet à la suite de la vague d’attentats de 2015[22]. Ils oublient que les habitants d’Amsterdam, de Berlin, de Londres, de Barcelone, de Venise n’en peuvent plus de ce modèle de prétendu développement économique, de l’ « uberisation » de leur cité, du saccage culturel qu’elle entraîne, de la dégradation de la vie quotidienne et de la santé publique qu’elle occasionne. Leurs municipalités prennent des mesures contre les excès de bruit, d’alcool, de drogue, et contre les plateformes défiscalisées de service, du type Airbnb, en en interdisant parfois les activités, comme à New York, à San Francisco, à Santa Monica, à Berlin, à Amsterdam, à Barcelone, à Madrid, à Buenos Aires[23]. A Paris, les édiles et les lobbies, acoquinés,  persistent à encourager le tout festif éthylique, à laisser la bride sur le coup aux commerces, à ne voir d’avenir que dans la vente vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, et à tenir pour menue monnaie les habitants, leur santé, leur équilibre psychique et familial[24].

Or, ceux-ci sont aussi les électeurs. Les temps politiques devraient amener les partis à réfléchir. Ils ne leur sont guère propices, de façon générale. De manière municipale, l’exemple de Barcelone vaut avertissement, car il pourrait faire des émules. Anna Colau, la candidate « indignée » qui y a emporté le scrutin, en 2015, s’est présentée sur un programme d’endiguement du tourisme international et de la muséification de sa ville. Elle passe aujourd’hui aux actes et mise sur la « décroissance touristique »[25]. Viendra le moment où les Parisiens, excédés de ce qu’a fait la classe politique de leur ville, en confieront eux aussi les destinées à des édiles plus soucieux de la qualité de leur vie. Après tout, une campagne électorale municipale de proximité n’est pas si coûteuse que cela.

A quand la constitution d’un Front de libération du Marais, à quand la transformation de celui-ci en nouvelle ZAD ? Car il s’agit bien d’un choix de société, voire de civilisation : la société, la civilisation dans laquelle nous voulons vivre[26]. La nuit est trop belle, trop mystérieuse, et si constitutive de la vie, comme vient de le rappeler le philosophe Michaël Foessel, pour qu’elle soit livrée aux marchands du temple[27]. La rue est un espace public, un « bien commun », comme le disent maintenant les économistes, que nul ne doit pouvoir aliéner à des fins privées lucratives, fût-ce sous la forme de ces partenariats publics-privés implicites, sournois ou de fait que nouent la Préfecture de Police et la municipalité avec des intérêts commerciaux, ne serait-ce qu’en renonçant à faire appliquer la législation et en faisant la sourde oreille aux plaintes des riverains. Habitants du Marais, voulez-vous, ou non, vivre dans un shopping mall, ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept ? Telle est désormais la question.    En attendant que les électeurs de Paris ne s’emparent de ce choix de société, le très sympathique et jovial gardien de nuit de Supreme, dans ses cartons du 20 de la rue Barbette, reste le symbole de l’absurdité, de l’indécence et de l’iniquité de la « macronisation » du Marais.  


[1] Marie Ottavi, « Le Culte de l’être Supreme », Libération, 19-20 mars 2016, pp. 20-21.

[2] Ibid

[3]http://vivrelemarais.typepad.fr/blog/2016/03/la-rue-barbette-iiie-potentiellement-sinistrée-.html  http://vivrelemarais.typepad.fr/blog/2016/12/supreme-rue-barbette.html

[4] Marie Ottavi, « Le Culte de l’être supreme », Libération, 19-20 mars 2016, pp. 20-21.

[5] Notamment, un étrange trafic a lieu dans des voitures privées garées à la hauteur du square Léonor-Fini, à grand renfort de billets de 50€, dont, un jour, les liasses étaient visibles à travers le toit ouvrant de l’un des véhicules, entre de jeunes consommateurs et des adultes revêtus de tenues Supreme : http://vivrelemarais.typepad.fr/blog/2017/04/petits-trafics.html

[6]  http://www.vivre-paris.fr/2014/02/anne-hidalgo-sur-arte-des-quartiers-dedies-a-la-nuit/

https://blogs.mediapart.fr/jean-francois-bayart/blog/121110/les-campements-du-marais

https://blogs.mediapart.fr/jean-francois-bayart/blog/250610/lespace-public-privatisehttp://blogs.mediapart.fr/blog/jean-francois-bayart/270314/3e-arrondissement-l-autisme-comme-nouvelle-vertu-publique

[7]http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-francois-bayart/030311/john-galliano-la-perle-entre-antisemitisme-et-ivresse-publique

[8] Marie Ottavi, « Le Marais toutes griffes dehors », Libération, 20-21 décembre 2014, pp. 45-46.

[9]https://blogs.mediapart.fr/jean-francois-bayart/blog/160614/musee-picasso-de-l-affaire-baldassari-l-affaire-aidenbaum

http://vivrelemarais.typepad.fr/blog/2016/02/score-du-musée-picasso.html

http://vivrelemarais.typepad.fr/blog/2015/06/index.html

[10] Laurent Carpentier, « Attention, Carreau glissant », Le Monde, 6 janvier 2015, p. 16. Le Collectif Carreau du Temple a constitué un dossier édifiant en janvier 2015, que l’on peut obtenir en écrivant à collectifcarreaudutemple@gmail.com Voir aussi son blog http://www.collectifcarreaudutemple.fr

et http://vivrelemarais.typepad.fr/blog/2015/09/trop-plein-de-fetes.html

[11] On estime généralement que de 25 à 30 000 logements locatifs parisiens ont basculé en catimini et en toute illégalité dans une fonction d’hébergement touristique, pour l’essentiel dans le cœur historique de la capitale. Le Marais est particulièrement touché : les meublés touristiques représenteraient 20% de l’offre locative (Le Monde, 25-26 décembre 2014 et Libération, 26 février 2015.)

[12]http://vivrelemarais.typepad.fr/blog/2015/08/le-marais-la-fête-encore-et-encore.html

[13]http://vivrelemarais.typepad.fr/blog/2017/03/la-guerre-contre-les-rats-qui-ont-envahi-paris-nest-pas-gagnée-.html

[14] Virginie Ballet, « La pub squatte l’affichage sauvage », Libération, 11-12 avril 2015, pp. 43-45.

[15]http://vivrelemarais.typepad.fr/blog/2016/09/pillage-dépôt-de-vêtements.html

[16]http://vivrelemarais.typepad.fr/blog/2017/03/encore-un-incnedie-de-véhicule-dans-le-marais-.html

http://vivrelemarais.typepad.fr/blog/2017/03/incendie-de-véhicules.html

http://vivrelemarais.typepad.fr/blog/2016/11/incendie-de-véhicules-rue-de-sévigné-iiie.html

http://vivrelemarais.typepad.fr/blog/2010/10/incendies-de-nuit-dans-le-iiie-la-fête-continue.html

http://vivrelemarais.typepad.fr/blog/2010/10/le-iiie-à-feu-et-à-cendres-encore-un-incendie-rue-portefoin-.html

http://vivrelemarais.typepad.fr/blog/2010/10/incendies-de-nuit-dans-le-iiie-la-fête-continue.html

[17] Interview de Pierre Aidenbaum dans Le Point, 8 décembre 2014 (p. XIII du supplément « Marais »). Voir mon commentaire : http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-francois-bayart/020412/halte-au-betonnage-culturel-et-la-marchandisation-du-marais et http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-francois-bayart/270314/3e-arrondissement-l-autisme-comme-nouvelle-vertu-publique

[18]http://vivrelemarais.typepad.fr/blog/2015/08/zones-touristiques-internationales-la-concertation-est-engagée-execpté-avec-les-riveraisn.html

[19]http://vivrelemarais.typepad.fr/blog/2016/12/vivre-paris-réplique.html

[20]http://vivrelemarais.typepad.fr/blog/2016/07/des-nouvelles-du-projet-de-restaurant-sur-le-toit-terrasse-rue-vieille-du-temple-.html

[21]http://sosconso.blog.lemonde.fr/2016/08/19/rapport-accablant-de-linspection-generale-de-la-ville-de-paris-sur-la-gestion-des-terrasses/#more-17918 ; http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-francois-bayart/030311/john-galliano-la-perle-entre-antisemitisme-et-ivresse-publique

[22]Voir, par exemple, Marie Ottavi, « Le Marais toutes griffes dehors », Libération, 20-21 décembre 2014, pp. 45-46, ou l’invraisemblable dossier « Paris : la nuit menacée », Libération, 4-5 octobre 2014, pp. 4-9 (sans compter la couverture), publié à la veille de la Nuit blanche : « Bars et restaurants réduits au silence par les riverains : alors que sa vie noctambule s’étiole, la capitale organise sa 13e Nuit blanche ».

[23] Le Monde, 22 octobre 2016 et 12-13 juin 2016 ; Libération, 22-23 octobre 2016 et 25 juillet 2016 ; Le Temps (Genève), 27 avril 2016. Sur l’évasion fiscale d’Airbnb en France, voir Le Monde, 13 août 2016.

[24]https://blogs.mediapart.fr/jean-francois-bayart/blog/030415/dans-le-marais-les-parties-de-bonneteau-de-pierre-aidenbaum ;

http://vivrelemarais.typepad.fr/blog/2015/09/un-rapport-inquiétant.html ;

Maroussia Dubreuil, « La nuit parisienne revoit le jour », Le Monde, 13 avril 2017, p. 16.

 

 

[25] Le Monde, 5 août 2015 et 15 février 2017.

[26]https://blogs.mediapart.fr/jean-francois-bayart/blog/270314/3e-arrondissement-l-autisme-comme-nouvelle-vertu-publique ; Jonathan Crary, 24/7. Le capitalisme à l’assaut du sommeil, Paris, La Découverte, 2014.

[27] Michaël Foessel, La Nuit. Vivre sans témoin, Paris, Autrement, 2017.

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