Dans le Marais, les parties de bonneteau de Pierre Aidenbaum

Pierre Aidenbaum, maire du IIIe arrondissement de Paris, signe souvent de la main gauche le contraire de ce qu’il a signé de la main droite, ou inversement. Membre du conseil d’administration du Musée Picasso, édile, il avait ainsi entériné l’épouvantable pergola qui défigurait la façade de l’Hôtel Salé, avant de se récrier devant la bronca du quartier et de demander son démantèlement.

Plus récemment, saisi d’une demande d’aménagement d’un restaurant en terrasse sur le toit de l’immeuble du 2 de la rue des Quatre-Fils, qu’avait déposée M. Nikoghassian, le gérant du bar La Perle, le 24 juin 2014, il avait fait savoir, le 21 juillet, à l’association Vivre le Marais qui s’émouvait de ce projet, qu’il émettait un avis défavorable à son encontre aux motifs suivants : 

« Sur la demande d’avis du Maire aux services de l’urbanisme, je vous informe que le Maire et son 1er Adjoint, Monsieur Gauthier Caron-Thibault, donneront un avis défavorable à ce projet pour les motifs suivants :

- Projet de restaurant en extérieur pour 27 personnes sur une terrasse de moins de 60 m². Pas d’étude d’impact présentée.

- Risque d’afflux de clientèle en attente au rdc à un endroit de l’arrondissement disposant déjà en face d’une terrasse très occupée (Bar Restaurant La Perle)

- Risque que cette dite terrasse serve de lieu d’attente pour ce restaurant en étage renforçant les nuisances sonores qu’elle créé déjà.

- Contrôle permanent quasi impossible du respect de la jauge autorisée sur la terrasse en étage, laissant craindre une suroccupation bruyante du restaurant en plein air envisagé. »

Mais, surprise, Pierre Aidenbaum fait répondre, le 20 mars 2015, à la même association, qui a eu vent d’une résurgence du projet, qu’un avis favorable a finalement été donné en décembre par les services techniques de la ville « sous réserve des prescriptions formulées par le maire ». Sans tambour ni trompette, il est donc passé de l’avis défavorable à l’avis favorable sous condition. A savoir « qu'une étude d'impact sonore soit réalisée au préalable pour s'assurer de la tranquillité des riverains. »

Evidemment, nul n’a jamais entendu parler, dans le voisinage, de cette fameuse étude d’impact, ni n’a été consulté, ni même informé. On peut de toute façon s’interroger sur la capacité de l’étude à (re)constituer ex ante, si l’on peut dire, les nuisances sonores que provoqueront, dans le silence de la nuit, les éclats de voix des consommateurs, la musique que ne manquera pas de diffuser cet établissement, le bruit de soufflerie de ses extracteurs – nuisances dont souffrira tout l’ilot compris entre les rues des Quatre-Fils, Charlot, du Perche et Vieille-du-Temple si l’on en juge par la clameur sympathique de la cour de récréation de l’école communale, parfaitement audible en plein jour dans tout ce bloc d’immeubles : les façades de ces derniers font chambre d’écho dans les cours qui communiquent entre elles. Quiconque a dormi dans le quartier de Beyoğlu, à Istanbul, célèbre pour ses bars et restaurants perchés sur les cimes des bâtiments, comprend ce qu’il en sera. Conduite de manière toute théorique, l’étude d’impact conclura, ou a déjà conclu, à l’absence de nuisances pour le voisinage, et sera ensuite opposée aux plaintes inévitables que suscitera l’ouverture de cet établissement.

La colère est d’autant plus grande dans le quartier que le gérant du bar La Perle a déjà donné la preuve de sa détermination à s’affranchir du respect de toute réglementation en matière d’établissement recevant du public – notamment en matière de tapage nocturne et de libre circulation sur les trottoirs – et qu’il bénéficie pour ce faire d’une impunité apparemment sans limites. On peut notamment s’étonner du fait qu’aucune mesure de fermeture administrative de La Perle n’ait été prise par les pouvoirs publics, en 2011, alors que l’enquête de police et les témoignages liés au scandale John Galliano avaient démontré que l’établissement avait l’habitude de continuer à servir à boire au célèbre couturier en dépit de son imprégnation éthylique manifeste, contrevenant en cela à la législation réprimant l’ivresse publique. Dans ce contexte, les habitants du quartier – les plus concernés, les moins consultés et les moins écoutés – ne se font aucune illusion sur leur capacité à défendre leurs droits, ou tout simplement le droit, face à un professionnel de la nuit disposant d’un tel entregent, et faisant volontiers état de ses relations, si d’aventure il obtenait l’ouverture de son restaurant-terrasse.

Et ce d’autant moins qu’à quelques centaines de mètres, autour du Carreau du Temple, Pierre Aidenbaum se livre au même jeu de bonneteau au détriment des voisins de cet équipement dit culturel, sportif et associatif, qui accueille manifestations marchandes sur manifestations marchandes pour trouver les deux millions d’euros annuels nécessaires à son fonctionnement, et entend, pour ce faire, accorder en concession une terrasse de 100 couverts au restaurant Le Jules, en dépit du vote négatif du Conseil de quartier. Or, de terrasse il n’était nullement question dans le cahier des charges de l’établissement concessionnaire, et Pierre Aidenbaum, dans des courriers successifs au Collectif Carreau du Temple, s’était déclaré défavorable à cette option (1).

Il ne s’agit pas seulement de petits problèmes de voisinage que soulèvent des esprits vieux et grincheux. Derrière les agissements de ces professionnels de la nuit, au demeurant souvent fort sympathiques sur un plan personnel, et les braillements de leurs consommateurs, auxquels on ne peut reprocher leur bonne humeur, se cache une vraie question d’économie politique (et morale) : celle de la marchandisation et de la privatisation de l’espace public au cœur de Paris, et de la transformation de la ville en parc d’attraction de masse, aux dépens de la tranquillité et de la santé non moins publiques de ses habitants, lesquels sont invités à « déménager » par la clientèle des débits de boisson et parfois traités d’ « enfants gâtés » par leur propre maire (2).

Nous n’en sommes qu’au début du processus. La loi Macron – qui soit dit en passant est déjà en vigueur dans le Marais depuis plusieurs années : il suffit de s’y promener le dimanche pour constater que tous les commerces y sont ouverts sans aucune retenue – permettra au gouvernement de classer cette partie de la capitale en « zone commerciale internationale ». Toutes les digues seront alors rompues en matière de travail la nuit et les jours fériés, et en matière de dérèglementation. D’ores et déjà, les grandes marques achètent à tour de bras les fonds de commerce, ce qui permettra aux autorités de justifier le classement dérogatoire du quartier (Libération du 19 décembre 2014). La fermeture des magasins de proximité s’accélèrera. La transformation des appartements en locations meublées saisonnières se poursuivra, privant les commerces de bouche de ce qui leur reste de clientèle, et les Parisiens de logements financièrement accessibles. Le Marais deviendra un shopping mall à ciel ouvert, où se succéderont boutiques de fringues et de chaussures, opticiens de luxe, marques de prestige, chocolatiers raffinés, galeries, et que bercera le bruit incessant des valises à roulettes des touristes. Les loyers, les prix des produits de consommation courante continueront leur ascension vertigineuse, et les derniers des Mohicans, je veux dire des habitants, en seront réduits à être photographiés par les touristes comme des indigènes dans leur réserve.

Mauvaise politique fiction ? Non, triste réalité, déjà, le dimanche, dans le périmètre de la rue Vieille-du-Temple et de la rue des Francs-Bourgeois, fermé à la circulation. Processus de gentrification, comme disent les sociologues ? Non, plutôt une vaste opération d’éviction sociale qui chasse inexorablement les habitants au profit d’une population fantôme de consommateurs d’un soir (ou d’un après-midi) et de vacanciers d’une semaine. Dernière étape de la disparition d’un Paris besogneux dont l’historien Maurizio Gribaudi vient d’écrire une superbe histoire, dont il nous aide à retrouver les traces entre boutiques trendy et parkings de deux-roues, et que j’encourage chacun(e) à lire pour mieux comprendre ce qui est en train de se passer dans le Marais (3). Car une ville est toujours en chantier, en transformation, et le Marais que nous avons connu était lui-même le fruit d’un processus de ce genre. Reste à savoir quels changements nous voulons, qui y trouvera son avantage, et qui en sera victime. Question de politique, et non de « branchouille ».

Derrière les différends, parfois picrocholins, de voisinage entre habitants et commerçants se profile un vrai enjeu social, et même un enjeu de société. Autrement dit, la contestation de la marchandisation et de la privatisation de l’espace public par les riverains est une forme de la lutte sociale qui s’oppose à l’accumulation primitive débridée de capital – accumulation primitive au sens strict du concept chez Marx, c’est-à-dire par recours à la violence physique ou symbolique. Celle, en l’occurrence, de l’occupation illégale de l’espace public par les entrepreneurs, et de la privation de la jouissance de leur domicile ou de leur environnement pour les habitants, avec la complicité passive de la police, qui déclare ne pouvoir y mettre fin faute de moyens, et avec le soutien implicite des pouvoirs politiques.

Ces deux dernières accusations sont graves, mais je les assume. Par exemple, la police ne manque pas de moyens quand il faut verbaliser les voitures mal garées, mais passe outre lorsque les deux roues occupent des places de stationnement résidentiel sans s’acquitter du péage puisque Anne Hidalgo a reconduit l’exemption dont bénéficient ceux-ci, malgré ses engagements de campagne. Choix politiques, qui profitent aux uns et nuisent aux autres, au mépris de l’égalité devant la loi que garantit la Constitution. Il en est de même lorsque la police et la mairie baissent les bras devant le squatting de la voie publique par les débits de boisson, et entérinent les nuisances sonores que cela entraîne pour le voisinage. Les Pierrots de la Nuit et autres mesures de « concertation » ou de « dialogue » que promeut la municipalité ne sont que des pitreries destinées à donner le change, là où il suffirait d’appliquer la loi.

Choix politique encore, et donc responsabilité politique, lorsque les édiles et l’administration de la Ville de Paris modifient subrepticement les règles de publication et de consultation des permis de construire pour retenir l’information et dissuader les citoyens d’exercer leurs droits, ainsi que cela s’est produit il y a peu. Choix politique, toujours, lorsque les administrations chargées de contrôler le respect de la réglementation par les commerçants et de réprimer les fraudes sont privées de leurs moyens humains et n’interviennent que le jour pour traquer des abus… commis la nuit, comme dans le cas des terrasses dépassant le périmètre qui leur est alloué. Choix politique, enfin, et ô combien, quand Anne Hidalgo nous promet des « quartiers plus dédiés à la nuit », sur le modèle de ce qui se fait « dans les autres capitales européennes », sans un mot sur les résistances que suscitent lesdits quartiers de la part de ceux qui y vivent.

Si l’on suit les analyses de l’historien de l’art Jonathan Crary, l’appropriation privée de l’espace public à des fins lucratives consiste même en une mue anthropologique car elle porte sur la dernière « barrière naturelle » (Marx) contre la surexploitation totale de la force de travail : celle du sommeil (4). Dans les sociétés occidentales, la durée de celui-ci n’a cessé de diminuer ces dernières décennies. On le voit, le travail nocturne, qu’entend libéraliser la loi Macron, qu’exalte le discours néolibéral en stigmatisant ces Français qui dorment trop alors qu’ils ont en majorité le sentiment d’un déficit de sommeil, que revendique la profession des limonadiers au nom de la « fête » et de la « liberté d’entreprendre », n’a rien d’anecdotique. Ce n’est pas par hasard que le ministre de l’Economie en a fait son cheval de bataille, et que les travailleurs et les organisations syndicales le récusent. Nous sommes bel et bien au centre d’un sujet autrement plus grave que celui du seul tapage nocturne dont se plaignent les uns, et du droit au binge drinking à l’air libre que revendiquent les bobos et autres easy clubbers.

Dans ce contexte, le lobbying intensif du réseau Technopol, selon lequel « la nuit meurt en silence » à Paris, devrait être compris à sa juste valeur. L’électorat manifeste parfois un certain infantilisme politique en la matière (5). A gauche, les contempteurs de la loi Macron ne font pas le rapprochement avec la libéralisation de l’exploitation de la nuit par ses professionnels, dont ils sont souvent les consommateurs. A droite, ses partisans n’en voient pas les conséquences pour la vie de famille, dont ils sont généralement les ardents défenseurs. Il est d’ailleurs remarquable que des titres plutôt marqués à gauche, comme Libération, relayent souvent la propagande des lobbyistes de Technopol en prenant pour argent comptant leurs assertions et en affirmant que la « champs-élysation » du Marais ne suscite pas de « réelle résistance » de la part de ses habitants, sinon celle de quelques mauvais coucheurs comme l’auteur de ces lignes (6). A croire que ces « enquêteurs » ne sont jamais allés voir les 24 banderoles de protestation flottant sur les façades des immeubles autour du Carreau du Temple, et ne prennent pas le temps de lire le blog de Vivre le Marais, qui relate année après année le long combat des résidents de la rue des Archives et de la rue Pierre-au-Lard contre les agissements du Cox… On se demande aussi pourquoi les journalistes et les élu(e)s gobent la sornette du benchmarking de Technopol invitant les noctambules à s’adresser « à la capitale d’à côté » pour faire la fête, alors que Paris demeure la première destination touristique au monde. Et pourquoi ils omettent de mentionner que les habitants des autres villes européennes soumises à l’exploitation intensive de la nuit – par exemple, à Berlin, à Amsterdam, à Barcelone, à Istanbul – se mobilisent en nombre grandissant contre les « quartiers dédiés à la nuit » chers à Anne Hidalgo, contre l’affluence massive des visiteurs, contre ses effets néfastes sur leur mode de vie, et contre la transformation néolibérale de leur cité.

La marchandisation et la privatisation de l’espace public et de la nuit reposent sur le brouillage systématique de la frontière entre le public et le privé, par de multiples petites collusions entre les intérêts privés et les responsables politiques, par l’entrisme des entrepreneurs dans les institutions publiques, par le recours au partenariat public-privé. A la petite semaine, le business de la nuit dans le Marais répond aux mêmes logiques, recourt aux mêmes ingénieries que celles qui ont défrayé la chronique dans la construction du Pentagone français, place Balard, ou des nouveaux hôpitaux, ou encore dans le noyautage des agences de santé par les laboratoires pharmaceutiques et dans la création de filières et de diplômes universitaires lucratifs dans l’enseignement supérieur. Ainsi, M. Nikoghassian, le gérant de La Perle, se fait élire au Conseil du quartier, tout comme le gérant du Jules y envoie ses sous-marins. Pendant ce temps, Pierre Aidenbaum, garant de la tranquillité publique en tant que maire du IIIe, prend des libertés avec celle-ci, en tant que président de la société publique locale du Carreau du Temple, quand il concède une mégaterrasse au Jules pour boucler son budget. Sous prétexte de souci écologique – opération « Paris respire » ! – il piétonnise le dimanche (et sans doute demain le samedi : c’est à l’ordre du jour ) une partie de son arrondissement pour le plus grand bonheur des commerces illégalement ouverts, non sans provoquer l’interruption de service de la ligne du bus 29 et des embouteillages polluants dans le haut de la rue Vieille-du-Temple : en ce jour théoriquement voué, sinon au Seigneur, du moins au repos, les habitants vivent un enfer, renoncent à descendre dans la rue, et sont privés de l’un des rares moyens de transport public qui desservent leur quartier.

Les palinodies de Pierre Aidenbaum ne trahissent pas seulement la roublardise d’un élu devenu autiste et cassant. Elles révèlent un système. Et la colère des habitants face aux projets d’extension du Jules, sur le parvis du Carreau du Temple, ou de La Perle, sur le toit du 2 de la rue des Quatre-Fils, ne signale pas leur hostilité à la vie, mais leur résistance à son aliénation marchande. Le Marais, une nouvelle ZAD, au cœur de Paris !

(1) Laurent Carpentier, « Attention, Carreau glissant », Le Monde, 6 janvier 2015, p. 16. Le Collectif Carreau du Temple a constitué un dossier édifiant en janvier 2015, que l’on peut obtenir en écrivant à collectifcarreaudutemple@gmail.com.Voir aussi son blog : http://www.collectifcarreaudutemple.fr

(2) Interview de Pierre Aidenbaum, 8 décembre (p. XIII du supplément « Marais »). Voir mon commentaire : Halte au bétonnage culturel et à la marchandisation du marais et 3e arrondissement: l'autisme comme nouvelle vertu publique.

(3) Maurizio Gribaudi, Paris, ville ouvrière. Une histoire occultée. 1789-1848, Paris, La Découverte, 2014.

(4) Jonathan Crary, 24/7. Le capitalisme à l’assaut du sommeil, Paris, La Découverte, 2014.

(5) L'espace public privatisé et 3e arrondissement: l'autisme comme nouvelle vertu publique.

(6) Voir, par exemple, Marie Ottavi, « Le Marais toutes griffes dehors », Libération, 20-21 décembre 2014, pp. 45-46, déjà citée, ou l’invraisemblable dossier « Paris : la nuit menacée », Libération, 4-5 octobre 2014, pp. 4-9 (sans compter la couverture), publié à la veille de la Nuit blanche : « Bars et restaurants réduits au silence par les riverains : alors que sa vie noctambule s’étiole, la capitale organise sa 13e Nuit blanche ».

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