La captation politique de la succession à Sciences Po

On sait comment l’affaire Olivier Duhamel a plongé Sciences Po dans une nouvelle crise institutionnelle en provoquant la démission de son directeur, Frédéric Mion. Le processus de sélection du nouveau président de la Fondation nationale des sciences politiques démontre jour après jour que rien n’a changé rue Saint-Guillaume. Retour sur un processus de captation politique.

On sait comment l’affaire Olivier Duhamel a plongé Sciences Po dans une nouvelle crise institutionnelle en provoquant la démission de son directeur, Frédéric Mion – outre celle de son président et d’un membre éminent de son conseil d’administration, Marc Guillaume –, en déclenchant une mobilisation de la part des étudiants et surtout des étudiantes contre la violence sexuelle au sein des Instituts d’études politiques et, last but not the least, en rouvrant la question du rôle contesté des dix membres dits « fondateurs » du conseil d’administration qui s’auto-reproduisent par cooptation et dominent le gouvernement de la rue Saint-Guillaume depuis des lustres.

Ce sont les effets pervers de cet entre soi qu’avaient précisément révélés la crise de la succession de Richard Descoings, en 2012-2013, mais aussi les dérives, notamment financières, de son administration, puis l’omerta sur les agissements d’Olivier Duhamel.

Or, le processus de sélection du nouveau président de la Fondation nationale des sciences politiques (FNSP), qui conditionne celui du choix, plus important encore, du futur directeur de l’Institut d’études politiques, démontre jour après jour que rien n’a changé rue Saint-Guillaume.

La pression étudiante et enseignante aidant, le conseil d’administration de la FNSP avait certes accepté de mettre sur pied un « comité de recherche » d’un nouveau président incluant, pour la première fois, des représentants du personnel devant siéger aux côtés des « membres fondateurs » qui, eux, sont issus pour la plupart de la haute administration et du monde des affaires, sont en interaction étroite avec la classe politique, et ont été passablement compromis dans les errements de l’administration Descoings et dans l’impunité consentie à Olivier Duhamel.

En février, Nonna Mayer, chercheuse ayant fait toute sa carrière à Sciences Po, de renommée internationale, ancienne présidente de l’Association française de science politique, déposait sa candidature en jouissant du soutien de la communauté scientifique et d’une bonne part du personnel de l’établissement.

Deux autres candidats se déclaraient également : Pascal Perrineau, l’une des figures de l’establishment de la rue Saint-Guillaume, et Romain Rancière, un professeur d’économie de l’Université de Californie du Sud.

Au sein du comité de sélection aucun de ces deux derniers candidats ne recueillit la moindre voix. Seule fut retenue la candidature de Nonna Mayer. Six de ses dix membres lui accordèrent en définitive leur suffrage.

Mais, le 1er avril, les 23 membres du conseil d’administration, « réunis » de manière informelle (et virtuelle) pour prendre part à un vote « indicatif » – par SMS ou e-mail ! – censé conforter ce choix avant un scrutin en bonne et due forme, d’ici le 10 mai, repoussèrent la candidature de Nonna Mayer. Celle-ci ne rassembla que 11 votes favorables, contre 10 votes négatifs et 2 votes blancs.

Une fois vérifié qu’il ne s’agissait pas d’un mauvais poisson d’avril, la stupeur et la colère se sont emparés du personnel enseignant et administratif de l’établissement.

Celui-ci a découvert que le président par intérim de la FNSP, Louis Schweitzer, lui-même « membre fondateur », avait contribué à torpiller la candidature de Nonna Mayer, qui n’aurait pas « toutes les qualités pour assurer la représentation de Sciences Po à l’extérieur », selon des propos rapportés par le Monde dans son édition du 3 avril.

Pascal Perrineau, membre du conseil d’administration, a participé au vote du 1er avril, en dépit du conflit d’intérêts évident qui aurait dû amener à l’écarter de la procédure, et il entend d’ailleurs maintenir sa candidature malgré le camouflet que lui a infligé le comité de sélection.

Le nom d’une nouvelle candidate à la présidence de la FNSP, celui de la professeure d’histoire de l’art Laurence Bertrand-Dorléac, est mis en avant, nonobstant le fait qu’elle était elle-même membre du comité de sélection (qu’elle ait apporté sa voix à Nonna Mayer, puis qu’elle ait démissionné du comité ne suffit pas à dissiper le malaise que suscite ce nouveau conflit d’intérêts, dans la mesure où Louis Schweitzer est soupçonné d’avoir mené en bateau la faculté permanente en laissant courir la candidature de Nonna Mayer pour mieux la briser dans le huis clos du conseil d’administration.)

Surtout la violente campagne médiatique qu’a lancée l’Observatoire du décolonialisme contre cette dernière, en l’accusant d’ « islamo-gauchisme », a été puissamment relayée auprès des membres du conseil d’administration, au fil des réseaux d’influence et de pouvoir dont Sciences Po n’est jamais parvenu à s’émanciper tout en se voulant être une authentique « Université de recherche ».

Selon plusieurs témoignages ce dénigrement idéologique a porté ses fruits et érodé le capital électoral de Nonna Mayer.

Aussi comprend-on désormais que l’affaire Duhamel a en réalité ouvert une fenêtre d’opportunité aux intérêts politiques qui voulaient prendre le contrôle de la rue Saint-Guillaume, haut lieu de la formation des élites.

Les étudiants ont tenu avec une certaine naïveté le rôle d’idiots utiles dans des manœuvres qui les dépassaient, jusqu’à voter contre la candidature de Nonna Mayer le 1er avril pour dénoncer les manipulations des membres fondateurs et de la direction intérimaire de l’Institut, quitte à faciliter ces dernières.

D’une part, les attaques idéologiques à l’encontre de Sciences Po ont commencé dès l’automne, bien avant l’affaire Olivier Duhamel. D’autre part, l’éviction de Frédéric Mion, qu’a facilitée la mobilisation des étudiants, visait Edouard Philippe dont il est un ami très proche.

Plus généralement elle participait d’une grande offensive contre le conseil d’Etat, vivier au sein duquel l’ancien Premier ministre recrute sa garde politique rapprochée, tout cela à un moment où le spectre de sa candidature à la prochaine présidentielle hante la macronie, et singulièrement celui qui estime être son rival, Jean-Michel Blanquer.

Dans ce processus de captation politique de la succession d’Olivier Duhamel et Frédéric Mion, Frédérique Vidal a été omniprésente en obtenant la démission de celui-ci par le biais de l’inspection qu’elle ordonna, en alimentant la polémique contre l’ « islamo-gauchisme », et en se murant dans un silence assourdissant après la mise en cause de Nonna Mayer par l’Observatoire du décolonialisme.

La condamnation de la campagne haineuse de ce dernier par l’Association internationale de science politique montre une fois de plus que la ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche contribue, par ses agissements et ses propos, à entacher la réputation scientifique de la France à l’échelle internationale, en la reléguant au rang des régimes « libéraux autoritaires » d’Europe centrale.

Son ingérence flagrante dans le processus de sélection de la nouvelle présidente ou du nouveau président de la FNSP ou, dans l’hypothèse la plus favorable, son impuissance à empêcher la politisation de la procédure et à garantir la mise en œuvre de normes institutionnelles dignes d’une « université de recherche », constitue une sixième raison d’exiger sa démission immédiate[1]. La ministre salit ce qu’elle est censée incarner et défendre.

[1] Pour les cinq raisons précédentes, voir https://blogs.mediapart.fr/jean-francois-bayart/blog/220221/trois-raisons-de-la-necessaire-demission-de-frederique-vidal ; https://blogs.mediapart.fr/jean-francois-bayart/blog/030321/une-quatrieme-raison-de-la-necessaire-demission-de-frederique-vidal ; https://blogs.mediapart.fr/jean-francois-bayart/blog/210321/une-cinquieme-raison-d-exiger-la-demission-de-frederique-vidal

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