Le préfet Lallement et le boulanger Turquier

Le préfet Lallement, dont on connaît la haute conception qu’il se fait de sa mission républicaine de défense de l’ordre public, vient de remporter une victoire éclatante non seulement contre l’incivisme, la rébellion, voire la subversion dudit ordre, mais plus important encore contre la Covid-19. Le 11 février il a infligé une fermeture administrative de quinze jours à la boulangerie Turquier.

Le préfet Lallement, dont on connaît la haute conception qu’il se fait de sa mission républicaine de défense de l’ordre public, vient de remporter une victoire éclatante non seulement contre l’incivisme, la rébellion, voire la subversion dudit ordre, mais plus important encore contre la Covid-19.

Le 11 février il a infligé une fermeture administrative de quinze jours à la boulangerie du 134 rue de Turenne, dans le IIIe arrondissement de Paris, pour non respect de la jauge sanitaire. Ses agents, sans doute diligentés par quelque dénonciation anonyme de concurrents jaloux du succès de l’établissement, ont constaté à la mi journée une affluence dans le magasin ne respectant pas les règles de distanciation physique.

Il se trouve que j’achète mon pain tous les jours dans cette boulangerie et que je n’y ai jamais constaté d’infraction majeure.

Les clients font la queue à l’extérieur et entrent au fur et à mesure dans le local qui est en effet assez exigu. Rien de bien différent par rapport à ce que l’on peut constater dans les autres commerces, y compris dans les Monoprix et autres Franprix choyés par le gouvernement depuis le début de la crise en dépit de l’étroitesse de leurs couloirs de circulation et de leurs queues devant les caisses.

Dès le premier confinement, et jusqu’à ce funeste 11 février, les employés de M. Turquier ont servi la clientèle avec efficacité et amabilité, selon les précautions d’usage, avec une fermeté courtoise lorsque certains ne respectaient pas celles-ci, et non sans abnégation puisqu’ils étaient les premiers à prendre le risque de la contamination pour fournir au bon peuple du Haut Marais son pain quotidien, et aux travailleurs privés de restaurant et de brasserie sandwichs et plats du jour.

Le contentieux semble s’expliquer par la différence d’appréciation de la surface du magasin : 8 m2 aux yeux des agents de la Préfecture de Police, 26 m2 à ceux du gérant et de la Chambre professionnelle, selon que l’on tient compte ou non des meubles et agencements.

Quoi qu’il en soit, le chaos et l’irresponsabilité ne régnaient pas dans cette boutique, et pour l’essentiel les règles étaient appliquées.

Le différend porte sur un ou deux clients en trop !

S’il y avait quelque chose à redire, une observation, voire un avertissement auraient pu suffire. Mais le préfet Lallement ne l’entend pas de cette oreille.

La fermeture fut décidée séance tenante et notifiée par un certain Serge Boulanger, directeur des transports et de la protection du public, cela ne s’invente pas et pourquoi s’arrêter en chemin dès lors que l’on a emprunté celui du grotesque ?

Sauf que la rigueur du préfet Lallement est à géométrie variable. Dans le même temps la brasserie La Perle, au 78 de la rue Vieille-du-Temple, tient terrasse ouverte au mépris de la réglementation sans que la maréchaussée semble s’en préoccuper. Il est vrai que son gérant s’est toujours vanté de ses bonnes relations avec la Mairie de Paris et la Préfecture de Police qui lui avaient évité toute fermeture administrative lorsque l’affaire John Galliano avait démontré, en 2011, qu’il ne respectait pas la législation en matière de répression de l’ivresse publique[1].

Un peu plus haut dans la même rue, le café Le Saint-Gervais prend aussi de singulières libertés en matière de droit de terrasse.

Le Cox, en bas de la rue des Archives, jouit de la même impunité et a organisé de méga fêtes réunissant des centaines de consommateurs sur le trottoir et la chaussée dès la fin du premier confinement, faisant fi de toutes les recommandations sanitaires et du simple bon sens.

Les établissements de la place Sainte-Catherine ont profité des libéralités de Mme Hidalgo à l’endroit de la limonade pour la squatter dans son entièreté tout l’été et y mener grand train et grand tapage jusqu’à une heure avancée de la nuit, sans que les protestations des riverains épuisés ne mettent en branle le préfet Lallement.

Ne parlons pas des conditions de circulation des piétons, d’accueil dans les boutiques et de queue sur les trottoirs dans le shopping mall à ciel ouvert qu’est devenu le Marais, pendant ces week-ends de soldes. Elles n’intéressent manifestement pas la Préfecture de Police.

 Oui, je sais, La Fontaine, « selon que vous serez puissant ou misérable », etc. Mais une fois de plus le préfet Lallement donne de l’Etat qu’il prétend servir une image brutale et inique.

Pis encore. Par sa complaisance à l’égard du lobby des débits de boisson – ou de certains d’entre eux – il a endossé une responsabilité patente dans la reprise de l’épidémie de la Covid-19 à l’automne, issue dont il avait été pourtant averti dès le début de l’été tant les abus ont été immédiatement manifestes et dénoncés par les associations de riverains[2].

S’il est bien une personne qui n’a pas l’autorité morale de décider de la fermeture d’une boulangerie dont le seul tort est de continuer à nourrir habitants et travailleurs du quartier dans des conditions difficiles, et de jeter au chômage pour quinze jours une vingtaine de ses employés, c’est bien le préfet Lallement qui a cautionné et continue de protéger la violation systématique des règles sanitaires par des entreprises jouissant de passe-droits et de faveurs sur lesquels il faudra finir par s’interroger un jour.

Entre le préfet et le boulanger, mon respect va au boulanger – celui qui fait du pain, pas celui qui dirige les transports et la protection du public.

[1] https://blogs.mediapart.fr/jean-francois-bayart/blog/100920/les-carences-fautives-de-la-maire-hidalgo-et-du-prefet-lallement

[2] https://blogs.mediapart.fr/jean-francois-bayart/blog/100920/les-carences-fautives-de-la-maire-hidalgo-et-du-prefet-lallement 

 

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