Quand une détenue peut en cacher un autre: procès Osman Kavala, acte II

La détention arbitraire en Iran de l’anthropologue Fariba Adelkhah, directrice de recherche à la Fondation nationale des sciences politiques (CERI-SciencesPo), ne doit pas occulter la reprise, ce jeudi 18 juillet en Turquie, du procès d’Osman Kavala et de ses co-inculpés. Tous deux doivent affronter l’absence de la justice.

La détention arbitraire en Iran de l’anthropologue Fariba Adelkhah, directrice de recherche à la Fondation nationale des sciences politiques (CERI-SciencesPo), effective depuis tout début juin, mais rendue publique par le ministère français des Affaires étrangères le 15 juillet, suscite de par le monde une émotion compréhensible (retrouver ici une sélection de liens). Mais ce cas, un parmi d’autres, passés et à venir, ne doit pas occulter la reprise, ce jeudi 18 juillet, du procès d’Osman Kavala et de ses co-inculpés, selon un acte d’accusation tout aussi farfelu que celui que dressera sans doute la République islamique à l’encontre de Fariba Adelkhah.

Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts du Bosphore depuis la première phase du procès Kavala, à la fin du mois de juin. Ekrem Imamoğlu, le candidat du CHP, s’est vu confirmer dans sa fonction de maire élu, dont l’avait privé le contentieux introduit par l’AKP à la suite du scrutin de mars, avec une avance de voix impressionnante qui interdit toute nouvelle contestation du résultat.

Cette victoire de l’opposition soudain unie a déstabilisé la machine à gagner les élections de Recep Tayyip Erdoğan. Au sein même de son parti, des voix se sont élevées pour mettre en doute sa conduite du pays, et en garde contre les dérives du système présidentiel qu’il est parvenu à faire approuver par référendum : le Reis gouverne seul dans son immense palais néo-ottoman, n’est plus entouré que de proches et de parents qui sont mal placés pour le conseiller ou le raisonner, et n’est plus à l’écoute que de ses impulsions ; l’Assemblée nationale a été transformée en chambre d’enregistrement, et les députés se plaignent de ne plus pouvoir rencontrer les ministres qui, eux-mêmes, ne sont plus que les exécutants tremblants du président de la République.

Dans ce nouveau contexte, des leaders historiques de l’AKP sont sur le point de franchir le Rubicon de la scission dont ils contemplaient le rivage depuis un ou deux ans tout en se demandant s’ils oseraient y tremper un orteil : Ali Babacan envisage de former un nouveau parti sous le patronage de l’ancien président de la République Abdullah Gül ; Ahmet Davutoğlu pense faire de même de son côté. La fragmentation de l’opposition interne à l’AKP n’est pas une mauvaise nouvelle pour Recep Tayyip Erdoğan qui pronostique l’échec politique de ces dissidences en arguant, non sans raison, de quelques précédents.

Mais il n’empêche que ces développements risquent de le gêner à l’Assemblée nationale et peuvent le faire hésiter à convoquer de nouvelles élections législatives qui seraient pourtant nécessaires à la relégitimation de son pouvoir, selon la culture politique qui prévaut en Turquie depuis les années 1950 : un dirigeant politique peut s’y comporter en potentat pourvu qu’il en ait le mandat populaire, comme l’avait fait le héros tutélaire de Recep Tayyip Erdoğan, le Premier ministre Adnan Menderes (1950-1960), avant d’être pendu par l’armée, en 1961. Nombre d’électeurs stambouliotes de l’AKP semblent d’ailleurs avoir voté pour Ekrem Imamoğlu, le 23 juin, par dégoût de la manipulation que représentait l’annulation du premier scrutin.

Plus grave, la situation économique et financière de la Turquie reste très fragile malgré le redressement de sa monnaie, après la rencontre plutôt chaleureuse entre Recep Tayyip Erdoğan et Donald Trump lors du sommet du G 20 à Tokyo. Cette embellie est sans doute temporaire. Rien n’est réglé sur le fond entre Ankara et Washington. Au contentieux commercial et au différend syro-kurde entre les deux capitales s’ajoute l’acquisition sulfureuse d’un système russe de missiles antiaériens qui est absolument inacceptable pour l’OTAN pour des raisons de sécurité évidentes, et entraîne la suspension de la livraison des F 35 américains à l’armée de l’air turque, voire d’autres mesures de rétorsion. Avec l’Union européenne, les choses ne vont pas mieux en raison des forages d’exploration pétrolière que mène la Turquie en Méditerranée orientale, malgré les objections des Etats riverains, à commencer par Chypre, et dont la poursuite pourrait entraîner des sanctions.

Surtout, Recep Tayyip Erdoğan a démis de ses fonctions le gouverneur de la Banque centrale dont il désapprouvait la politique monétaire, et dont il bafoue l’indépendance. Le fait que le ministère du Trésor et des Finances ait été confié à son gendre, Berat Albayrak, sans compétence autre que celle de son mariage pour exercer cette fonction, confirme que la « gouvernance » de la Turquie est éloignée de l’idée que s’en fait, à tort ou à raison, la communauté financière internationale. Dans ces conditions, l’économie turque, dépendante du hot money de la spéculation et de ses alliances moyen-orientales ou caucasiennes, est vouée à rester au bord de la crise de nerf.

Sachant que le seul juge qui vaille au tribunal de Silivri est Recep Tayyip Erdoğan soi-même, il est difficile de se faire une idée de l’issue de cette deuxième phase du procès d’Osman Kavala et de ses co-inculpés. Dans les audiences de la semaine du 24 juin, les magistrats se sont montrés plutôt affables, sans pour autant élargir Osman Kavala.

En outre, un nouveau juge a été nommé entretemps, ce dont se félicitent certains observateurs. On peut aussi penser que la magistrature se montrera plus prudente maintenant que le pouvoir du Reis se fendille. Mais celle-ci ne voudra sans doute pas se déjuger, ce qui est en effet la pire des choses pour cette espèce.

Par ailleurs, l’acquittement dans l’affaire dite de Gezi, que devrait imposer le seul principe de la vraisemblance et du bon sens au vu d’un dossier vide de toute charge et preuve tangibles, n’exclurait pas le maintien en détention ou la réincarcération immédiate d’Osman Kavala dans le cadre de l’autre procès qui lui est intenté : celui de sa prétendue complicité avec les auteurs du coup d’Etat de juillet 2016.

On le voit, le dénominateur commun entre les incarcérations d’Osman Kavala et de Fariba Adelkhah est l’absence de la justice, là où elle est supposée régner et triompher.

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