Que nous dit le procès du Sakharov turc, Osman Kavala?

Au lendemain du nouveau scrutin municipal à Istanbul, s’ouvrira lundi le procès emblématique d’Osman Kavala et de ses co-inculpés. Procès emblématique tant les chefs d’accusation sont grotesques au regard de l’itinéraire de cette personnalité de paix et de compromis, et insensée la peine incompressible que réclame le procureur : la prison à perpétuité.

La semaine s’annonce agitée à Istanbul. Ce dimanche 23 juin, se tiennent les nouvelles élections municipales après que le scrutin du 31 mars y a été annulé par la Haute Commission électorale sous la pression du président Recep Tayyip Erdoğan, furieux de les avoir perdues. Bien que les sondages donnent l’avantage au candidat de l’opposition, Ekrem Imamoğlu, dont le slogan, #toutirabien, a fait le buzz, le jeu reste ouvert car les médias gouvernementaux, en situation de quasi-monopole, matraquent l’opinion, les autorités multiplient les coups fourrés dans l’espoir de la retourner, la justice est mobilisée à son service, et la fraude n’est pas exclue. L’enjeu, quant à lui, est à la fois considérable et limité.

Limité parce que le parti gouvernemental, l’AKP, conservera en tout état de cause 25 mairies d’arrondissement sur 39, dont les scrutins n’ont curieusement pas fait l’objet d’un contentieux de sa part, alors que leurs conditions avaient été les mêmes que celles, jugées « irrégulières », dont il a argué pour demander l’annulation de l’élection du maire d’Istanbul. En cas de nouvelle défaite, l’AKP garderait donc la main sur une partie de la gestion de la ville, avec tous les avantages économiques et financiers que cela lui confère, et conserverait une capacité de nuisance à l’encontre d’Ekrem Imamoğlu si celui-ci devait à nouveau l’emporter.       

Enjeu considérable, néanmoins, sur ce même plan financier et sur un plan symbolique. Il est de notoriété publique que l’AKP, le président de la République et son entourage le plus proche ont tiré profit, dans tous les sens du terme, du réaménagement pharaonique de la ville par le biais des partenariats public-privé confiés à des entreprises liges et de la gestion de l’habitat social. Le clientélisme qui a fait la prospérité électorale de Recep Tayyip Erdoğan dépend de ces ressources dont Ekrem Imamoğlu, s’il était réélu, pourrait gêner l’extraction et la redistribution [lire aussi: Gouverner par la proximité, une sociologie politique des maires de quartier en Turquie, et New Capitalism in Turkey: The Relationship between Politics, Religion, and Business].

Surtout, la victoire de l’opposition serait très dure à supporter sur le plan symbolique de la part d’un homme qui n’a jamais fourré son ego dans sa poche. D’abord parce qu’elle marquerait un coup d’arrêt à son « irrésistible ascension » qu’a déjà mise à mal la perte de la plupart des grandes villes par l’AKP en mars, y compris celle d’Ankara. Ensuite parce qu’il s’agirait d’une défaite personnelle. Recep Tayyip Erdoğan a construit sa carrière à Istanbul, dont il a été maire dans les années 1990 ; il a continué à se comporter en premier magistrat municipal une fois parvenu au pouvoir à Ankara ; il s’est engagé à corps perdu dans la campagne électorale en mars, qu’il a finalement perdue, et il a dû éviter de le faire à nouveau en juin pour ne pas risquer derechef son crédit.

Enfin, parce que la victoire d’Ekrem Imamoğlu aurait une portée sociale et politique d’envergure nationale. L’arrivée au pouvoir de l’AKP, en 2002, était moins la revanche de l’islam sur la République kémaliste laïque, comme on l’a beaucoup dit, que celle des Anatoliens à l’encontre de sa classe dirigeante qui les avait humiliés et discriminés depuis les années 1920, selon une logique autoritaire et réformatrice proche d’un véritable colonialisme intérieur [lire aussi: L’islam républicain, Ankara, Téhéran, Dakar]. L’exode rural massif, qui a fait d’Istanbul une mégapole de quelque 16 millions d’habitants, au bas mot, a été le vecteur de cette revanche dont Adnan Menderes, Premier ministre de 1950 à 1960, avait été une préfiguration. Le renversement de ce dernier par l’armée et son exécution ont donné lieu à une martyrologie que l’AKP entretient soigneusement. Comme beaucoup d’autres de la même sensibilité idéologique qui se reconnaissaient peu ou prou dans l’héritier politique implicite d’Adnan Menderes, Süleyman Demirel, Premier ministre à plusieurs reprises dans les années 1960-1970, puis président de la République, la famille du petit Recep Tayyip Erdoğan commémorait en pleurant ces tristes anniversaires. Ce dernier vit son destin politique à l’aune de celui d’Adnan Menderes, et il est probable que ses supporters font de même. Dans cet imaginaire, l’échec du putsch de 2016 est une forme de revanche posthume.

Les élites citadines, et parmi elles beaucoup d’intellectuels de gauche, ont brocardé les Anatoliens nouvellement arrivés en ville, ces maganda, ces péquenots, ces beaufs entassés dans leurs gecekondu, les habitats provisoires et plus ou moins illégaux de la banlieue, qui défiguraient le paysage culturel d’Istanbul avec leurs chaînes en or, leur penchant pour la musique et le cinéma arabesk et la propension de leurs femmes à porter le voile. A la fin des années 1980, une bande dessinée drolatique de Mehmet Çağçağ mit en scène le prototype de ces nouveaux venus, parfois nouveaux riches : l’affreux, sale et méchant Mevlüt. Eh bien il y a du maganda chez Recep Tayyip Erdoğan même si son comportement personnel est moins lubrique et vulgaire que celui de Mevlüt, l’anti-héros de la bande dessinée, et emprunte plus aux styles de la sociabilité islamique et de la virilité footballistique des garçons de son quartier d’enfance, Kasımpaşa. Fort de son flair politique, Recep Tayyip Erdoğan s’en est volontiers pris aux monşer (lire « mon cher ») pour traîner en dérision ses adversaires du Parti républicain du peuple – la formation historique des kémalistes, celle d’Ekrem Imamoğlu – et les assimiler à des bourgeois arrogants, des snobs, des bobos immoraux.

Certes, la victoire de l’opposition, dimanche, ne serait pas à proprement parler celle de ces élites urbaines. Seules des voix populaires sont susceptibles de la rendre possible, dont celles du prolétariat ou du sous-prolétariat kurde. Et le mécontentement des classes moyennes face à la dégradation de la situation économique, à la dépréciation de la livre turque et aux pénuries, qu’a contribué à engendrer le comportement erratique de Recep Tayyip Erdoğan depuis 2013, après plus de dix années de réussite et de forte croissance, en serait la principale force motrice, plutôt que la pure vertu démocratique. Mais on sait que cette dernière naît souvent des intérêts bien compris. Toutes les études le montrent : le vote en faveur de l’AKP a été économique, beaucoup plus que religieux. Là est le talon d’Achille de Recep Tayyip Erdoğan. Last but not the least, l’élection d’Ekrem Imamoğlu à la mairie d’Istanbul donnerait enfin un visage crédible à l’opposition en lui rappelant que l’unité est la condition sine qua non de son retour aux affaires.

Quel que soit le résultat de l’élection municipale de dimanche à Istanbul, s’ouvrira, dans la même ville, le procès emblématique d’Osman Kavala et de ses co-inculpés (lire en pdf « Osman Kavala, voix culturelle des sans-voix », un entretien avec Ahmet Insel). Procès emblématique tant les chefs d’accusation sont grotesques au regard de l’itinéraire de cette personnalité de paix et de compromis, et démente la peine incompressible que réclame le procureur : la prison à perpétuité. Osman Kavala est en détention provisoire depuis son arrestation, le 18 octobre 2017. Apparemment, le ministère public a eu de la peine à constituer un dossier à charge qui le satisfasse et établisse la « culpabilité » de l’accusé dans le mouvement contestataire de Gezi, en 2013 – Recep Tayyip Erdoğan a toujours été convaincu que celui-ci était la symétrie du renversement de Mohamed Morsi par l’armée égyptienne, la même année – et dans la tentative de putsch de 2016.

Le procès qui s’ouvre le 24 juin n’en est qu’un parmi beaucoup d’autres, dans le tsunami répressif qui s’est abattu sur le pays, par vagues successives, depuis le début de l’année 2014, bien avant l’essai de coup d’Etat militaire, et qui a conduit à la prison, privé d’emploi, poussé à l’exil politique, condamné à la mort sociale des dizaines de milliers de personnes ces dernières années, sans aucune réaction notable de la part des gouvernements de l’Union européenne tant ces derniers sont soucieux de voir la Turquie respecter vaille-que-vaille l’accord infâme qu’elle a signé avec elle pour endiguer les migrants et les réfugiés.

Simplement le procès d’Osman Kavala est particulièrement grotesque et transforme celui-ci en un symbole de la démocratie et des libertés publiques au-delà de ce que voudrait sa modestie naturelle. Dès 2015, Recep Tayyip Erdoğan et son entourage ont pris ce philanthrope pour cible en le citant nommément, et son arrestation, en 2017, n’a fait que redoubler leurs dénonciations. On voit bien de quoi Osman Kavala est coupable à leurs yeux. Soutien du mouvement de Gezi, ayant tenté une mission de médiation entre les contestataires et Recep Tayyip Erdoğan, alors Premier ministre, défenseur de la cause arménienne et kurde, tribun de tous les exclus de la société turque, et notamment des enfants des rues, mécène de la vie culturelle, le responsable de la fondation Anadolu Kültür incarne tout ce qu’abhorre l’enfant de Kasımpaşa, aujourd’hui au faîte du pouvoir.

Peut-être Recep Tayyip Erdoğan se sert-il d’Osman Kavala pour le monnayer et établir un meilleur rapport de force avec Washington, dans le contexte du contentieux géostratégique qui oppose les deux pays à propos de la Syrie et de l’Iran. Peut-être a-t-il simplement voulu démontrer que rien ne l’arrêterait en s’en prenant à une personnalité hautement respectée dans les élites libérales et à l’étranger. Peut-être son hybris lui fait-il penser qu’il n’y a aucune raison que son autoritarisme ne lui fasse pas mériter le Prix Nobel de la paix pour un opposant turc, qu’ont obtenu pour leur part les régimes répressifs de Moscou et de Pékin. Comment sonder le for intérieur d’Ubu ?

Mais les termes que Recep Tayyip Erdoğan a employés pour stigmatiser Osman Kavala en disent long sur la conception de la politique et de la nation qu’il assume. En traitant, à plusieurs reprises, celui-ci de « Soros turc », il s’est placé sous la bannière soit de Vladimir Poutine soit de Viktor Orban. Sous celle de Poutine s’il voit en Osman Kavala l’instigateur d’une « révolution de couleur » – mais alors quel aveu sur l’idée qu’il se fait de son propre régime ! Sous celle d’Orban s’il laisse ainsi entendre qu’Osman Kavala est « Juif ». Et Recep Tayyip Erdoğan se fait alors le locuteur d’un récit national bien précis, outre le fait qu’il flirterait avec l’antisémitisme que n’ont jamais caché les Frères musulmans et les islamistes égyptiens dont il est politiquement proche, sans être lui-même un Frère musulman – au point qu’il assimile le vote en faveur d’Ekrem Imamoğlu à un suffrage pour le maréchal Sissi !

En Turquie, le message subliminal qu’a ainsi envoyé le Président de la République à sa base et à l’opinion publique est compris de tous. Comme son nom l’indique, la famille d’Osman Kavala est originaire de la ville de Kavala, en Grèce, et elle en est probablement venue lors de l’échange des populations de 1924. Comme chacun sait, les parents d’Osman Kavala étaient des industriels du tabac, et son propre lieu d’exposition, le Depo, à Istanbul, est installé dans une ancienne usine de tabac. Comme chacun sait, les dönme étaient très actifs dans ce secteur du tabac, en Thrace, et notamment à Kavala. CQFD. Osman Kavala est un dönme, c’est-à-dire un « Juif », tout comme Mustafa Kemal est lui-même « soupçonné » de l’avoir été, pour avoir suivi les enseignements de la grande école dönme à Salonique, dans son enfance.

Qu’Osman Kavala soit ou non dönme, nul ne le sait, au demeurant, et tel n’est pas, ou ne devrait pas être le problème, de toute manière. Mais, précisément, la suggestion est révélatrice de la représentation de la citoyenneté turque que se fait Recep Tayyip Erdoğan. Car qui sont les dönme ? Les descendants d’une secte millénariste juive de Salonique qui s’est convertie à l’islam au XVIIe siècle. Ils jouèrent un rôle crucial dans l’émergence du nationalisme turc et la révolution constitutionnelle de 1908. Musulmans, ils furent expulsés lors de l’échange de populations entre la Grèce et la Turquie, en 1924. Ils furent alors tenus en suspicion par les nationalistes kémalistes qui voyaient en eux des « Juifs » déguisés. Ils furent notamment soumis, en tant que tels, à l’impôt confiscatoire de 1942 qui frappa de manière inique les minorités non musulmanes, en particulier les Arméniens et les Juifs, en un clin d’œil appuyé à l’Allemagne nazie, au cœur de la Seconde Guerre mondiale .

Néanmoins, cette suspicion à l’encontre des dönme traduisait moins un antisémitisme viscéral et exterminateur – après tout, Ankara fit appel à des universitaires juifs réfugiés d’Allemagne et d’Autriche pour fonder l’Université turque, dans les années 1930 – que la définition ethnoreligieuse de la citoyenneté qui a prévalu sur les ruines de l’Empire ottoman, aussi bien dans les Balkans et à Chypre qu’au Proche et Moyen-Orient. Un basculement dont nous payons encore les conséquences en Palestine, en Irak, en Syrie, et auquel l’ancienne Yougoslavie a payé un lourd tribut dans les années 1990 [lire aussi: L’impasse national-libérale, Globalisation et repli identitaire]. En bref, les dönme furent les dindons de la tragédie de la purification ethnique, trop musulmans pour les uns, trop juifs pour les autres. Leur destin absurde résume celui du XXe siècle.

Depuis les années 1920, la Turquie est elle-même fidèle à cette conception ethnoreligieuse de la citoyenneté, nonobstant sa « laïcité » de façade, et bien que la Constitution de la République de Turquie (et non de la République turque) institue en théorie l’égalité entre ses citoyens, quelles que soient leurs origines ou leur appartenance religieuse. D’où sa répression de tout mouvement politique se réclamant peu ou prou de l’idée kurde, et son négationnisme forcené du Génocide des Arméniens dont l’extermination a permis la création ex nihilo d’une bourgeoisie musulmane et son accumulation primitive de capital, grâce à la confiscation de leurs biens cyniquement qualifiés d’ « abandonnés » pendant et au lendemain de la Première Guerre mondiale.

Recep Tayyip Erdoğan, qui a beaucoup hésité entre la définition ethnoreligieuse de la citoyenneté turque et sa conception universaliste, a finalement tranché en relançant les hostilités contre le PKK, dans le contexte du conflit syrien. Il n’est d’ailleurs pas sûr que la reprise des négociations qui semble s’esquisser entre Abdullah Öcalan, en détention pour la fin de sa vie, selon toute vraisemblance, et la présidence de la République inverse la tendance, dans la mesure où les nationalistes turcs et kurdes sont des « ennemis complémentaires » et portent la même vision ethnonationaliste du monde, en dépit de l’aggiornamento idéologique du PKK, depuis quelques années. Sur ce plan, le vrai ennemi de Recep Tayyip Erdoğan est bien Osman Kavala, ce suppôt de Soros, et surtout ce serviteur du dialogue et de la réconciliation entre Turcs, Kurdes et Arméniens qu’il a cherché à consolider par ses initiatives culturelles, notamment à Kars et Diyarbakir.

Recep Tayyip Erdoğan a donc trouvé son Sakharov. En cette semaine du 24 juin, il reste à savoir si Emmanuel Macron saura se comporter aussi dignement que le fit son prédécesseur, François Mitterrand, sous les ors du Kremlin.

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Pour en savoir plus, rendez-vous avec le Fasopo à l’Institut historique allemand ce lundi 24 juin, de 14h30 à 16h30:

Au lendemain des nouvelles élections municipales à Istanbul, quel avenir pour la Turquie ?
En hommage à Osman Kavala et à ses co-inculpés

Le résultat des nouvelles élections municipales à Istanbul, dont l’AKP a obtenu la tenue après avoir contesté la régularité du scrutin du 31 mars, pourrait être déterminant pour l’avenir du régime, dans un contexte de fuite en avant autoritaire de la part du président de la République et de dégradation de la situation économique, financière et monétaire du pays. L’ouverture, le lendemain de cette consultation à haut risque, du procès emblématique d’Osman Kavala et de ses co-inculpés donnera un tour encore plus dramatique à la semaine du 24 juin. Quels enseignements faudra-t-il tirer de l’issue du scrutin stambouliote ? Quels en seront les effets politiques à l’échelle nationale, et sur la stabilité de la livre turque ? La Turquie est-elle à la veille d’une crise financière majeure à laquelle l’a toujours rendue vulnérable le déficit structurel de sa balance des paiements courants ? Quelles en seront les conséquences sur ses relations extérieures, en pleine redéfinition depuis quelques années ?

Avec Ahmet Insel, ancien professeur à l’Université Galatasaray, Marc Semo, journaliste au Monde, et Alexandre Toumarkine, professeur à l’INALCO. Accompagnement musical : Gilles Andrieux, tanbur.

Lundi 24 juin 2019, 14h30 – 16h30

Institut historique allemand, 8, rue du Parc-Royal, 75003 – Paris

Entrée libre sur réservation: event@dhi-paris.fr

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