Pourquoi je ne voterai pas Macron, sans état d’âme

Voter Macron reviendrait à voter une seconde fois pour Le Pen. Si sa liste parvient à devancer celle du Rassemblement national, il y verra immédiatement un blanc-seing pour poursuivre sa politique néolibérale, laquelle engendrera colère sociale, frustration politique et refuge dans le vote populiste.

Emmanuel Macron et Marine Le Pen sont donc parvenus à prendre en otage les élections européennes du 26 mai, selon la logique perverse des « ennemis complémentaires », et à les transformer en mauvais remake du scrutin présidentiel de 2017.

Ce qui prouve que le nouveau monde ressemble furieusement à l’ancien.

Il s’organise autour d’inépuisables rancunes personnelles qui ont évidé la Ve République et l’ont souvent réduite à une succession de numéros de clowns tristes, en tout cas fielleux. Giscard versus Chaban-Delmas puis Chirac ; Chirac versus Mitterrand puis Balladur puis Jospin ; Sarkozy versus Chirac puis Hollande – et chacun sait qu’aucun des deux prédécesseurs de Macron n’a renoncé à vider leur querelle.

Aujourd’hui, donc, Macron contre Le Pen, étant entendu qu’une autre bataille se mène dans l’ombre : Macron contre Hollande, bis repetita. Et, comme dans l’ancien monde, la grande perdante est l’idée européenne, noyée dans les conflits d’egos hexagonaux. L’ironie bien française est qu’aucun des deux principaux protagonistes du mauvais match qui se termine n’est candidat au Parlement européen.

J’avais expliqué, en 2017, « pourquoi je voterai Macron par défaut, mais sans état d’âme ». Dimanche, je ne voterai pas Macron, et sans état d’âme. Car voter Macron, ce serait voter deux fois Le Pen.

Une première fois parce que rien n’oppose Macron à Le Pen dans le domaine crucial des libertés publiques, de la répression policière, de l’inhumanité et de la stupidité de la politique anti-migratoire.

Son ministre de l’Intérieur tient le même langage que celui de Matteo Salvini en assimilant les sauveteurs de la Méditerranée à des passeurs. Il enferme, expulse et refoule à tour de bras. Il mutile les manifestants. Il met à genou la jeunesse, comme à Mantes-la-Jolie, en décembre. Il continue de faire voter des mesures toujours plus liberticides sous l’éternel mauvais prétexte de la lutte anti-terroriste. Il fait pression sur la presse en faisant convoquer les journalistes par la police et en perquisitionnant des rédactions.

Je n’énonce pas une opinion personnelle, mais reprends le constat de Jean-Marie Delarue, le nouveau président de la Commission nationale consultative des droits de l’Homme. Le Défenseur des droits, Jacques Toubon, n’est pas en reste.

Or, aucune de ces deux personnalités n’a la réputation d’être gauchiste. Et la France de Macron s’attire les condamnations ou les avertissements du Parlement européen, de la Cour européenne de justice, des Nations unies en matière de libertés publiques. Voltaire, réveille-toi, ils sont devenus fous ! La psychomachie entre les « progressistes » et les « populistes », dans laquelle le président de la République a piégé le scrutin de dimanche, est une supercherie.

Dans ce contexte, voter Macron reviendrait à voter une seconde fois pour Le Pen. Si sa liste parvient à devancer celle du Rassemblement national, il y verra immédiatement un blanc-seing – comme en 2017, au lendemain de la présidentielle, ou comme Chirac en 2002, après sa victoire contre Jean-Marie Le Pen grâce aux suffrages de la gauche – pour poursuivre sa politique néolibérale, laquelle engendrera colère sociale, frustration politique et refuge dans le vote populiste.

Le comportement de Macron tout au long du débat national, et depuis sa clôture, montre qu’il n’a rien perdu de sa superbe, n’a renoncé en rien à l’objectif qu’il s’est fixé, et n’a pas compris le message que lui ont envoyé les Gilets jaunes. En criminalisant ceux-ci à grand renfort de LBD, d’interdictions de manifester et de mesures attentatoires aux libertés publiques, il a contenu le symptôme, mais non la maladie.

La continuation de sa politique finira par plonger le pays dans des désordres encore plus graves que ceux qu’il vient de connaître, et fera le lit de ce que l’on nomme parfois l’ « illibéralisme ». Comme en Pologne, où le vote en faveur du PIS a été une réponse à l’aggravation des inégalités sociales qu’avait engendrées le néolibéralisme.

Macron nous prépare l’arrivée de Le Pen au pouvoir qui, pateline, prétendra panser les plaies nationales tout en pouvant s’appuyer sur l’appareil répressif que lui auront légué Sarkozy, Hollande et le président sortant.

La réalité qu’il faut regarder en face, c’est que le modèle néolibéral est aussi exsangue que l’hôpital public qu’il a ruiné. Il se solde par un énorme fiasco social, économique, environnemental. A force de prôner l’acharnement thérapeutique, le bon docteur Macron ne doit plus pouvoir dissimuler le fait qu’il est Mr Hyde. Il nous fait foncer vers le mur d’un grand désastre démocratique, du type de celui du Brexit en Grande-Bretagne.

Je n’éprouve aucun syndrome de Stockholm face aux deux preneurs d’otage du scrutin européen. Chacun est libre de se prononcer en conscience. Pour ma part, je voterai pour la liste de Jadot parce que celui-ci a immédiatement dénoncé le scandale de l’Aquarius en 2018, a fait de la défense des droits des migrants et des réfugiés un cheval de bataille, se réclame d’un mouvement vert qui a souvent fait pâle figure en France mais représente une force positive de recomposition politique en Europe et de proposition au sein de son Parlement.

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