François Fillon, le national-libéral par excellence

La victoire de François Fillon à la primaire de la droite et du centre confirme, autant que l’affaissement électoral de celui-ci et la radicalisation traditionaliste de celle-là, l’hégémonie du national-libéralisme.

La victoire de François Fillon à la primaire de la droite et du centre confirme, autant que l’affaissement électoral de celui-ci et la radicalisation traditionaliste de celle-là, l’hégémonie du national-libéralisme, tel que je l’ai défini dans plusieurs ouvrages : Le Gouvernement du monde. Une critique politique de la globalisation (Fayard, 2004), Sortir du national-libéralisme (Karthala, 2012) et, tout récemment, Les Fondamentalistes de l’identité. Laïcisme versus djihadisme (Karthala, novembre 2016). Je vous invite à en débattre avec moi lors de la présentation de ce dernier essai, jeudi 1er décembre, à 19h, à la Librairie Résistance (4, Villa Compoint, à l’angle du 40 de la rue Guy-Môquet, Paris 75018) : https://paris.demosphere.eu/rv/51131

Catholique conservateur dans le domaine des mœurs et dans sa conception du « roman national », ultralibéral et thatchérien dans la sphère économique, admirateur de Poutine au point de cautionner la « groznyfication » d’Alep pour ce qui est de la politique étrangère, de quoi François Fillon est-il le nom ? Du national-libéralisme, dont il incarne à la perfection l’équilibre précaire et illusoire entre le principe national et le principe libéral.

Les conséquences de son élection à la présidence de la République seraient immédiatement dramatiques. Elle consacrerait la laïcité en nouvelle religion nationale, aux antipodes de la séparation de l’Etat et des cultes de 1905, qui garantissait la neutralité de celui-là par rapport à ceux-ci (1). En s’inscrivant dans la continuité des « racines chrétiennes » de la France, en entendant subordonner à l’Etat l’islam dont il a dénoncé le « totalitarisme », et en se donnant pour objectif l’ « assimilation » des musulmans, François Fillon, parvenu au pouvoir, exacerberait l’inimitié complémentaire entre les djihadistes ou les salafistes, voire les simples croyants en Allah, et les tenants de l’ « intransigeance » laïque, une « intransigeance » que récusaient explicitement les Jules Ferry, Léon Gambetta et autres Aristide Briand.

En brisant le pacte social né de la Résistance et de la Libération, son entrée à l’Elysée, sur la base de son programme ultra-libéral, accroîtrait l’inégalité, et radicaliserait la colère qui s’ensuit au risque d’une montée de la violence de l’extrême-gauche, mais aussi de son islamisation chez les jeunes musulmans précarisés et stigmatisés. Elle susciterait en outre la mobilisation des Françaises et des Français qui refuseraient de voir remises en cause leurs libertés de mœurs par le retour en force du traditionalisme catholique de La Manif pour tous et de Sens commun.

Last but not the least, l’élection de François Fillon offrirait à la Russie une nouvelle victoire stratégique, venant après son annexion de la Crimée, son rapprochement spectaculaire avec Budapest, le Brexit, le rejet par les Néerlandais du traité d’association entre l’Union européenne et l’Ukraine, l’élection à la présidence de la République de deux russophiles en Moldavie et en Bulgarie, le divorce quasiment consommé entre Bruxelles et Ankara, et la victoire de Donald Trump aux Etats-Unis. A lui seul, ce dernier danger fait frémir, tant semble grande la détermination de Poutine à disloquer et vassaliser l’Europe, à un moment où les Etats-Unis semblent lui tourner le dos et confier sa destinée à un homme aussi erratique qu’ignare.

Or, l’équation électorale, idéologique et diplomatique de François Fillon, pour menaçante qu’elle soit, recèle une cohérence certaine, qui doit être resituée dans une plus longue durée que celle du calendrier politique français, et dans un cadre plus large que celui de l’Hexagone.

Les catégories d’analyse qui se sont imposées dans le débat public ces trente dernières années ont fait prévaloir des explications culturalistes de la société, non sans prendre pour des lanternes les vessies identitaires. Car lesdites cultures, lesdites identités ne sont pas des essences atemporelles. Elles sont bien au contraire les expressions d’une histoire particulière qu’elles obscurcissent, plutôt qu’elles n’éclairent, dans la mesure, précisément, où elles en sont le produit. Ainsi de ces fameuses racines chrétiennes de la France dont se réclame François Fillon, à l’instar de Nicolas Sarkozy et de Marine Le Pen, ou de Patrick Buisson.

Cette histoire remonte au milieu du XIXe siècle lorsque se combinent deux dynamiques habituellement présentées comme contradictoires, alors qu’elles sont en synergie : d’une part, l’expansion du capitalisme à l’échelle mondiale ; de l’autre, l’universalisation de l’Etat-nation. Qu’on y réfléchisse : le Printemps des Peuples, en 1848, va de pair avec la révolution industrielle et le triomphe du libre-échange ; l’intégration de l’Afrique au marché mondial, par le biais de la colonisation, s’accompagne de son découpage en territoires qui se transformeront en Etats-nations lors des indépendances, et parfois dès l’occupation européenne ; la conversion de l’Union soviétique et de la Yougoslavie au capitalisme, dans les années 1990, s’est soldée par la formation de deux systèmes régionaux d’Etats-nations, et non par leur dilution dans le marché ; les réformes de Deng Xiao Ping, en Chine, ont été le véhicule d’un nationalisme militariste et expansionniste ; l’adhésion à l’Union européenne des anciennes démocraties populaires a réveillé une conscience ethnonationale exclusive, spécialement en Hongrie, en Pologne, en Slovaquie.

Contrairement à l’idée reçue, ce que l’on nomme la « globalisation », ou la « mondialisation », configure l’Etat, plutôt qu’elle ne le sape. A dire vrai, l’Etat-nation est son rejeton, et non sa victime. L’expression idéologique de cette combinatoire entre la globalisation capitaliste et l’universalisation de l’Etat-nation est le culturalisme sous ses différentes formes, notamment celles de consciences particularistes et de mouvements identitaires, ou encore celle, savante, de l’orientalisme (2). C’est vrai de l’Europe, où le XIXe siècle a vu la « création des identités nationales (3) » dans les Balkans, la floraison des « petites patries » de terroir dont le Félibrige ou le régionalisme culinaire sont des exemples français classiques, et le déchaînement des passions nationalistes jusqu’au suicide continental de la Première Guerre mondiale. Cela vaut également pour les Etats-Unis dont l’ascension économique et financière mondiale s’est accompagnée d’une définition ethnoconfessionnelle de la citoyenneté en faveur des WASP, les Blancs anglo-saxons protestants, et au détriment des Amérindiens, des Afro-américains, des catholiques et des juifs originaires du Vieux Continent, puis des immigrés asiatiques, des latinos et des musulmans venus du Moyen-Orient, comme l’ont rappelé, en 2016, la campagne électorale outrancière de Donald Trump, en conformité avec la thèse du penseur conservateur Samuel Huntington, et sa victoire. Cela se vérifie, enfin, en Asie, au Moyen-Orient, en Afrique, où les consciences particularistes de type ethnique, communaliste (4) ou confessionnel sont indissociables de la conscience nationale et du libéralisme économique.

Paradoxalement, la valeur de prédilection de la globalisation est l’autochtonie. Cette idée fournit la thématique de nombre des conflits les plus cruels de l’époque. « J’étais là avant ! », clament les peuples, transformant le système international en sanglante cour de récréation. La marchandisation capitaliste du monde, avec ses produits « authentiques » de « terroir », emprunte elle aussi à cet imaginaire de l’autochtonie, désormais parée des habits « bio » ou « écolo ». Dès le début des années 1980, une équipe d’historiens britanniques, sous la houlette d’Eric Hobsbawm et de Terence Ranger, avaient montré comment l’ « invention de la tradition » était le ressort de la modernité desXIXe et XXe siècles (5). Elle le demeure en ce début du nouveau millénaire, que dominent les fondamentalismes identitaires.

En Europe, de part et d’autre de la Méditerranée, et dans la plupart des contrées du globe, une telle combinatoire entre l’expansion du capitalisme, l’universalisation de l’Etat et le culturalisme identitariste a consisté en un grand basculement : à savoir le passage d’un monde d’empires, dominant leur territoire par l’administration indirecte de la diversité, à un monde d’Etats-nations centralisés et promouvant de gré ou de force l’unité culturelle, quitte à recourir à une définition ethnoconfessionnelle de la citoyenneté et à la purification ethnique (6).

Cette séquence séculaire n’a pas été linéaire. Elle n’a pas non plus été délibérément mise en œuvre, bien qu’elle ait souvent donné lieu à des politiques publiques et à des stratégies politiques volontaristes. Elle fournit néanmoins la clef d’intelligibilité des principaux événements de la dernière décennie, comme des précédentes. Elle s’est successivement, ou simultanément, reconnue dans différentes idéologies, souvent antagonistes ou concurrentes, dont le libéralisme, le socialisme, le communisme, le fascisme, le national-socialisme ont été les principales et les plus discutées, et dont il faut souligner la complexité. On ne peut, par exemple, confondre le modèle néolibéral contemporain et le modèle ordolibéral allemand des années 1930, même si le premier est l’héritier du second : les tenants de l’un sont adeptes de l’individualisme méthodologique ; les autres entendaient reconstruire, de manière rationnelle, un ordre d’inspiration kantienne conciliant la liberté du marché avec l’impératif catégorique de la justice et de la morale, fidèle à leur obédience protestante autant qu’à leur lutte contre le nazisme. De même, le communisme a connu ses divisions, dont la rupture entre Tito (ou Enver Hodja) et Staline, le schisme sino-soviétique ou la lutte implacable entre le Parti communiste vietnamien et son surgeon cambodgien, les Khmers rouges, ont été des manifestations dramatiques. Quant à la social-démocratie, elle est tiraillée entre le social-libéralisme, sous la force d’attraction du néolibéralisme, et une sensibilité plus étatiste et néo-keynésienne, attachée à l’Etat-Providence.

Le dénominateur commun de ces courants disparates, irréductibles aux uns et aux autres, et antagoniques, est ce que j’ai proposé de nommer le national-libéralisme. Dans mon esprit, il s’agit d’abord d’un concept, dont je sais qu’il est dérangeant, voire provocant. J’en ai assumé la charge polémique en affirmant que le national-libéralisme était au libéralisme ce que le national-socialisme avait été au socialisme, et en en résumant l’ambivalence consubstantielle d’une formule lapidaire : le national-libéralisme, c’est le libéralisme pour les riches, et le nationalisme pour les pauvres (7). Il n’en reste pas moins qu’au-delà de sa connotation incisive, ce concept éclaire d’un jour nouveau la séquence, plus ou moins biséculaire, de la globalisation, dont le monde n’est pas sorti. Il peut alors être défini de la manière suivante :

Le national-libéralisme est le point de synergie entre, d’une part, la globalisation, appréhendée dans ses différentes facettes (ou « paysages »), notamment comme processus d’expansion mondiale du capitalisme, et, d’autre part, l’universalisation de l’Etat-nation comme mode d’organisation et de conscience politiques. Il constitue donc une modalité de formation de l’Etat, dans une séquence historique donnée, du XIXe au XXIe siècle. En tant que tel, il a connu des expressions politiques, institutionnelles et idéologiques disparates, fréquemment antagoniques. Il a aussi fourni des répertoires de subjectivation morale, matérielle, corporelle, à l’intersection des techniques de domination et des techniques de soi.

Défini de la sorte, le national-libéralisme s’incarne donc dans de multiples avatars, plus ou moins tempérés. Il demeure le cadre dans lequel les acteurs politiques et sociaux se sont progressivement enfermés sans pour autant cesser de s’affronter, mais sans non plus pouvoir s’émanciper de ses logiques délétères. D’un côté, ils demeurent tributaires de la catégorie nationale. De l’autre, ils se soumettent au marché et au capitalisme mondial. Emmanuel Macron en a donné une preuve assez cocasse, en mai. Pour lancer sa campagne présidentielle implicite, ce chantre du social-libéralisme est allé à Orléans faire ses dévotions républicaines à Jeanne la Pucelle, icône de l’imaginaire national le plus convenu, que la gauche et la droite n’ont cessé de se disputer depuis le XIXe siècle. Quelques semaines plus tard, en août, il a récidivé en rendant visite à Philippe de Villiers au Puy-du-Fou, haut lieu de la droite identitaire, pour y rappeler qu’il n’était pas socialiste.

Pareillement, Margaret Thatcher fut, d’un même mouvement, le Premier ministre de la libéralisation économique la plus brutale et de la guerre des Malouines. A la même époque, Ronald Reagan incarna une synthèse comparable entre une politique étrangère nationaliste et anti-communiste, et la promotion d’un « Etat minimum ». Quant aux islamistes, on l’oublie trop souvent, ils n’ont pu réaliser l’unité politique de l’umma, la communauté des croyants. Ils se sont ralliés à l’Etat-nation, et ont reconnu l’universalité du marché en se convertissant vite au néolibéralisme, notamment en Turquie, en Iran, en Tunisie ou au Maroc.

Le national-libéralisme est un idéaltype, au sens précis où l’entendait Max Weber. Il ne se trouve pas à l’état « pur » dans les sociétés politiques concrètes. Mais, en tant que catégorie d’analyse, il identifie cette combinaison d’adhésion au capitalisme mondial et de reproduction du périmètre national, une combinaison improbable, contradictoire, dont l’expression paradoxale est l’exacerbation des particularismes identitaires. Certains hommes politiques se réclament haut et fort, à la fois, de l’économie globale et de la souveraineté nationale. Ils sont clairement national-libéraux, à l’instar de Nicolas Sarkozy, de Manuel Valls, de Vladimir Poutine, de Silvio Berlusconi, de Christian Blocher, de Recep Tayyip Erdoğan, de Mahmoud Ahmadinejad. Un Donald Trump ne déroge pas entièrement à la règle. Certes, il s’oppose au libre-échange et à l’immigration, mais non à la liberté de l’entreprise, pour rendre à l’Amérique sa grandeur.

La contradiction dans laquelle les uns et les autres sont pris les pousse souvent à recourir à un style excessif, populeux et viril, moins pour la dépasser que pour la dissimuler. Incarnation parfaite du national-libéralisme, le très bien élevé François Fillon se singularise sur ce point. Mais Jean-Marie Le Pen, et plus encore sa fille, nous avaient déjà appris que le chef national-libéral peut parler un français châtié.

En réalité, le national-libéralisme condamne au mensonge d’Etat, à la prestidigitation politique, à l’équilibrisme gouvernemental, à l’illusion identitaire. Il repose sur le brouillage systématique de la frontière entre le global, le national et le local, ou encore de la délimitation entre la sphère publique et la sphère privée dans le domaine économique. Son emblème est la chauve-souris : « Voyez mes ailes, je suis oiseau ; voyez mon corps, je suis mammifère ! » C’est bien du fait de cette ambivalence constitutive du national-libéralisme que David Cameron s’est pris les pieds dans le tapis du Brexit. Fondé de pouvoir de la City, il en récusait la pertinence, mais s’est cru obligé de le lâcher en pâture à son électorat pour garder le pouvoir en promettant, en 2015, la tenue d’un référendum à ce propos. De même, son rival, le tumultueux Boris Johnson, qui s’était rallié au camp du « oui », s’est trouvé dépassé, comme désemparé, par sa victoire, qui le contraignait à dissiper l’ambiguïté de son positionnement et le mettait au pied du mur : en être, ou ne pas en être ? Il est toujours un moment où l’illusionniste, à force de jongler avec le lapin national et le renard  capitaliste, dévoile ses ficelles et déçoit son public. Nul besoin d’être grand clerc pour prédire cette destinée à Donald Trump. Elle sera le signe non de sa duplicité, ou de celle de ses congénères, mais de la logique même du capitalisme, dont Fernand Braudel rappelait qu’il ne consistait pas en l’économie de marché, mais en la combinaison du marché et de l’Etat.

Les responsables ou les partis politiques dosent chacun à leur manière le cocktail national-libéral, les uns forçant sur le national, à l’image de Marine Le Pen, les autres sur le libéral, à l’instar d’Emmanuel Macron, ou encore sur la définition ethnoconfessionnelle de la citoyenneté, comme François Fillon, si l’on s’en tient à la France. Certains encore récusent la globalisation économique au point d’entonner une petite musique nationale qui ne serait pas si différente de celle de l’extrême-droite ou de la droite souverainiste si elle ne s’accompagnait pas d’un contre-chant favorable à l’immigration, comme chez un Jean-Luc Mélenchon, dans ses meilleurs moments. En raison de l’ambivalence inhérente au national-libéralisme, son nuancier est presque infini dans les sociétés historiques concrètes. Mais les choses s’éclairent d’un jour plus cru quand il s’agit de sortir du national-libéralisme. François Hollande en a fait l’amère expérience. Ayant promis monts et merveilles dans son discours de campagne du Bourget, en 2012, il a achevé son quinquennat par des projets de loi traitant de la déchéance de la nationalité française ou de la dérégulation du marché du travail, et par un discours dit du Rond-Point – tout un programme[8] ! De « changement », il n’y eut point, pas plus que de « rupture » avec Nicolas Sarkozy, ne serait-ce que parce que le bon diagnostic n’avait pas été posé. Ce qui rendit impossible la formulation d’un projet politique de substitution, capable d’emporter les suffrages d’une majorité démocratique.

Répétons-le, les sociétés contemporaines sont prises dans les rets d’une gouvernementalité national-libérale qui met en synergie l’intégration capitaliste mondiale et le renforcement de l’Etat-nation, au lieu de les opposer comme le voudrait la vulgate. Le contre-sens qui organise une bonne part du débat public est absolu. Certes, la globalisation passe par l’unification de certains marchés : celui des capitaux, dans une moindre mesure celui des marchandises, mais non celui de la force de travail, que fragmente une législation anti-migratoire de plus en plus coercitive. Pourtant, quoi que l’on en dise, elle ne rogne pas les prérogatives de l’Etat qui ne cessent de se développer, fût-ce par leur privatisation ou par leur délégation à des entreprises (9). Jamais, par exemple, les flux de capitaux n’ont été aussi surveillés et contrôlés par les administrations et les services de sécurité, alors même que leur marché a été dérégulé à la faveur du Big Bang des places financières européennes, dans les années 1980. Et ce sont les compagnies aériennes privées, ou privatisées, qui ont évidé l’exercice du droit d’asile, au mépris du droit international et, en France, de la Constitution, en vérifiant à leurs comptoirs d’enregistrement et à l’entrée des aéronefs, les titres de circulation ou de séjour de leurs passagers pour le compte des Etats, bien avant que le spectre des attentats ne donne une justification supplémentaire à de telles mesures liberticides. Par ailleurs, la privatisation de la guerre, par recours à des sociétés de mercenariat que dirigent anciens hommes politiques et hauts fonctionnaires, permet de contourner le contrôle parlementaire et les embarras judiciaires, singulièrement aux Etats-Unis.

C’est sous cet éclairage qu’il faut replacer la tentation protectionniste à laquelle cèdent les hérauts les plus démagogues du national-libéralisme, tels que Donald Trump, ou les tenants de la « préférence » (nationale, postimpériale ou communautaire, c’est selon.) L’empressement avec lequel certains parlent, aujourd’hui, de démondialisation en arguant du Brexit, du résultat de l’élection présidentielle américaine de 2016, de la contestation du libre-échange, du ralentissement du commerce international depuis 2012, de la relocalisation d’industries dans leur pays ou, tout au moins, leur continent d’origine, de la perte de crédibilité de l’Organisation mondiale du commerce, de l’augmentation des mesures commerciales discriminatoires entre les membres de celle-ci, ou de l’inflexion de la doctrine du Fonds monétaire international, est pour le moins prématuré. Surtout, il reprend à son compte la confusion entre la globalisation et l’intégration planétaire des marchés des biens et des capitaux. Or, cette dernière n’est qu’une manifestation parmi d’autres de la globalisation, indissociable de l’universalisation de l’Etat-nation et de l’exacerbation de consciences identitaires particularistes. En outre, la mondialisation comporte plusieurs « paysages », financier, économique, religieux, idéologique, artistique, technologique, etc, qui peuvent être en synergie ou, au contraire, en décalage, voire en contradiction. Elle n’est pas non plus d’une intensité égale dans les différentes parties d’un continent ou d’un pays, et d’un milieu social ou d’une génération à l’autre. 

De nos jours, la globalisation se traduit bien par l’universalisation d’un Etat-nation sécuritaire, d’un Etat de sécurité nationale, d’un absolutisme numérique qui n’a plus de démocratique que les oripeaux, et dont le socialiste François Hollande, en France, est devenu, après les attentats du 13 novembre 2015, le Guy Mollet, avant de se raviser et de se muer en défenseur de l’Etat de droit à l’approche des élections présidentielles de 2017. De même, dans la sphère économique, l’intégration du capitalisme mondial procède moins de la libéralisation en trompe-l’œil des échanges marchands interétatiques que de la gestion du commerce mondial au sein des firmes, entre leurs filiales ou par le biais de la sous-traitance, comme dans le textile,  et de la structuration oligopolistique du marché par les plus grandes des entreprises, comme dans la téléphonie mobile. Elle provient aussi de l’instauration d’un appareil de normes réglementaires de plus en plus serré, à l’initiative des administrations étatiques et au gré de leur étroite concertation avec les multinationales, par le biais du lobbying et de la généralisation des partenariats publics-privés.

En bref, la globalisation équivaut moins à l’apothéose du marché au détriment de l’Etat qu’à la « bureaucratisation du monde » dont parlait déjà Bruno Rizzi, l’un des cofondateurs du Parti communiste italien, dans un livre publié en 1939, et qu’a récemment analysée, pour le moment néolibéral, une équipe de chercheurs rassemblée autour de Béatrice Hibou (10). De réglementation technique en procédures d’évaluation, chacun est devenu son propre fonctionnaire, contribuant par le bas à la production du national-libéralisme et à son assujettissement, selon la vieille logique de la servitude volontaire. Ce en quoi le national-libéralisme est précisément une gouvernementalité, au sens où l’entendait Michel Foucault, et un processus de subjectivation, de constitution d’un sujet moral, avec son esthétique propre.

Voilà de quoi François Fillon est le nom : du national-libéralisme, tendance tweed, « tradi » et notariale, ce qui n’exclut pas une main identitaire de fer au service d’une thérapie économique de choc.

 

(1) https://blogs.mediapart.fr/jean-francois-bayart/blog/160816/la-laicite-nouvelle-religion-nationale

(2) J’entends par « culturalisme » la propension à reconnaître à une culture, définie de manière uniforme et anhistorique, la capacité de déterminer l’action politique, économique, sociale ou autre de ses membres. Ainsi, par exemple, du rapport de causalité que certains établissent entre une religion et le comportement  de ses adeptes. Les débats actuels sur l’islam ou, il y a quelques années, sur les « valeurs confucéennes » fournissent de bonnes illustrations de ce mode d’interprétation. Pour sa critique, je me permets de reporter à Jean-François Bayart, L’Illusion identitaire, Fayard, Paris, 1996 et « Culture et développement : les luttes sociales font-elles la différence ? », L’Economie politique, 38, avril 2008, pp. 29-56. Rappelons, par ailleurs, que Max Weber n’était pas culturaliste et n’a jamais fait de l’ « éthique protestante » la cause de l’ « esprit du capitalisme », contrairement à ce que l’on affirme souvent.

(3) Anne-Marie Thiesse, La Création des identités nationales. Europe XVIIIe-XXe siècle, Seuil, Paris, 1999.

(4)Dans le sous-continent indien, on désigne par le terme de communalisme les consciences ethnoreligieuses qui se sont cristallisées pendant la colonisation britannique, au xixe siècle, et ont donné lieu au conflit entre « hindous » et « musulmans », jusqu’à la partition sanglante du Raj, en 1947, au moment de son indépendance, et au prix d’émeutes intercommunautaires régulières tant en Inde qu’au Pakistan.

(5) Eric Hobsbawm, Terence Ranger (dir.), The Invention of Tradition, Cambridge University Press, Cambridge, 1983.

(6) https://blogs.mediapart.fr/jean-francois-bayart/blog/210415/terres-de-sang-en-mediterranee-orientale-expliquer-sans-excuser-un-genocide-1

(7) Jean-François Bayart, Sortir du national-libéralisme. Croquis politiques des années 2004-2012, Karthala, Paris, 2012.

(8) François Hollande, Le Discours du Rond-Point. 3 mai 2016, Paris, Fondation Jean Jaurès, 2016.

(9) Béatrice Hibou (dir.), La Privatisation des Etats, Karthala, Paris, 1999.

(10) Béatrice Hibou, La Bureaucratisation du monde à l’ère néolibérale, La Découverte, Paris, 2012 et, sous sa direction, La Bureaucratisation néolibérale, La Découverte, Paris, 2013.

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