Cyril Dion et la Convention Citoyenne

J’ai écouté avec beaucoup d’attention l’interview de Cyril Dion et lu attentivement le billet qu’il a rédigé sur son blog https://blogs.mediapart.fr/cyril-dion, et je lui ai écrit le commentaire qui suit. Aujourd’hui j’agrément ou j’augmente ce commentaire de quelques réflexions venues par la suite. Ces ajouts sont dans une police différente du message initial.

Il y a quelques jours Cyril Dion était interviewer sur France Inter à propos, notamment, de la Convention Citoyenne dont il est l’un des promoteurs. Cette Convention qui doit réunir 150 personnes tirées au sort doit réfléchir aux problèmes écologiques du moment et émettre un certain nombre de propositions qui seront transmises au président de la République qui avait été séduit par cette initiative et l’avais reprise à son compte à l’issu du fameux « Débat national ».

 

J’ai écouté avec beaucoup d’attention l’interview de Cyril Dion et lu attentivement le billet qu’il a rédigé sur son blog https://blogs.mediapart.fr/cyril-dion/blog/090819/si-l-continue-comme-ca-une-partie-de-notre-civilisation-risque-de-seffondrer , et je lui ai écrit le commentaire qui suit. Aujourd’hui j’agrément ou j’augmente ce commentaire de quelques réflexions venues par la suite. Ces ajouts sont dans une police différente du message initial.

 

9 août 2019 Par Jean-Jacques LATOUILLE

 

Bonjour,

 

Je viens de lire votre billet de blog et surtout d'écouter l'intégralité de l'interview. Globalement j'adhère à vos analyses. Toutefois je m'interroge beaucoup à propos de la "convention citoyenne" dont on n'entend pas parler dans les médias comme si on voulait la cachée aux citoyens, avant même qu'elle soit née. Quand j'évoque les médias je pense essentiellement aux médias télévisés, mais ma lecture quotidienne et assidue de la presse écrite (environ 2 heures par jour) ne m'a pas amené à repérer une information la concernant.

 

Soit, vous venez d'annoncer qu'elle va voir le jour. Que vous en soyez le "garant" (avec d'autres semble-t-il) ne me dérange pas mais vu ce qu'il est advenu de la "garance" [un néologisme que j’assume pour la couleur du symbole attachée] de Pascal Perrineau pour le "grand débat" je m'interroge sur l'efficacité de cette pratique.

 

Une autre interrogation porte sur la composition de la convention et le mode de sélection. Pourquoi celui-ci est-il confié à une officine privée (capitaliste s'il en fut) qui sera rémunérée par l'État : quelle indépendance. Pourquoi ne pas avoir sollicité deux laboratoires universitaires qui ont ce savoir-faire ?

 

D'autre part 150 personnes, je parle en termes de sociologie et de statistiques, ça ne peut pas être représentatif de 47 000 000 de personnes inscrites sur les listes électorales et moins encore de l'ensemble des 67 millions de citoyens. Le panel est de mauvaise qualité et un de mes étudiants m'aurait proposé un tel travail que je l'aurais renvoyé dans ses manuels d'études en matière d'enquête sociologique.

 

Enfin, j'aurais envie de dire plein d'autres choses mais le temps est compté, croyez-vous vraiment que quelques émissions de télé ou sur internet amèneront de la transparence si les citoyens ne peuvent pas intervenir ? J'ai l'impression que cette convention risque d'être vécue comme étant une "image" ou un mirage dans le système de communication de M. Macron.

Je n'ai jamais été tiré au sort pour quoi que ce soit, même pas pour un jury d'assise, alors je serai privé d'une participation à ce qui devrait être un débat citoyen comme beaucoup le seront qui penseront, comme pour le "grand débat" que ce n'est que l'affaire des "messieurs de Paris".

 

Nous ne nous rencontrerons sans doute jamais ce qui nous privera de discuter du fond de cette "opération" mais vous vous arrogez, vous l'intellectuel parisien" (c'est ce que vont penser les "humbles") un droit de représentation des autres; vous êtes l'émanation d'un groupe dont, merci de m’en excuser, je n'ai pas retenu le nom, mais qui étaient ces gens, quel rapport avec le mouvement des Gilets Jaunes ? etc

Votre mouvement « Les Gilets Citoyens » est-il plus représentatif que les Gilets Jaunes ou, contrairement à eux, n’a-t-il comme supériorité que d’avoir su formaliser une plateforme revendicative ? Le nom de votre mouvement interroge : Gilets Citoyens, les autres « gilets » ou « bonnets » seraient-ils moins citoyens ? J’ai lu avec attention la liste des participants à votre mouvement : quelques chercheurs (sont-ils tous déclarés), beaucoup de « simples citoyens-nes », quelques « Gilets Jaunes » mais lesquels. Cette diversité apporte de la crédibilité aux Gilets Citoyens mais aucun caractère de meilleure représentativité de la société moins encore de la population. Mais, vous avez fédéré autour d’une proposition : la Convention Citoyenne, une idée qui a séduit le président de la République alors vous avez le droit de cité en tant que force de proposition alors que les autres « Gilets » ne sont que des révolutionnaires voire des casseurs (sans le vouloir vous cautionnez le discours du gouvernement qui vise à discréditer les Gilets Jaunes). D’ailleurs vous-même dans l’interview vous indiquiez que de vouloir renverser le gouvernement ça ne se fait pas, en démocratie on doit parler… Seulement je ne crois pas, quelles que soient les propositions que vous ferez, que les personnes qui ont livré leurs souffrances au moment de manifestations, vous accordent de la crédibilité parce que, entre autres, vous serez vu comme un intellectuel de surcroît soutenu par le président de la République et que, comme l’écrit Chomsky, « les intellectuels sont généralement privilégiés ». Pour donner de la crédibilité à votre Convention il aurait fallu la démultiplier et la rapprocher des gens, on n’est pas obligé d’organiser des « grandes messes » médiatisées on peut aussi aller s’assoir à la table et converser avec les personnes. Je vous invite dans cette démarche à lire Pierre Bourdieu, et d’autres comme Florence Aubenas et ses confrères (en voie de disparition) journalistes d’investigation.

 

Sur un plan plus général dans votre démarche vous semblez (mais peut-être n’ai‑je pas compris) ne pas remettre en cause le système capitaliste actuel et la mondialisation. Chomsky, dans son dernier livre, cite John Dewey qui décrivait la politique comme « l’ombre de la grande entreprise sur la société, ombre dont l’atténuation ne changera rien à la substance. » Je ne vous suivrai donc pas sur le chemin de l’accommodation avec le système politico‑financier du moment ; pour autant je ne suis pas un fana (aujourd’hui on dit un fan) des révolutions dont l’histoire nous dit qu’elles n’aboutissent que rarement à de états heureux de la société, mais prenez garde à ce que votre mouvement, si policé, ne ressemble pas à une « révolution confisquée » comme l’écrit Jean Tulard à propos des mouvements sociaux de 1830. Autant de choses à lire et à méditer quand on veut « faire du social », je ne parle pas de politique car il y a trop longtemps qu’elle s’est détachée de la société.

 

Si mon commentaire ne le montre pas, je soutiendrai (y compris sur mes blogs) votre initiative en croisant les doigts pour qu'il en sorte quelque chose de positif. Mais je n'y crois pas beaucoup parce que tout ça est trop coupé du monde citoyen de la base : les campagnes profondes, les usines, les cités... J’étais ce matin au bistrot dans une cité, où on boit de la bière et du vin rosé à 9h, et je n’ai pas perçu que les personnes qui étaient‑là percevaient un moindre frémissement d’amélioration de leurs conditions de vie depuis les déclarations du président de la République ; aucune avait entendu parler de votre initiative et après mes explication c’était « et alors ? ». Mon expérience n’a pas de valeur scientifique mais elle raconte les gens, ceux qui ne vont plus voter, ils deviennent de jour en jour une majorité, la majorité.

 

Si, comme je crois vous l'avez fait l'année dernière, vous passez par Poitiers notre maison vous sera ouverte.

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