Lettre ouverte aux artistes de ceci ou de cela

Pourquoi je me mets en grève de spectacles que j’aurais aimé voir, mais non, pas dans ces conditions-là…

Joana Craveiro, A living museum of small and forgotten memories, dans le cadre du festival Chantiers d'Europe © João Tuna Joana Craveiro, A living museum of small and forgotten memories, dans le cadre du festival Chantiers d'Europe © João Tuna

Voilà une trentaine d’années que je pratique la critique de danse et de théâtre. Voilà une trentaine d’années que je pratique un journalisme engagé, tant en ce qui concerne le renouveau des formes esthétiques que les politiques publiques de la culture, en France et pas seulement, comme je m’y suis employé en fondant et en dirigeant la revue Mouvement, de 1993 à 2014. Cette relative longévité ne me donne certes aucune suprématie, ni aucune certitude, tant il est vrai qu’il faut sans cesse remettre son métier sur l’ouvrage. Ce « métier », pourtant, est aujourd’hui bien abimé. J’ai connu une époque, pas si lointaine, où co-existaient en France quatre magazines mensuels de danse (Pour la Danse, Danser, Les Saisons de la Danse, et Ballett International, dont une version bilingue était distribuée en kiosques), et où chaque quotidien ou hebdomadaire avait son (ou sa) critique de danse, le plus souvent salarié(e) permanent(e) du journal. En 2016, sauf erreur de ma part, ne subsiste plus qu’un seul critique de danse permanent, proche de la retraite, ce qui explique sans doute qu’il n’ait pas encore été licencié (au Nouvel Observateur). J’ai été témoin de la lente érosion de la considération jadis portée à la critique : aujourd’hui, à travers des « partenariats », les théâtres et festivals cherchent avant tout à assurer la réclame de leurs événements, et les journalistes sont peu ou prou tenus d’en assurer le service après-vente (publicitaire). J’ai même vu une grande radio comme France Culture, sous la direction d’Olivier Poivre d’Arvor, choisir d’être « partenaire », pour le Festival d’Avignon, d’un journal gratuit, La Terrasse, qui impose le plus souvent la souscription d’un encart publicitaire comme condition de publication d’un rédactionnel… Certes, se sont créés ici et là quelques contre-espaces, rarement sur papier (Ballroom, Mouvement repris par une jeune équipe), le plus souvent sur internet, où les articles sont chichement payés, quand ils sont payés, ce qui n’est ainsi pas le cas des blogs qui maintiennent un minimum d’exigence critique. On ne voit guère, dans ces conditions, à quoi servent encore les attaché(e)s de presse, un métier qui s’est, là aussi, fortement dégradé.

Érosion et paupérisation de la critique

Cette érosion de la critique va évidemment de pair avec une paupérisation de celles et ceux qui s’y risquent encore. A titre personnel, au chômage depuis juin 2014, il me reste 300 € par mois pour « vivre ». Mais avouant cela, je ne cherche pas à faire pleurer dans les chaumières (ni davantage dans les palais dorés), car cette situation est loin de n’être que personnelle. Je connais nombre de journalistes patentés et reconnus, qui sont confrontés à une telle précarité et n’osent le dire. Je connais nombre de jeunes gens talentueux qui, pour s’accorder encore la possibilité d’écrire, continuent à 25 ans passés et malgré leurs diplômes, à chercher des stages quasiment non rémunérés, à faire du baby-sitting ou à travailler dans des bars. Je connais aussi nombre d’artistes, jeunes ou moins jeunes, qui tirent exagérément le diable par la queue, et dont certain(e)s sont exclu(e)s de toute diffusion ; tout comme je connais des poètes, écrivains, philosophes, réalisateurs de documentaires, etc., pareillement exclus et jamais invités dans le « réseau » des centres dramatiques, centres chorégraphiques et autres scènes nationales prétendument « pluridisciplinaires » ; qui sont aujourd’hui de véritables soutiers de la culture, trimant silencieusement à leurs dépens et pour le plus grand profit des entrepreneurs culturels et autres incubateurs de projets culturels innovants.

Tout cela est connu, dira-t-on sur un air de « c’est comme ça, on n’y peut rien ». Et bien si, on y peut quelque chose, car #onvautmieuxqueça. Et si l’on se disait, pour reprendre une formule chère à Jack Ralite, infatigable sentinelle d’une réelle et véritable démocratisation culturelle : « je ne me plains pas, je porte plainte. » Il se trouve qu’en France, et pas seulement, quelque chose se passe… avec le bourgeonnement du mouvement #NuitDebout, qui fait tache d’huile, sauf dans les « institutions culturelles ». L’article que j’ai mis en ligne le 19 avril dernier sur mon blog Mediapart a suscité de nombreux commentaires…, dont aucun n’émane d’artistes ou de directeurs/directrices en charge de ces institutions culturelles (à l’exception de Paul Rondin, directeur délégué du festival d’Avignon).

Propagation de l’autocensure

Ce silence va bien plus loin : ayant sollicité auprès d’une cinquantaine de ces artistes et/ou directeurs/directrices un retour personnel et privé pouvant prendre la forme d’un désaccord, ma messagerie est restée… désespérément vide. Ces gens-là n’ont visiblement pas eu le temps de répondre, à moins qu’une forme d’autocensure (la peur de se mouiller) ne soit bien plus répandue que ce qui pouvait s’imaginer. Tel serait donc le triste état de la culture subventionnée, mise sous tutelle. Mais ce n’est pas tout. De façon privée (non publique), j’ai commencé à suggérer à certains directeurs et directrices d’événements culturels que puissent être envisagés des rassemblements, débats, forums, qui puissent singulièrement faire écho à #NuitDebout. J’ai ainsi proposé à la directrice des Rencontres chorégraphiques de Seine-Saint-Denis (du 11 mai au 18 juin) qu’un débat ouvert puisse être tenu sur la question du corps social. Cela ne semblait pas illégitime, après avoir lu, dans l’édito de l’édition 2016, que celle-ci entendait promouvoir « une danse d’aujourd’hui qui témoigne des représentations du monde et de l’universalisme des questions » et que, de surcroît, « l’art est un potentiel d’émancipation, un domaine du sensible et des idées dont les enjeux nourrissent dialogues et débats dans une communauté en alerte, exposée à un contexte social, politique et artistique qui la fragilise. » Il me fut répondu qu’une « table ronde » était d’ores et déjà programmée, le 11 juin, sous l’intitulé « Pourquoi faire nu-e quand on peut faire habillé-e ? » La belle affaire…

Semblable proposition fut pareillement adressée à la direction du Théâtre de la Ville, qui organise du 11 mai au 4 juin le festival Chantiers d’Europe. Compte-tenu de la présence simultanée d’artistes venus de Grèce, du Portugal, d’Italie, de Pologne, de Suède, et d’une journée consacrée à « l’Utopie » (le 13 mai au Palais de Tokyo), « à l’aune d’une vision ouverte et neuve, qui transcende les frontières, les limites, les langages, dans un lien à la fois nécessaire et naturel à l’Europe, en tous cas viscéralement incompatible avec les tentations de replis sur les « priorités nationales » et de rejet de l’autre qui affleurent ici et là », j’ai émis l’idée qu’un forum puisse questionner et titiller nos désirs d’Europe. La réponse n’est jamais venue, tout au plus me fit-on savoir que les institutions culturelles n’avaient pas à « récupérer Nuit Debout ». Que les bonnes âmes se rassurent : 40 jours après son irruption en places publiques, Nuit Debout, en tant que mouvement, reste absolument irrécupérable. J’estime en revanche qu’il est grandement fautif, de la part des institutions artistiques et culturelles, ne pas chercher à récupérer (en inventant des formes neuves, non programmées) l’énergie et les idées collectives dont Nuit Debout est le catalyseur, ainsi que la dé-hiérarchisation des décisions qui s’y expérimente.

Pour ma part, en tout cas, sans attendre une éventuelle grève générale, je me mets en grève critique de tout spectacle, événement ou festival qui ne saurait accueillir, d’une façon ou d’une autre, ce qui éclot avec Nuit Debout (et disant cela, je n’ignore évidemment rien des initiatives Orchestre Debout, Poésie Debout, Auteurs Debout, Musées Debout, etc., qui irriguent d’ores et déjà les allées et contre-allées de la citoyenneté en devenir que constitue lentement mais sûrement Nuit Debout.)

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