Dernières nouvelles de la peste (03). Pour en finir avec la peur.

Le confinement peut se révéler anxiogène, non seulement parce qu’il manifeste la dangerosité sociale du virus, qu’il rend perceptible le risque d’isolement, mais aussi parce qu’en creux, il fait sas de transition vers un autre monde où nous devrions renoncer à nombre de nos confortables habitudes et certitudes.

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Je lis, sur Facebook et autres réseaux sociaux, maint message où transpire une bonne dose d’angoisse. Comment se protéger de « l’ennemi » ? Pas assez de gel. Pas assez de tests. Pas assez de masques (qu’il faille en la matière blâmer l’impéritie gouvernementale, oui, mille fois oui -voir publication précédente. Lire aussi cet article sur Mediapart). Si je commande un livre (ou tout autre objet) par internet, ne risque-t-il pas d’avoir été contaminé par ceux qui l’auront manipulé ? Sans parler du confinement : chacun.e fait part de ses astuces pour supporter l’épreuve. Mais si cela doit durer 2 ou 3 mois ?
Face à une situation tellement inédite, et tellement imprévue, il est logique que l’angoisse prenne le pas. Chacun voit midi à sa porte (sauf à 20 h, où l’élan collectif pousse à applaudir les soignants) : la nature humaine est ainsi. Sachons toutefois relativiser. En matière de protections élémentaires, rappelons-nous que, dans le monde, 3 milliards de personnes n’ont pas accès à l’eau (et encore moins au savon). Prenons conscience que dans certains pays, ou dans certaines situations (telle celle des migrants concentrés dans des camps de fortune), la « distanciation sociale » n’a aucun sens. Et réalisons que dans beaucoup de pays pauvres, qui n’ont pas notre système de santé (même si celui-ci a été gravement fragilisé), le Coronavirus risque de faire une véritable hécatombe. En Afrique, en Amérique latine, en Afghanistan, où chaque jour, près de 15 000 personnes rentrent par voie terrestre via la frontière avec l’Iran, le deuxième foyer mondial du coronavirus

Cela ne suffit certes pas. La peur se diffuse parce que ce virus est a priori insaisissable, qu’il n’y a encore ni vaccin ni traitement. Et puis, si l’on en croit le président de la République, nous serions « en guerre ». Et la guerre, c’est pas très rassurant.
Pourtant… Nous savons bien que nous ne sommes pas en guerre.
Et surtout, si ce virus est encore en partie inconnu, nous savons très bien quel écosystème l’a produit et propagé (voir mes précédentes publications). Nous le savons, mais nous ne voulons y croire (certains préférant accorder foi à de délirantes théories complotistes), parce que croire ce que nous savons déjà impliquerait de profondément remettre en cause notre fonctionnement collectif, ce que nous produisons, consommons, etc.
Le confinement peut se révéler anxiogène, non seulement parce qu’il manifeste la dangerosité sociale du virus, qu’il rend perceptible le risque d’isolement (contre lequel s’inventent toues sortes de ruses virtuelles), mais aussi parce qu’en creux, il fait sas de transition vers un autre monde où nous devrions renoncer à nombre de nos confortables habitudes et certitudes. Un monde encore inconnu. Et rien n’effraie tant que l’inconnu. « Angoisse mal refoulée » comme le dit Jean-Luc Nancy dans « Un trop humain virus », texte sur l'inscription de l'épidémie dans une époque de mutation de la société, qu’il vient d’offrir à une nouvelle chaine YouTube, "Philosopher en temps d'épidémie"
Le virus fait peur parce que c’est un ennemi invisible. Mais nous ne nous effrayons presque plus de ce que nous avons tous les jours sous les yeux : l’explosion de la précarité et du nombre de sans-abri qui peuplent les métropoles ; l’inhumanité de la situation des migrants (près de 17.000 personnes sont mortes en Méditerranée depuis 2014, selon l’Organisation internationale pour les migrations), etc, etc.

Combattre le Coronavirus, c’est certes, en urgence, éteindre l’incendie en se pliant aux mesures de confinement, en adoptant les gestes de bon sens qui sont recommandés. Mais d’autres virus, encore plus redoutables, surviendront à l’avenir. Combattre ce virus-là (et ceux à venir), c’est donc combattre radicalement les conditions écosystémiques qui l’ont rendu possible. Et pour cela, il faut surmonter la peur qui nous tétanise et nous empêche d’aller vers les bonnes décisions.
Effet collatéral positif du Coronavirus : depuis hier la littérature est reconnue comme un bien de première nécessité ; les librairies de proximité peuvent ouvrir leur portes (à certaines conditions). A elle seule, la littérature ne sauvera pas le monde. Je trouvais bien optimiste hier matin sur France Inter, Sylvain Tesson qui appelait Rimbaud à la rescousse, pour espérer qu’une fois traversé cette « saison en enfer » qui constitue notre présent, viendraient de futures « Illuminations ». Soit. L’optimisme n’est pas un vilain défaut.


Plus modestement, je voudrais renvoyer à quelques pages essentielles (surtout en cette période) de l’écrivain mozambicain Mia Couto. C’est un petit fascicule, édité en France par Michel Chandeigne (4,80 €), qui retranscrit le discours lu (et non improvisé comme on lui avait demandé) par Mia Couto, invité en 2011 aux Conférences d’Estoril, au Portugal, en marge de débats internationaux sur les défis de la globalisation. Son titre : « Murer la peur ».
Mia Couto y dit notamment : « Il y a des murs qui séparent des nations, des murs qui divisent les riches et les pauvres. Mais aujourd’hui, il n’y a pas de mur qui sépare ceux qui ont peur de ceux qui n’ont pas peur. Sous les mêmes nuages gris où nous vivons tous, Sous les mêmes nuages gris où nous vivons tous, au sud et au nord, à l'ouest et à l'est .... Sur cette espèce d’hystérie collective, Eduardo Galeano a écrit la chose suivante : Ceux qui travaillent ont peur de perdre leur travail. Ceux qui ne travaillent pas ont peur de ne jamais trouver de travail. Qui a peur de la faim, a peur de la nourriture. Les civils ont peur des militaires, les militaires ont peur du manque d’armes, les armes ont peur du manque de guerres. Et si ça se trouve, il y en a qui ont peur que la peur prenne fin. » (A voir : lecture (en portugais) par Mia Couto de « Murer la peur »)

Et nous ? Aurions-nous peur que la peur prenne fin ?
Le coronavirus et le confinement auquel il nous oblige, nous atteignent. Il y aura des morts, peut-être des proches. Mais nous n’allons pas nous effondrer. Nous allons trouver des remèdes. Nous le savons. Et portant, nous redoutons cet effondrement, non seulement parce qu’il serait celui de notre for intérieur, mais parce qu’il sera systémique. Des pans entiers de l’économie, de la finance, etc., pourraient, devraient, vont s’effondrer. A terme, plus ou moins proche. Autant s’y préparer.
Dans un précédent billet, j’ai dit trop vite que je n’étais pas collapsologue. Je suis en train de le devenir. J’avoue : jusqu’à présent, je suis resté trop au large des théories de l’effondrement, parce que ce seul mot d’effondrement (quand bien même il me semblait inéluctable, quand bien même je pouvais même le désirer) pouvait m’effrayer. Il est temps de comprendre que la fin D’UN monde (ce monde-même qui a produit le coronavirus) n’est pas la fin DU monde. Au contraire : l’effondrement systémique du monde auquel nous avons pris part jusqu’à présent est peut-être la condition sine qua non pour que le monde nous sur-vive.

APPENDICE

Masque-baillon pour les insurgés qui réclament les masques. © Chiara Mulas. Masque-baillon pour les insurgés qui réclament les masques. © Chiara Mulas.

Citoyennes, citoyens, dormez en paix confinée. Nous sommes six fois en guerre, mais Jupiter et son gouvernement ont tout prévu. La preuve ? En mai 2018, le gouvernement a attribué un marché de plus de 17 millions d’euros de fourniture de grenades et de fusils de lancement. En août 2018, s’est ajoutée une commande de 40.000 grenades de « désencerclement », pour un montant de 1,7 million d’euros. Et en juin 2019, nouvel appel d’offres du ministère de l’Intérieur visant à acquérir, sur les quatre prochaines années, 25 millions de… cartouches de fusil d’assaut pour une valeur estimée à 11 millions d’euros.
Voilà qui devrait singulièrement impressionner l’ennemi-coronavirus !
Des masques ? Pour quoi faire ?

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