Christophe Girard, pour mémoire

Pour Mazarine Pingeot, Alice Coffin serait une « extrémiste de la médiocrité », comme la romancière québécoise Denise Bombardier s’était fait traiter de « connasse » en 1990 après avoir attaqué Matzneff lors d'Apostrophes. Et Christophe Girard dans tout ça ? L’ex-adjoint à la Culture a menti sur la nature de sa relation avec l’écrivain suspecté de viols sur mineurs. Mais ce n’est pas tout…

Christophe Girard en novembre 2009 © Jean-Baptiste Millot, Qobuz. Christophe Girard en novembre 2009 © Jean-Baptiste Millot, Qobuz.
Clouée au pilori. Dénigrée, vilipendée, menacée (jusqu’à devoir faire l’objet d’une protection policière) : Alice Coffin serait l’une de ces « extrémistes de la médiocrité » que fustige Mazarine Pingeot dans une tribune publiée par Le Monde : « Ce mortel ennui qui me vient, devant la victoire d’extrémistes de la médiocrité au nom de « l’éthique », discréditant les combats féministes : ceux qui luttent pour l’égalité des droits, l’égalité des chances, avec à l’horizon une véritable révolution anthropologique. (…) Aujourd’hui, les femmes sont assez puissantes pour mener ce combat politique, pourquoi s’en tiendraient-elles à occuper la seule place du ressentiment et de la vengeance, de la délation et de la vindicte ? Est-ce cela, la place naturelle de la femme ? »
Je voudrais ici, modestement, apporter mon plein et entier soutien à Alice Coffin. Il n’est pas inutile de rappeler un précédent. Le 2 mars 1990, sur le plateau de l’émission Apostrophes, la chroniqueuse et romancière québécoise Denise Bombardier est la seule à avoir osé attaquer Gabriel Matzneff, également invité par Bernard Pivot (voir ICI). Quelques jours plus tard, Philippe Sollers la traite de « connasse ». Et dans Le Monde du 30 mars, la critique littéraire Josyane Savigneau s'en prend directement à elle : "Découvrir en 1990 que des jeunes filles de 15 et 16 ans font l'amour à des hommes de trente ans de plus qu'elles, la belle affaire !". Aujourd’hui âgée de 78 ans, Denise Bombardier a récemment confié à franceinfo comment cette prise de position lui a valu d'être vilipendée par certains intellectuels français (lire ICI) : « toute la boue qu'on m'a lancée après, ça a été encore plus fort et plus violent que je ne l'imaginais. »
Et aujourd’hui ? Il est assez cocasse de voir Mazarine Pingeot ferrailler sur la question de « l’éthique », sans d’ailleurs nommer précisément l’objet de son courroux (en illustration de sa tribune,
Le Monde publie heureusement une photo de la manifestation devant la mairie de Paris à l’appel du collectif Nous toutes et d’Europe Ecologie-Les Verts, le 23 juillet). Peut-être eut-il été utile de préciser que Mazarine Pingeot était avec Bertrand Delanoë, l’un des deux témoins choisis par Christophe Girard pour son mariage, le 7 juin 2013…
Gabriel Matzneff, pour sa part, est sorti de son silence par le biais d’un mail à BFMTV (lire ICI) : il se dit « outré » et « catastrophé » et s’inquiète du sort réservé à son « ami » Christophe Girard. Quant à Anne Hidalgo, elle se disait, le 23 juillet, « écœurée » : « Dans quelle démocratie vivons-nous où le droit est piétiné par la rumeur, les amalgames et les soupçons ? », apportant « tout [son] soutien à [son] ami Christophe Girard. » Une « affaire » qu’elle qualifiait la veille, dans un tweet, de « non-sujet ».

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Un non-sujet, vraiment ? Qu’est-il reproché à Christophe Girard ? En effet, il n’est à ce jour visé par aucune plainte, et n’a été entendu que comme témoin dans l’enquête préliminaire en cours pour « viols commis sur mineurs » visant Gabriel Matzneff. Mais à tout le moins, il apparaît aujourd’hui qu’il a menti, aux enquêteurs comme dans ses déclarations publiques, sur la nature de ses liens avec Matzneff, plus intimes et amicaux que ce qu’il a bien voulu en dire. Ce n’est pas un crime en soi, certes. Mais alors, pourquoi mentir ? La révélation par Mediapart (ICI) des trois repas en tête-à-tête avec l’écrivain, en 2016, 2017 et 2019, a de quoi intriguer.

Il n’est pas indifférent que ces trois repas aient fait l’objet de notes de frais payées par la Ville de Paris. La troisième note, en date du 12 février 2019, au restaurant Le Taxi Jaune, dans Le Marais (à deux pas du domicile personnel de Christophe Girard), porte sur un montant de 85 €, ce qui laisse imaginer un repas copieux ou fort bien arrosé (au Taxi Jaune, le menu de midi est à 27 €). Au-delà du montant, c’est le principe même qui choque. S’il s’agissait d’un repas amical et privé, rien ne peut justifier que l’adjoint à la Culture de la Ville de Paris se soit fait rembourser la note. D’autant qu’avec un revenu mensuel supérieur à 25.000 €, Christophe Girard a les moyens d’inviter ses amis à déjeuner sans solliciter l’agent du contribuable. Mais l’adjoint-démissionnaire prétexte qu’il s’agissait d’un repas « professionnel » dans le cadre de la journée écriture-manuscrit, organisée par la Ville de Paris en mai 2019. Là encore, il s’agit visiblement d’un mensonge. Dans un article de blog, en janvier 2019, j’avais ironisé sur l’annonce de cette manifestation intitulée Paris’écrit : « Lors de ses « vœux à la presse et au monde de la culture », Christophe Girard a fixé le cap d’une noble ambition : « recréer du lien, redonner le goût et l’envie d’écrire, à l’heure ou le Web et les réseaux sociaux, sur lesquels on s’adresse à la cantonade, rendent fous. » Le printemps verra donc éclore, en partenariat avec La Poste, un nouvel événementiel, Paris’écrit, qui « permettra aux Parisiennes et aux Parisiens d’envoyer une lettre ou une carte postale à la personne de leur choix. » Diantre, quelle audace ! Rassurons-nous cependant : ce grand projet populaire, s’il favorisera comme il se doit, « le lien, l’attention à l’autre et l’émancipation », ne durera qu’une seule journée… Ouf ! Mais cette journée, il faut la préparer aux petits oignons. Mission a été confiée en ce sens (on ignore encre le budget) à Sophia Hocini et Olivier Chaudenson. »
Christophe Girard n’était donc en rien organisateur de cette journée, dont le programme (qui n’a pas laissé un souvenir impérissable !) ne prévoyait en rien le concours d’écrivains. Ce n’est qu’un détail, dira-t-on, et les 85 € du repas avec Matzneff ne vont certes pas à eux seuls ruiner la Ville de Paris. Mais c’est un détail qui en dit long, au-delà de « l’affaire Matzneff », sur le mélange des genres, entre intérêts publics et privés, dont s’était rendu coutumier Christophe Girard. J’avais consacré à ce sujet une longue enquête sur mon blog Mediapart en janvier 2019 (Lire ICI). Enquête passée, à l’époque, totalement inaperçue… sauf de Christophe Girard lui-même. S’il y avait eu matière, il n’aurait pas hésité une seconde à me poursuivre en diffamation. Ses représailles furent d’une autre nature. Selon ce qu’on m’a rapporté (et qui fut, dans les faits, vérifié), il a donné instruction à certain théâtre de la Ville de Paris, pour lequel j’écrivais régulièrement depuis 30 ans, de m’interdire de toute publication. Un grand démocrate, vraiment !

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