Jean-Marc ADOLPHE
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Billet de blog 31 janv. 2017

Hamon est-il désirable?

Seul un désir de futur commun, surmontant différences et rancœurs, peut rassembler une dynamique de gauche. Mais le désir, ça ne se décrète pas, ça se cultive. Petit essai improbable de science politique.

Jean-Marc ADOLPHE
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 « Je comprends que c’est ça, le vingt-et-unième siècle.

Une sédimentation de fictions

 et la prison que nous construisons,

 pierre après pierre, dans l’espoir

 de nous libérer du vertige.

 Pour retrouver un sol, une Terre,

 où habiter. »

 Camille de Toledo, L’Inquiétude d’être au monde, éditions Verdier, 2010

Benoît Hamon sent la rose ! © Jeff Pachoud

Déjouant un certain nombre de pronostics, Benoït Hamon a remporté haut la main la primaire de la gauche et se retrouve donc investi comme candidat socialiste à la prochaine élection présidentielle. On se doute que le choix ainsi issu d’un suffrage auquel ont pris part 2,1 million de votants (soit 70 fois de plus que ce qui reste d’adhérents du Parti socialiste) n’ira pas sans quelque peu chambouler l’actuel échiquier politique. Certains élus socialistes ont d’ores et déjà annoncé qu’ils allaient soutenir Emmanuel Macron, sans parler des quelques 80 radicaux de gauche qui ont rejoint l’ancien ministre de l’Économie, bafouant au passage l’engagement de leur parti à respecter le verdict de la primaire de gauche, à laquelle a participé Silvia Pinel. Nous allons en reparler. Mais bref, voilà donc Hamon. De quel engouement est-il le nom ?

Je me sens ici contraint de faire mon coming out. Bien qu’ayant dit, et écrit, que je ne voterais plus jamais socialiste (entre autre ulcères provoqués par le règne de François Hollande, l’attitude de certains élus socialistes et du gouvernement de Manuel Valls a l’égard des populations Roms a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase : on peut relire ici mon billet « France 2013 : régime d’apartheid ? Lettre ouverte à Manuel Valls, ministre de l’intérieur », mis en ligne en février 2013), j’avoue avoir participé aux deux tours de la primaire de gauche, et chaque fois glissé dans l’urne le nom de Benoît Hamon. Je précise, si besoin est, que je suis loin de me désintéresser des candidatures de Jean-Luc Mélenchon et de Yannick Jadot, qui portent l’une et l’autre d’intéressantes propositions, tout comme je tâche de suivre d’autres mouvements politiques (de Nouvelle Donne à la Fédération Anarchiste !), des initiatives citoyennes et d’autres mouvements de pensée (ils seraient trop nombreux à énumérer) qui ne seront pas directement représentés à l’élection présidentielle. J’ajoute à toutes fins utiles que, depuis fort longtemps, j’ai cessé de considérer qu’une élection, quelle qu’elle soit, puisse à elle seule véritablement modifier le cours des choses. Raison pour laquelle, parmi d’autres, j’ai éprouvé un tel enthousiasme vis-à-vis d’un événement imprévisible comme l’a été Nuit Debout, y compris dans son inachèvement, ce dont témoigne « Nuit Debout et culture assoupie », que j’ai récemment publié aux éditions L’Entretemps.

Quelle a donc été l’inversion de tendance qui m’a conduit à participer à cette primaire de gauche et à accorder mon suffrage à un socialiste, fut-il « frondeur » ? En cherchant bien (et sans doute pas très loin), je pourrais qualifier certaines positions de Benoît Hamon de bien timides, voire timorées (notamment, et en premier lieu, sur l’Europe). Mais j’ai préféré voir le verre à moitié plein plutôt qu’à moitié vide. Force est de constater qu’une proposition de Benoît Hamon est venue s’imposer dans le débat (celui de la primaire, mais pas seulement) : il s’agit bien évidemment du « revenu universel ».  Pour une fois qu’un thème parvient à s’imposer dans le débat public sans provenir en ligne directe des épouvantails brandis par le Front national (l’immigration, la sécurité, l’identité nationale, etc, etc.), on aurait tort d’en minimiser l’impact. Le soudain écho (positif ou négatif) rencontré par la perspective d’un revenu universel (ou, variante, un « revenu de base pour tous ») est d’autant plus spectaculaire que voici encore très peu, hormis certains cercles limités, celle-ci semblait relever d’une « proposition d’illuminés », comme l’écrivait ici-même, Guy Baudon sur son blog, en mai 2015.

Ce coche, Arnaud Montebourg l’a raté. Il avait pourtant à ses côtés, depuis l’été 2011, l’économiste Julien Dourgnon (ex-directeur des études et de la communication de l’UFC-Que choisir), d’abord « coordinateur des experts » en vue des primaires socialistes de 2012, qui allait ultérieurement rejoindre le cabinet ministériel du chantre du « made in France », en tant que conseiller en charge des industries culturelles et du numérique.  En mai 2014, Julien Dourgnon figurait sur la liste Île-de-France de Nouvelle Donne, et cet ardent défenseur du revenu universel a plus récemment rejoint l’équipe de Benoît Hamon. Le revenu universel, ce n’est pas le truc de Montebourg. Comme il l’indiquait au micro de RTL, le 3 janvier dernier, ce n’est pas à ses yeux « un modèle de société » : « Je suis un petit peu comme Victor Hugo lorsqu’il exaltait le travail fier. Je crois à la société du travail car c’est l’outil de dignité du citoyen », disait-il alors. Une semblable ligne de fracture a opposé Manuel Valls (qui s’est qualifié de « candidat du travail ») et Benoit Hamon lors du débat de l’entre-deux tours.

« La société du travail est caduque »

Il faut dire que, de tous les candidats déclarés à l’élection présidentielle, de gauche comme de droite, Hamon est le seul à penser (ou à dire) que nous sommes entrés dans un processus de raréfaction du travail, notamment du fait de la révolution numérique, et qu’il est illusoire de penser qu’un « retour de la croissance » ramènerait automatiquement le plein-emploi (ou alors, à quel prix ?). Ce faisant, Benoît Hamon n’invente pas la poudre. L’idée même d’un « revenu social » est loin d’être neuve. Dès 1934, l’économiste Jacques Duboin (1878-1976), fondateur de la Ligue pour le Droit au Travail et le Progrès Social, auteur d’En route vers l’abondance et théoricien de l’économie distributive, en avait posé les jalons. Plus récemment, en 1988, dans Métamorphoses du travail, quête du sens (éditions Galilée), André Gorz revendiquait également un droit inconditionnel à un revenu, étant donné que « l’économie n’a plus besoin (et aura de moins en moins besoin) du travail de tous et de toutes […] La société de travail est caduque, le travail ne peut plus servir de fondement à l’intégration sociale. » À l’époque, de tels propos passaient, au choix, pour visionnaires… ou farfelus.

Qu’en est-il, trente ans plus tard ? (avec, au passage, quelques étapes majeurs, comme Le Travail dans vingt ans, paru en 1995 aux éditions Odile Jacob, fruit d’une commission présidée par Jean Boissonnat dans le cadre du Commissariat général du Plan). Avec « Nuit Debout et culture assoupie », j’ai consacré plusieurs pages à ce sujet (dans un chapitre intitulé « Le monde El Khomri [travail et culture, la rade des désirs] ») et je ne vais pas me répéter ici. Mais très brièvement, deux rapports récents du Forum économique mondial et de l’Organisation Internationale du Travail indiquent que l’impact des nouvelles technologies, dans les années à venir, créera certes de nouvelles fonctions et de nouveaux métiers, mais que la destruction d’emplois sera beaucoup plus importante. Selon l’O.I.T., à l’horizon 2020, onze millions de personnes supplémentaires seront sans emploi.

Certes, ce n’est là que prospective, et au fond, personne n’est sûr de rien. Mais pour l’heure, sans être expert du Forum économique mondial, tout un chacun peut constater que l’emploi salarié ne court pas les rues, et que s’accentue dans de nombreux domaines une précarisation des formes de travail. Comme le dit Julien Dourgnon dans un entretien tout récemment paru dans Alternatives économiques : « L’équivalence travail-emploi est une convention sociale en situation de monopole. Il faut en finir avec ce monopole. L’emploi est relativement rare, le travail lui est abondant. Cette conception obsolète du travail se lit dans l’organisation de notre protection sociale. Celle-ci a été imaginée pour une société de plein emploi où les individus sont seulement soumis à des accidents de parcours rares et brefs. Elle répond imparfaitement aux besoins d’une société installée durablement dans le sous-emploi et le travail précaire. Confrontés à la réalité, les responsables politiques tentent de faire face en allongeant la durée d’indemnisation avec les droits rechargeables de l’indemnisation chômage, ou en étendant le périmètre du RSA aux 18-25 ans. (…) Mais toutes ces aides, aussi utiles soient-elles sur le plan matériel, dégradent l’estime de soi de leurs bénéficiaires. Comme le dit Daniel Blake à une employée de l’administration britannique dans le dernier film de Ken Loach : « sans amour propre, on est foutu dans la vie ». Les gens sont catégorisés, comme exclus, pauvres..., et marqués comme du bétail. »

Entretien avec Julien Dourgnon sur le revenu de base (mai 2015) © Guy Baudon

La grande originalité de Benoît Hamon est de ne pas fuir ce constat (qui s’impose, même si on a le droit de ne pas être entièrement d’accord) sans pour autant en tirer de conclusion accablante ni défaitiste (du genre : au nom du « réalisme », on rogne sur le droit du travail et un certain nombre de protections sociales, parce qu’il faut bien s’adapter, hein ?). Mieux, même : Hamon a l’outrecuidance de parler d’un « futur désirable ». Après « Faire battre le cœur de la France », slogan qui ne casse pas trois pattes à un canard, ce « futur désirable » devrait désormais être l’enseigne de sa campagne à venir ! Je dis ça, je ne dis rien… Je constate simplement qu’auprès de jeunes qu’il m’arrive encore de côtoyer (et pas seulement, la jeunesse est un état d’esprit, n’est-il pas ?), cette simple formule dope quelque chose d’assez incroyable, qui nous extrait à la fois des mornes débats technicistes (dont seuls les journalistes patentés semblent raffoler), et d’autre part des relents atrabilaires de la Marine nationale.

Puissance du désir

C’est assez fou, la puissance du désir. Surtout venant après des années (des décennies ?) ou « la politique » s’est ingéniée à en éteindre les foyers, réservant la passion (souvent triste) de la chose publique aux ceux qui savent forcément, aux experts de nos vies, aux statisticiens des inversions de courbes, aux costards-cravates-et-pas-un-pli-qui-dépasse, sans compter les maniganceurs d’appareil qui font et feront toute leur carrière dans tel ou tel parti, ou grâce à lui, naviguant sans états d’âmes de la fonction publique aux intérêts du privé (aucune inquiétude pour Macron, par exemple. Quand En Marche se retrouvera coincé dans l’ornière, il retrouvera paisiblement une place chez Rotschild sans passer par la case Pôle emploi, ça ferait mauvais genre dans un CV).

Je rêve qu’aux journalistes qui ne manqueront pas de lui demander de préciser son programme, point par point (comme si un programme présidentiel tenait du catalogue ; comme si un aspirant-Président devait avoir un « programme » : des intentions suffisent, pour peu qu’elles ne soient pas reniées et trahies ensuite), Hamon réponde : « Mon programme, c’est le désir ». Pas le sien propre, on s’en fiche un peu (on ne va pas voter pour un type qui n’aurait pour seul désir que d’accéder au pouvoir. Et après : pour en faire quoi ?). Les nôtres, de désirs, multiples, variés, composites, incroyablement fertiles.

Sur le désir, existe une abondante littérature. Georges Bataille, par exemple : « la lucidité est le conséquence d’un excès de désir. » Après tant d’années condamnées au fatalisme du renoncement ou de l’accommodement, un peu d’excès ne saurait faire de mal. Un peu plus délicat, mais il faut citer ici Bernard Noël : « La chambre d’avenir a été conçue de telle sorte que le futur puisse y remonter peu à peu vers sa source en effaçant les descendances inutiles. Il s’y produit un grand retroussement discret de souvenirs à mesure que, là-bas, dans la chambre de tentation, je projette une réalité correcte à la place de celle que m’extorquèrent les promoteurs de fictions exemplaires. » (L’Espace du désir, éditions L’Ecarlate, 1995). Quant à la « poétique de la relation » (Édouard Glissant) qu’il conviendrait de ressourcer entre désir et politique, disons que la page est encore vierge de ce que nous aurons à y écrire, étant acté que nul « désir de politique » ne viendra véritablement se lever si n’y incite pas une « politique du désir ».

Depuis le début de la Vème République, jamais le désir n’a été au centre d’un discours politique, ou alors exceptionnellement, dans le contre-pouvoir (et les contre-discours) de certains slogans rêveurs de mai 68, que certains se sont vite empressés d’ensevelir sous le divertissement de la culture ou encore, pour d’autres (parois les mêmes), d’en transformer la charge libertaire en insouciance libérale et décomplexée. Certes, en 2005, objectera-t-on, l’association Désirs d’avenir a été constituée, afin de soutenir l’action de Ségolène Royal en marge du Parti socialiste. Qu’est-ce qui, alors, n’a pas fonctionné ? Quels ont été les ratés de la machine désirante ? Sa conception même, somme toute pas assez désirante, quelles qu’aient été les intentions participatives alors affichées. « Désirs d’avenir » était un intitulé beaucoup trop vague, et cependant comme déjà enserré dans un double corset, sans véritable vases communicants entre « désirs » et « avenir ». L’expression « Futur désirable » est encore beaucoup plus vague, ce qui l’ouvre généreusement à toutes sortes d’interprétations. Et les mots, parfois, sont importants. Si Nuit Debout s’était intitulée Nuit Rouge, comme il fut un temps envisagé, il n’est pas certain qu’ait pu lever la pâte collective que nous avons connue au printemps dernier.

L’allusion à Nuit Debout, ici, n’est pas fortuite. Il ne s’agit pas de relier artificiellement ce qui pourrait relier la candidature de Benoît Hamon au mouvement d’occupation de places du printemps 2016 (ainsi, la remise en cause de la loi Travail), mais de voir plus loin, par-delà l’espace inachevé qu’a ouvert et ensemencé Nuit Debout. A l’enseigne du « futur désirable », un défi de taille (littéralement) attend en effet Benoît Hamon : le désir ne se décrète pas, il se cultive. Il va falloir lever une armée de jardiniers pour désintoxiquer les sols, préparer les semis, veiller la pousse, et recueillir les fruits. De tels jardiniers, il en existe beaucoup sur tout le territoire, plus sûrement que dans les cabinets ministériels et les bureaux de la rue Solférino.

Souvenons-nous qu’au tout début de Nuit Debout, le premier sondage (réalisé par l’IFOP) établissait que 76 % des personnes sondées « comprenaient » Nuit Debout, et que 61 % assuraient même « soutenir » les manifestants qui occupaient la place de la République à Paris. Sans doute le côté foisonnant, parfois brouillon, de Nuit Debout, ainsi que l’insistance avec laquelle certains médias (et des membres du gouvernement, Manuel Valls en tête) ont systématiquement mis l’accent sur les « casseurs », ont contribué à peu à peu éroder ce capital de sympathie dont bénéficiait le mouvement. Mais ce n’est pas une raison pour oublier ce qui a été en germe avec Nuit Debout : un évènement de parole, de rassemblement, de rencontre, d’échange, de contestation mais aussi de proposition, dont le succès inattendu doit précisément à une aspiration jusqu’alors largement informulée à dé-hiérarchiser les modes d’organisation, de prise de décision, de formulation des possibles. Bref, une tentative inouïe de réinventer l’exercice du politique. Dans un cadre et un contexte totalement différents, Benoît Hamon et son entourage seront bien inspirés de reprendre et transformer certains de ces germes. Pour après (l’élection), mais dès maintenant (dans la manière de « faire campagne »). Il n’y a pas d’homme providentiel, qui en lieu et place de désirs à mobiliser, viendrait vendre du rêve (Ah, le célèbre discours du Bourget…). Seule l’expression d’une intelligence collective peut nous extraire des impasses où le système politique s’est lui-même enfermé. Et in fine, ainsi que l’énonce la fameuse phrase prêtée au Cardinal François Marty, «l’art de gouverner ne consiste pas à rendre souhaitable ce qui est possible. Il consiste à rendre possible tout ce qui est souhaitable. »

S’extraire de la logique des partis

Reste qu’avant de parvenir à cet « art de gouverner », le chemin de l’élection présidentielle est encore semé de nombreuses embûches. Pas tant pour Benoît Hamon himself que pour nous autres, « peuple de gauche », miné depuis tant d’années par un désir d’abstention, ou encore par des divisions qui semblent aujourd’hui irréconciliables.

Notons au passage que la situation présente est totalement inédite. À droite, rien de neuf. Le candidat désigné par la primaire de droite et du centre, François Fillon (dont je ne commenterai pas ici les déboires pénélopesques et autres) est le pur produit d’un parti politique, Les Républicains. Marine Le Pen, pour sa part, est l’héritière dynastique d’un parti aujourd’hui parfaitement structuré, hiérarchisé à l’extrême. A gauche, il en va tout autrement, si l’on excepte Yannick Jadot, désigné par une primaire interne au camp écologiste (quand bien même il s’est affirmé aux dépends de Cécile Duflot, défaite dès le premier tour). Après avoir quitté le gouvernement d’Emmanuel Valls, refusant de participer à la primaire de gauche, Emmanuel Macron a créé son propre mouvement, En Marche (j’entends d’ici les quolibets : « quoi, Emmanuel Macron, de gauche ? ». Je me contente de constater qu’il est issu d’un gouvernement socialo-socialiste, prétendument classé à gauche). Jean-Luc Mélenchon, pour sa part, a très tôt annoncé sa candidature et lancé le mouvement La France insoumise sans attendre l’aval du Parti communiste et des partis précédemment réunis au sein du Front de gauche. Quant à Benoît Hamon, enfin, s’il est membre du Parti socialiste, on peut difficilement prétendre qu’il soit désormais le candidat consensuel de son propre parti. Une importante reconfiguration politique est donc à l’œuvre, qui s’extrait largement des partis constitués.

Il est encore beaucoup trop tôt pour déceler très clairement les contours à venir de ce paysage politique en pleine décomposition / recomposition. En attendant, une chose est sûre : la gauche ainsi divisée court à coup sûr à la défaite. Faisons provisoirement l’impasse sur le cas Macron. Il est fort improbable que l’impétrant, tout entier à l’ivresse de son actuelle popularité, puisse envisager de se retirer, a fortiori en faveur de l’un ou l’autre du trio Hamon-Jadot-Mélenchon, qu’un champ miné doit désormais séparer.

Dès lors, qui de Hamon, de Jadot ou de Mélenchon, pourrait être le plus « rassembleur » ? Soyons réalistes : ni Jadot ni Mélenchon n’ont la moindre chance de gagner au second tour de l’élection présidentielle (ni, peut-être même, d’y parvenir). On comprend bien les positions et oppositions qui rendent difficile quelque accord que ce soit. Mais enfin, en leur temps (peu après la présidentielle), les élections législatives permettront à chaque camp de défendre ses propositions…

Dans une tribune publiée par le Huffington Post, Gérard Filoche a pris les devants. « Pour gagner nous avons une obligation de résultat », écrit-il : « aboutir à un programme commun de gouvernement rose vert rouge entre Benoit Hamon, Yannick Jadot et Jean-Luc Mélenchon. (…) Il faut en urgence construire une plateforme commune », sans préciser toutefois qui devrait s’effacer au profit de qui. Soyons réaliste, là encore. Parlons chiffres, pour commencer : 17 000 personnes inscrites à la primaire écologistes, contre plus de 2 millions de votants au second tour de la primaire de gauche. Avec tout le respect que l’on doit à Yannick Jadot et à Europe Ecologie-les Verts, un peu de modestie ne s’impose-t-il pas ? Quant à La France insoumise, le mouvement de Jean-Luc Mélenchon revendique 185.000 adhérents, ce qui est loin d’être un chiffre négligeable. Mais au-delà des chiffres… L’ouvrage programmatique de La France insoumise s’intitule L’Avenir en commun. Mais en commun avec qui, si la gauche est lourdement défaite à la prochaine élection présidentielle ? Que Jean-Luc Mélenchon fasse de sa présence au premier tour de cette élection une question d’ego, pourquoi pas ? Mais cela reviendrait, in fine, à reproduire un jeu d’appareils politiques que par ailleurs, Mélenchon dénonce si vertement. Car enfin, si l’on considère les dix mesures prioritaires de la France insoumise, adoptées par 77 038 votes via Interne, et qui comptent notamment la mise en place d'une assemblée constituante, l'abrogation de la loi Travail, la mise en place d'un plan de transition énergétique et le refus des traités de libre-échange comme le Partenariat transatlantique de commerce et d'investissement (TAFTA) ou l'Accord économique et commercial global (CETA), on ne voit guère ce qui, avec Benoît Hamon, serait irréconciliable. La proposition la plus singulière, et à mes yeux la plus prometteuse, d’une assemblée constituante, est sans doute le point qui mériterait, dans le meilleur sens du terme, de larges débats dans tout le pays. Cela peut commencer dès maintenant : pourquoi remettre au lendemain de l’élection ? Et dans la logique d’une démocratie citoyenne et participative que cherche à promouvoir Jean-Luc Mélenchon, pourquoi la question du maintien ou du retrait de sa candidature ne serait-elle pas soumise à un nouveau vote électronique des adhérents de La France insoumise ? A nouvelle donne, nouvelle consultation !

Je n’ignore pas évidemment pas l’existence d’un passif qui ne facilite guère d’éventuelles retrouvailles, en dehors même des leaders. A titre d’exemple, voici un commentaire déposé ce 30 janvier sur ma page Facebook : « Surtout pas avec Hamon et le PS ! Je crois que le PS en tant que parti n'a pas encore pris toute la mesure de la détestation qu'une partie des gens de gauche ont à son endroit, tant ils se sont sentis trahis par ce gouvernement ! ». Je sais, je viens aussi de là. Mais il est des moments où il faut savoir surmonter déceptions et sentiment de trahison, rancœurs et maux d’estomac ; étant entendu (chat échaudé craint l’eau bouillante) qu’en aucun cas élection ne vaut blanc-seing. A cet égard, quel que soit le candidat choisi ou retenu, ne serait-il pas opportun que soit mis en place un collège citoyen qui aurait pour fonction de veiller au respect des engagements de campagne ?

Rêvons un peu : il reste encore une fort improbable et ultime option de rassemblement. Que Benoît Hamon, Yannick Jadot et Jean-Luc Mélenchon, tous trois investis par des primaires ou par leur mouvement (pour Mélenchon), se réunissent en conclave et… décident de se retirer tous trois d’un commun accord, en parvenant à se mettre d’accord sur une quatrième personnalité, incontestable, et de préférence une femme. Le nom de Christiane Taubira vent évidemment en tête, mais pas seulement. Une lanceuse d’alerte ? (admirable Stéphanie Gibaud). Une artiste ? (Ariane Mnouchkine, Maguy Marin) ? Une autrice ? (Marie Ndiaye) Une scientifique ? (l’astrophysicienne Sylvaine Turck-Chièze). Ou… une femme de ménage ? (Corinne Dadat).

En tout cas, quel.le que soit le.la candidat.e, une seule question devrait s’imposer : « Mais quelle est donc cette nostalgie qui réarme partout les monstres oubliés ? Et ce siècle tout neuf, comment le peupler autrement que de tous nos regrets ? » (Doris Evans, Pièces d’un puzzle, 2001). Hamon ou pas Hamon, seul un « futur désirable » peut contrarier les monstres qui hantent aujourd’hui notre présent. En même temps qu’ici-même, la primaire de gauche rendait son verdict ; outre-Atlantique, de nombreuses manifestations réveillaient aux Etats-Unis l’exigence d’humanité et de dignité, ainsi que le devoir d’hospitalité, tellement bafoués par le décret anti-immigration de Trump. Après des primaires et une élection aussi désastreuses, il y a quelque chose de réconfortant dans une telle mobilisation citoyenne : seul un désir collectif et solidaire (celui d’un monde un tant soit peu meilleur) peut s’opposer à la fatalité du pire.

PS - A signaler : depuis hier, pétition à partir du blog des Invités de Médiapart : Des citoyen.ne.s électeurs appellent à signer une pétition mise en ligne qui a recueilli plus de 29 300 signataires ce mardi matin et demandant une coalition entre Jean-Luc Mélenchon, Yannick Jadot et Benoît Hamon pour le 1er tour de la présidentielle.

https://blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/300117/jean-luc-benoit-yannick-vous-avez-les-cartes-en-main

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