D'où vient et où va l'extraordinaire mouvement des Gilets Jaunes (1) par J. Chastaing

L'extraordinaire mouvement des gilets jaunes.  D'où vient-il et ou va-t-il ?  Transformations des luttes de classes en France de 2009 à 2018. En trois parties. Ici la première. Demain et après-demain la suite.

 5 Janvier 2019 - Jacques Chastaing

Analyse en trois parties- Les deux suivantes demain et après-demain

I. Un mouvement subversif qui vient de loin et en annonce d'autres

II. Petite chronologie du soulèvement des Gilets jaunes. Avant les Gilets Jaunes, déjà des gilets jaunes

III. Conclusion provisoire en forme d'introduction à la suite

Le formidable mouvement des gilets jaunes en France est complètement inédit et totalement original.

En même temps, aussi contradictoire que cela puisse paraître, il a une histoire et s'inscrit dans un mouvement plus large et plus long qu'on peut lire dans l'évolution et la transformation des luttes de classes en France depuis 2013 environ. 

Sous son apparence « citoyenne », sa dynamique est celle de la lutte de classe. Il est riche de tout le passé récent des luttes d'émancipation mais d'une richesse critique. Sa vigueur sociale qui trouve sa base chez les plus humbles, sa maturité politique, sa volonté d'horizontalité, son ouverture d'esprit, son intelligence tactique de la rue, sa mobilité et son imagination mobilisatrice, sa confiance en son propre pouvoir, sa capacité à résister à la répression comme aux corruptions élyséennes et télévisuelles, son génie à motiver, essaimer, entraîner, émanciper et durer, tout cela a une histoire dans les luttes.  

C'est ce que nous allons essayer de développer – au moins en partie - dans cet article. 

  • Défaite idéologique du patronat

    Depuis 2013, on a vu s'exprimer dans les luttes sociales la liquidation des valeurs que le patronat à construit laborieusement sur plus de 4 décennies pour soumettre à nouveau les travailleurs après leur émancipation durant la grève générale de 1968. 1

    Dans ces 4 décennies, le grand patronat a reconstruit son ascendant et son autorité autour de trois grands dogmes. 

    Il a échafaudé tout un endoctrinement de la pensée du moment  autour  de la « crise » dont ses média, ses journalistes, ses penseurs, ses économistes et ses hommes politiques de gauche et de droite, ont submergé les esprits et par là généré une peur qui faisait tout accepter. Face à cette peur, il a déplié en long et en large la solution du « privé » censé être bien plus  efficace que tout ce qui est « public » par son prétendu esprit d'innovation, son soit-disant goût du travail, son fameux ou fumeux « esprit d'entreprise ». Enfin, pour associer et enchaîner les salariés à cet esprit, il a donné une place centrale au « dialogue social » et aux directions syndicales au point qu'il a fait disparaître les statistiques des conflits du travail pour les remplacer par le chiffrage des accords patrons-ouvriers. 2 

    Or, le temps passant et les attaques s'aggravant, tout le monde constatait d'expérience qu'il y avait non pas un mieux mais une destruction continue de tous les acquis sociaux tandis que les dirigeants d'entreprise, les banquiers, les riches s'enrichissaient comme jamais. Les bénéfices et les dividendes explosaient en même temps que le patronat licenciait en masse au nom de la « crise » et que les riches échappaient à l'impôt par une extension considérable de la fraude fiscale. L’État finançait à milliards le grand patronat tandis qu'il pressurait la population et  détruisait les services publics. La crise n'était visiblement pas pour tout le monde.

    Le « dialogue social » devenait pour le plus grand monde une arnaque destinée à faire accepter les reculs aux salariés au même titre que la « crise » tandis que le « privé » devenait le symbole du vol en bande organisée. 

    Alors que les statistiques truquées constataient une soit disant absence de luttes et donc l'acceptation de la situation, jamais autant de conflits n'ont éclaté durant ces années mais invisibles, façonnant ainsi un décalage de perception entre ceux qui les vivaient et bien des militants, des commentateurs ou des analystes qui ne les connaissaient que la presse. 

    Mais c'est ainsi qu'un esprit de guerre de classe s'est imposé à la base à la place du dialogue des classes en même temps que la peur de la crise disparaissait remplacée par la haine des profiteurs et du « privé ». 

    En même temps que les services publics étaient particulièrement attaqués par les gouvernements de Sarkozy, Hollande et Macron, les conflits se multipliaient dans ce secteur. La défense du service public conçue comme solidaire et responsable s'imposait ainsi chez les salariés comme chez les usagers en défense d'hôpitaux de proximité, de maternités de gares, de postes, d'écoles et devenait le drapeau d'une autre société plus solidaire, plus bienveillante, plus collective.  

    Dans le même temps, un quatrième dogme du système idéologique patronal s'écroulait, celui qui séparait le politique du social, qui vouait le premier aux élections et le second aux grèves, donnant le vote comme débouché politique aux mouvements sociaux. Les politiques de Sarkozy, Hollande et Macron permettaient de constater que la gauche et la droite mènent la  même politique au service des riches une fois arrivées au pouvoir. 

    Globalement, la majorité de la population constatait par elle-même qu'elle était face à une contre révolution sociale et politique mondiale dans les pays développés qui détruisait le monde social conquis dans l'après guerre et l'après 1968. Garder ne serait-ce que les acquis sociaux signifiait arrêter cette machine et pour cela avoir la volonté de la renverser, de poser la question du pouvoir, de qui dirige et comment.

    Tout le monde le sentait et le mesurait, les luttes sociales nombreuses même victorieuses, ne pouvaient au mieux que freiner le recul général si elles restaient isolées.

    Les luttes qui se multipliaient face aux attaques étaient habitées de cet esprit global mais faute de volonté des directions syndicales et politiques de gauche à mener ce combat général nécessaire, les travailleurs étaient réduits à mener des combats émiettés, mais cependant très souvent déterminés, pour sauver ce qui était possible de sauver.

    Entre les promenades syndicales regroupées mais rituelles et les luttes locales émiettées mais déterminées une rupture s'amorçait qui irait en grandissant au fur et à mesure que le pouvoir et le patronat taperaient fort et que  les directions syndicales se compromettraient. 

    Deux mouvements apparaissaient. 

    Deux grands mouvements parallèles

    On assiste depuis 2013 à deux grands mouvements, d'une part une immense vague de luttes dispersées – j'en ai comptées 270 par jour au premier semestre 2017, ce qui est énorme – en particulier dans les petites entreprises, les secteurs du commerce, de l'hôtellerie, la restauration rapide et les services publics, le domaine de la santé  notamment (4 000 luttes dans ce secteur en deux ans à partir de début 2016) et d'autre part, sous la pression des militants et de manière continue depuis début 2016 jusqu'à l'automne 2017, des mobilisations syndicales nationales en particulier des grands secteurs économiques, transports, énergie, raffineries... ayant pour but officiel la riposte aux attaques générales mais sans aucun plan de bataille pour cela et qui s'égrenaient donc dans des journées d'action nationales sans suite ni plan, avec parfois une très forte participation mais décourageant à terme ceux qui y participaient.

    Le premier mouvement de luttes dispersées regroupait les secteurs professionnels les plus émiettés, les plus féminins et les moins organisés, les moins syndiqués, le second des journées d'action syndicales, les secteurs les plus masculins, concentrés, organisés et les plus syndiqués.

    Ces deux grands mouvements sociaux se sont peu à peu séparés au point de ne plus avoir de connexions, devenant parallèles, le premier invisible restant dans l'ombre du second, syndical. La presse, les statistiques et les directions syndicales et politiques ont réduit l'ensemble de la conflictualité sociale au second mouvement jusqu'à janvier 2018. Là, le premier mouvement monta sur la scène publique avec la grève des agents des maisons de retraites (Ehpad. Établissements d’Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes) qui toucha 2000 établissements, ce qui était historique, entraînant l'opinion dans son sillage, en même temps qu'à partir du 27 janvier 2018, ceux qu'on nommera plus tard « Gilets Jaunes » firent leur la première apparition avec une série de manifestations durant deux mois, avant qu'ils n'envahissent totalement la scène à partir du 17 novembre 2018.

    C'est à partir de cette prise d'autonomie du mouvement social au travers des luttes des agents des maisons de retraite que les Gilets Jaunes sont devenus non plus seulement un « mouvement » au sens classique mais un « soulèvement ».

    Ce qui frappe au premier abord dans le mouvement actuel des Gilets Jaunes c'est d'une part qu'il lie le social et le politique par la rue en exigeant la démission de Macron pour l'amélioration de son pouvoir d'achat et d'autre part la place importante des plus pauvres des salariés parmi eux et notamment des femmes, l'ensemble affichant globalement une générosité et une solidarité totale avec tous les plus faibles, Sans Domicile Fixe, handicapés, retraités, ne voulant laisser personne de côté, offrant des cadeaux aux enfants pauvres, prenant en charge les personnes vivant à la rue...

    Ces deux aspects, politique/social et générosité/solidarité caractérisent principalement pour le moment le mouvement des Gilets Jaunes et l'inscrivent dans l'expérience des luttes sociales en France depuis 6 ans.

    Nous avons vu les raisons du premier aspect par la multiplication de luttes sociales émiettées habitées d'un esprit politique général. Il ne peut y avoir aujourd'hui de transformation sociale sans révolution politique, sans une autre prise en main de la société par les classes sociales exploitées et opprimées. Mais faute de partis et syndicats ayant cette volonté, les salariés conscients de cette situation entraient  en lutte sur leur seule entreprise pour sauver ce qui pouvait l'être. En même temps, ils se préparaient et guettaient la situation et l'occasion qui leur permettraient de s'engager dans cette lutte générale.

    Or cette situation leur a été donnée par les luttes des femmes travailleuses des maisons de retraite en 2018 et l'occasion par la hausse des taxes sur l'essence. 

    Les combats de femmes travailleuses qui ont animé toute la période sont l'âme des gilets jaunes 

    Dans un article du Monde Diplomatique de janvier 2019, « La puissance insoupçonnée des travailleuses », Patrick Rimbert écrivait : « La féminisation du travail compte au nombre des bouleversements les plus radicaux du dernier demi-siècle […] En France, les travailleuses représentent 51% de salariat populaire […] En 1968, la proportion était de 35% […] La quasi totalité de la force de travail enrôlée depuis 50 ans est féminine. […] A elles seules, les salariées des activités médico-sociales et éducatives ont quadruplé leurs effectifs de 500 000 à 2 millions entre 1968 et 2017». On trouve 182 000  employées à nettoyer les locaux, 500 000 aides ménagères, 400 000 assistantes maternelles, 115 000 domestiques, 400 000 aides-soignantes, 140 000 auxiliaires de puériculture, 500 000 agents de service, 400 000 infirmières, 340 000 enseignantes en primaire (institutrices). Ces femmes au travail sont « plus souvent issues de l'immigration que la moyenne » mais « jouissent d'une bonne réputation auprès d'une population qui peut s'imaginer vivre sans hauts-fourneaux mais pas sans écoles, hôpitaux, crèches ou maisons de retraite ».  « L'attention parfois distraite du grand public aux conditions de labeur des cheminots  et des manutentionnaires se change en préoccupation, voire en révolte, lorsqu'il s'agit de réduire le temps de toilette d'un parent dépendant, de fermer une maternité en zone rurale »... Le salariat féminin de la santé, l'éducation,  la culture, le logement, la propreté « tisse la vie collective et appelle à une socialisation croissante de la richesse [...] dessinant une perspective politique à long terme susceptible de le constituer en agent de l'intérêt général [...] un socialisme des services prioritairement déployé auprès des classes populaires vivant dans les zones périurbaines frappées par le retrait de l’État social et contrôlé par les travailleurs eux-mêmes ». « Elles produisent une richesse émancipatrice qui pave les fondements de la vie collective ».3 

    La générosité et la solidarité des Gilets Jaunes, qui ne peuvent guère laisser de place à l'extrême droite, est habillée de la place des travailleuses dans ce mouvement.

    Les luttes nombreuses et déterminées des femmes travailleuses avaient parfois crevé l'écran du silence social fin 2017 avec les luttes des femmes de ménage de grands hôtels ou qui travaillaient dans le nettoyage des gares ou encore dans le commerce. Mais ce qui a changé leur niveau de visibilité et initié une prise de conscience d'elles-mêmes et de leur lutte, c'est qu'elles ont bousculé la situation en impulsant tout le mouvement social du printemps 2018 avec la grève des agents des maisons de retraite (ehpad) fin janvier 2018. Cette lutte des agents de 2 000 maisons de retraite a marqué toutes les luttes sociales de janvier-février et mars qui accompagnaient la leur par son importance mais aussi parce qu'elle a considérablement marqué l'opinion qui s'est montré massivement solidaire. De plus, par cette irruption soudaine dans une période où les directions syndicales justifiaient l'échec de leur  tactique par  l'insuffisance de combativité des salariés de base, elles ont redonné un coup de fouet magistral à l'ensemble du corps militant et du coup ont déclenché les grèves et luttes qui ont suivi en avril, mai et juin, le grand rassemblement de « la fête à Macron » avec ses 50 000 manifestants pour « dégager » le président et donc aussi les grèves des cheminots, étudiants et énergéticiens et même aussi la première phase du mouvement des Gilets Jaunes.4

    Dans un article de juillet 2018 sur cette grève, nous écrivions : « Il n'est pas étonnant que ce soient des femmes travailleuses qui aient initié l'élan social du printemps 2018 […] car la révolte des femmes au travail a quelque chose de subversif et d'entraînant pour tout le monde, comme d'ailleurs dans tous les grands mouvements, de 1789 à 1917 en passant par 1848 ou 1871."

    D'une part, elles échappent, plus que les secteurs professionnels où les hommes sont plus nombreux, à l'emprise des directions syndicales et de leurs tactiques, étant moins organisées. D'autre part, elles sont au centre des reculs considérables qu'impose Macron à la société dans les secteurs santé, vieillesse, protection des jeunes enfants, éducation... Elles sont donc au cœur des solidarités que le gouvernement veut casser ; leur générosité, leur dévouement et leur courage sont au cœur du service public et de son esprit que la bande du Medef souhaite éradiquer.

    C'est pourquoi, c'est dans le secteur de la santé qu'il y a certainement le plus de luttes, les plus déterminées, les plus longues et les plus victorieuses contre les politiques de Macron » avec le plus grand soutien de l'opinion publique.

    Le combat des agents des Ehpad, d'une part parce que sous-prolétaires de la santé d'autre part parce qu'ayant la responsabilité du bien être des seniors, est au cœur des questions politiques actuelles de notre société. 

    Cette nouvelle vague de luttes n'ouvrait pas seulement à une possibilité de mouvement d'ensemble pour la défense des services publics mais exprimait aussi publiquement un changement d'état d'esprit latent chez bien des salariés et grévistes. On passait d'un moment où on attendait tout des directions syndicales voire de secteurs économiques clefs dont on espérait une espèce de grève par substitution par leur blocage de l'économie, à un autre moment où ayant pris la mesure de la faible volonté des directions syndicales à mener la lutte d'ensemble, on commençait à tester ses forces, à vérifier si les autres salariés étaient prêts à ce blocage global, cette lutte contre Macron et avec quelle détermination. 

    Nous signalions également dans un autre article d'août 2018 que ces luttes de femmes travailleuses plus souvent issues de l'immigration que la moyenne accompagnaient également une montée des luttes des migrants puis des travailleurs d'origine étrangère, non seulement aux antipodes de toutes préoccupations racistes, mais à l'intersection des manifestations de soutien  importantes en leur faveur qui se développaient malgré l'emprise du FN, traduisant un esprit de générosité et de solidarité de la population et des luttes dans les services publics au bénéfice des plus humbles. 5

    Ces luttes des migrants ont commencé véritablement en 2010, se sont en-suivies de travailleurs issus de l'immigration en 2012 et ont surtout connu en 2016 une authentique intifada des femmes de ménage africaines en France. Nous écrivions : «  Alors que les travailleurs derrière les directions syndicales s'efforçaient de ne pas perdre leurs acquis, les travailleuses africaines ou d'origine se battaient pour en obtenir dans des professions où il n'y a traditionnellement aucun ou peu de droits. Les deux dynamiques allaient se croiser au printemps 2018.

    Les femmes sont très largement majoritaires dans les maisons de retraite, surtout dans les tâches d'exécution et les femmes d'origine africaine et antillaises y sont nombreuses, ce secteur de la santé étant le pire du point de vue des salaires et des conditions de travail mais aussi des conditions d'hébergement et de vie des résidents, bref les secteurs du sous-prolétariat de la santé mais au contact  direct avec les seniors, au centre des attaques des gouvernements, un vaste problème de société qui touche tout le monde. [...]

    Mais pendant que les directions syndicales menaient le nouvel élan social (du  printemps 2018) à son échec, le mouvement de lutte des femmes au travail continuait son petit bonhomme de chemin : la grève des agents de l'hôpital du Rouvray arrivait à entraîner tous les secteurs militants de la région et gagnait, ce qui entraînait une nouvelle lutte en juillet 2018 à l'hôpital Janet du Havre, qui gagnait à son tour, puis encore à leur suite en août, septembre et octobre 2018 à l'hôpital Pinel d'Amiens qui se poursuit toujours aujourd'hui. Tous ces conflits sont marqués par la détermination et par le caractère démocratique de la direction de la lutte, garants de leur succès.»

    Des luttes marquées par leur détermination et leur caractère démocratique, s'alimentant l'un l'autre, qui sont aussi le garant du succès des Gilets Jaunes. 

    L'expérience des luttes contre les licenciements a irradié toute la société et tissé des liens multiples

    Sur les trois dernières années de lutte du mouvement ouvrier organisé de fin février 2016 à octobre 2018, contre les lois El Khomry, puis contre les ordonnances Macron puis enfin contre les remises en causes des statuts de cheminots, énergéticiens et étudiants, la page facebook "Luttes invisibles" a compté plus d'un million de suppressions d'emplois dans près de 600 grandes ou moyennes entreprises et une multitude de toutes petites. 

    Une grande majorité de ces licenciements ou fermetures ont été accompagnées de luttes plus ou moins longues, plus ou moins violentes mais souvent très déterminées à l'image de Goodyear ou GM&S entraînant dans la lutte parents, enfants, amis, voisins jusqu'à des régions entières voire le pays. Ces combats furent accompagnés non seulement des drames de la perte d'emploi, des déchirements familiaux pour les salariés eux-mêmes mais aussi de villes ou régions qui étaient ruinées par la disparition d'une entreprise centrale dans la vie économique et encore étaient émaillées de brutalités policières, de sanctions administratives ou judiciaires pour les militants ou les grévistes excédés parce que jetés à la rue. 

    Or, si sur les deux premiers mois de l'année 2017 je comptais plus d'un million de journées individuelles de grève et 270 grèves en moyenne par jour sur le premier semestre 2017, les salariés de plus de 500 de ces entreprises qui fermaient ou licenciaient sont entrés en lutte sur une période de trois ans. 

    C'est considérable. 

    Des centaines de milliers de salariés faisaient l'expérience de luttes parfois très violentes, souvent immensément déterminées voire désespérées ; des liens se tissaient entre salariés licenciés, ceux d'autres entreprises ou services ou travaillaient des membres des familles des licenciés, enfin avec  des professions indépendantes, commerçantes ou artisanales elles-mêmes souvent ruinées par la fermeture d'une entreprise.

    Cependant aucune confédération syndicale n'a voulu unifier ces luttes – au même moment donc où elles menaient les luttes contre les attaques générales - livrant les salariés de chaque entreprise à leur sort. En conséquence,  l'ensemble de ces luttes pour l'essentiel est passé inaperçu et la rage de ces ouvriers a été le plus souvent inefficace. 

    Mais l'ampleur de ces luttes reste hors du commun ce qui signifie une expérience vécue par des centaines de milliers de personnes elle aussi hors du commun. 6 

    La lutte la plus symptomatique de cette violence sociale, policière et judiciaire a été celle des Goodyear qui tint l'actualité d'octobre à janvier 2017 avec la condamnation à la prison ferme dans un premier temps de plusieurs de ses acteurs accusés d'avoir séquestrés quelques heures leurs licencieurs. En octobre 2017, les Goodyear réussissaient à réuni près de 10 000 personnes à Amiens sans quasi soutien des directions syndicales ce qui était symptomatique du potentiel militant gâché qui existait dans ces situations. Puis ils étaient plus de 1 000 à nouveau en janvier 2018 autour des Goodyear pour dénoncer les licenciements, la répression policière et judiciaire qui les frappait eux, puisque huit d'entre eux étaient condamnés à la prison ferme mais aussi tous les autres travailleurs comme les jeunes de quartier, ce qui était pour ce dernier cas, la première fois que des militants syndicalistes et des jeunes de quartier s'associaient. Or c'est sur cette expérience que se construisait le Front Social qui rassemblait jusqu'à 20 000 personnes en mai 2017 hors directions politiques et syndicales et durant une période électorale, c'est-à-dire montrant toute sa distance à l'égard de ce jeu politicien. 

    Auparavant, en octobre 2015 déjà, le traitement médiatique méprisant et violent de l'affaire dite des chemises de deux cadres d'Air France déchirées par des grévistes mis en colère par 2900 licenciements soulevait l'indignation de toute la France qui souffre et déclenchait un important mouvement de luttes. 

    La violence jusque là silencieuse ou qu'on ne pressentait que dans les suicides au travail 7 et sa dissimulation par le « dialogue social » commençait à avoir un caractère public par les résistances et les luttes ; 500 000 salariés qui avaient connu la dépression du fait des conditions de travail, entre 14 000 et 20 000 personnes qui mourraient chaque année du fait du chômage de masse. L'amiante au travail pour sa part avait fait entre 61 000 et 118 000 morts entre 1997 et 2009, pouvant en faire 100 000 d'ici 2050 dans un quasi silence médiatique et l'indifférence des autorités. De nombreux collectifs « amiante » entraient en lutte pour obtenir réparation ou justice dans la rue ou devant les tribunaux témoignant de la révolte qui germait en bas contre la violence sociale qu'ils subissaient massivement au quotidien..

    Les drames vécus individuellement et silencieusement jusque là par des millions de personnes commençaient à prendre une dimension collective et publique. 

    Des violences et une répression des Gilets Jaunes déjà expérimentées auparavant

    Le caractère massif du soulèvement  des Gilets Jaunes, probablement plus d'un million de personnes, des milliers de blocages de routes et rond-points dans le pays et sa détermination quasi insurrectionnelle ciblant le palais présidentiel l’Élysée dés le début ont infiniment surpris à tel point que la police a paru impuissante à arrêter cette marée.

    Il y a eu pourtant 12 morts, des milliers de blessés, au moins 4750 personnes mises en « garde à vue »  en 7 semaines. C'est beaucoup et pourtant les Gilets Jaunes n'ont pas eu peur et n'ont pas arrêté la mobilisation. Dans d'autres circonstances cela l'aurait stoppée net. 

    C'est pourquoi on ne peut penser ces chiffres de la répression du mouvement sans celui des violences sociales considérables subies décrites plus haut et les 16 000 personnes poursuivies, sanctionnées ou condamnées 8 depuis le début de la lutte contre la loi Khomry fin février 2016. 9

    Même sous cet angle des violences et de la répression, il n'y a pas rien eu avant la répression des gilets jaunes. Il y a une expérience dans la chair et dans la lutte. 

    Lycéens ou Gavroches ? Une différenciation de classe dans la jeunesse

    L'intégration de cette violence à l'expérience populaire s'est vue lors de l'entrée en lutte massive de la jeunesse lycéenne dés le 30.11.2018. 

    Les lycéens sont entrés dans le mouvement dès le 19 novembre derrière les Gilets Jaunes, participant aux blocages des rond-points, signalant que leur combat et celui de leurs parents étaient le même. En effet ces lycéens n'étaient pas ceux des centres des grandes villes des lycées les plus bourgeois mais ceux des petites villes ou des banlieues.

    Jusque là, les mouvements de lycéens partaient plutôt des « grands » lycées des centre-villes.  Là, ces derniers se sont sentis moins concernés comme leurs parents des classes moyennes supérieures.

    Aussi, lorsque les lycéens des milieux populaires se sont placés comme ça leur arrive souvent dans le sillage d'un mouvement plus puissant, pour poser la question de leur avenir - et pas seulement de revendications - comme ils l'avaient déjà fait en 2010 avec le mouvement des retraites, ils parlaient d'un avenir social général qui leur était refusé tout comme à leurs parents. Au delà des questions de sélection à l'université qu'ils dénonçaient, c'était une société de classe qu'ils rejetaient. 

    Cet apport semblait pouvoir achever l'ébranlement du pouvoir.dans la semaine du 1er au 8 décembre.  C'était en effet jusqu'à présent l'ingrédient redouté de tous les gouvernements lors de toutes les crises graves, la jonction des jeunes et des travailleurs. 

    Or, ce n'eut pas lieu, en tous cas pour  le moment puisque les lycéens ont décidé de rentrer à nouveau en lutte à partir du 8 janvier 2019.

    Cela signifiait que les Gilets Jaunes ne rejouaient pas mai 1968 mais quelque chose de bien plus profond et nécessitant bien plus d'engagement : parfois ils citent mai 68 mais leur référence principale est 1789, une révolution pas une grève dans un décor de plein emploi. Ce sont des guillotines qu'on trouve sur certains rond-points pas le bouillonnement créatif des Beaux Arts. L'état d'esprit que cela requiert de la jeunesse n'est pas celui, scolarisé, qui avance des revendications pour son avenir, la réforme du bac ou ParcourSup, mais celui de Gavroche qui comme sur le drapeau de Delacroix en 1848 guide le peuple pour la Liberté.  

    L'ampleur des enjeux a changé. Le rapport à la jeunesse aussi. 

    Cette dernière en a fait d'une certaine manière l'expérience durant sa mobilisation à Mantes-la-Jolie lorsque la police a humilié 150 jeunes qu'elle a obligés à s'agenouiller pendant des heures, les mains sur la tête comme les nazis ont pu le faire pendant la seconde guerre mondiale ou l'armée française durant les guerres coloniales. Les lycéens dans leur jeune âge ne savaient pas encore qu'il s'agissait d'une telle lutte. Ceux des banlieues probablement plus. D'où l'importance de situer ce combat des lycéens dans ce sillage subversif des Gilets Jaunes et pas seulement dans celui « revendicatif » des temps passés où on pensait  pouvoir obtenir satisfaction sans remettre en cause le pouvoir. Pour eux, pas plus que pour les Gilets Jaunes ou l'ensemble des travailleurs, il n'y a de victoire possible, même partielle, qu'en posant cette question du pouvoir, qu'en disant qu'il faut dégager Macron avec les Gilets Jaunes.. 

    Pourquoi ce soulèvement large et profond s'est saisi de l'occasion mineure de la hausse du prix des carburants

    Sauver la fin du mois ou la fin du monde ?

    La taxe des carburants ou la démocratie directe ?

    Les gouvernements Sarkozy – droite – puis Hollande - Parti Socialiste - puis enfin Macron  -en partie du PS, en partie de droite – dans la continuité de ceux qui les avaient précédés de droite comme de gauche, se sont mis à démolir tous les acquis sociaux gagnés depuis la fin de la seconde guerre mondiale, le droit à la retraite, le code du travail, la protection sociale, les statuts protégés des cheminots, les droits des chômeurs, les services publics à commencer par celui de la santé et à faire reculer les conditions de vie et de travail des travailleurs comme jamais... En même temps les plus riches s'enrichissaient comme jamais, le nombre de millionnaires explosait, la fraude, l'évasion et l'optimisation fiscale des plus riches atteignait selon certains chiffres 200 milliards par an, tandis que le service de la dette au profits des banques et assureurs frôlait chaque année les  50 milliards et que les subventions directes aux grands patrons atteignaient 200 milliards par an.

    Mais si face à ça, en ces débuts, la conflictualité était importante depuis 2009 avec de premières grandes explosions autour de la fermeture d'entreprises, Goodyear, Continental, New Fabris... on peut dire qu'elle a été marquée jusqu'à 2013 par des conflits dans le cadre des mentalités anciennes où l'on ne mesurait pas bien l'importance des remises en cause, ne sachant pas trop  si la tendance qui se dessinait devait durer, s'amplifier ou était seulement momentanée. En ce sens, les conflits restaient habités de l'idée qu'on pouvait encore sauver son entreprise, son secteur professionnel... 

    En 2015 décrivant les transformations des mouvements sociaux, nous écrivions : "Hier, des militants pouvaient argumenter pour sauver leur emploi que l’entreprise était viable, rentable, qu’une meilleure gestion pourrait sauver l’entreprise, qu’ils étaient en quelque sorte exploitables. » 10  Ce n'est plus vraiment le cas aujourd'hui où des patrons licencient quand même bien que leurs entreprises fassent des profits records.

    Par contre à partir de 2013 les choses basculent. "Aujourd’hui, on voit dans certaines luttes contre les fermetures que des salariés ont compris qu’il n’y a guère de solution industrielle, que c’est le système entier qui les licencie et que ce n’est pas seulement son patron qu’il faudrait licencier mais tous les patrons".

    C'est-à-partir de ce moment que les valeurs patronales mises en place et plus ou moins acceptées par tous dans l'après 1968 commencèrent pas être contestées.

    Nous écrivions ainsi le 21 septembre 2013 à propos d'un gros débrayage à l'usine Peugeot de Mulhouse, usine à l'époque comptant pas loin de 8 000 salariés et plus en comptant les sous-traitants autour de l'usine mère : « Ce gros débrayage rend ainsi plus visible, à sa manière, des conflits du travail courts de ce type qui échappent à la statistique et à la visibilité par la faible taille des entreprises, mais qui sont déjà nombreux et qui s’ajoutant aux conflits plus longs autour des fermetures et licenciements, […] Ce qui témoigne non pas d’une absence, mais d’un type de conflictualité différent. […] Or, constatant qu’aucune des grandes organisations ouvrières, politiques et syndicales, ne se situe à ce niveau, ils ne peuvent que protester et pas encore s’engager dans une véritable grève, sans avoir constaté auparavant qu’ils ont le nombre et l’état-major pour cela.[...] Conflictualité qui prépare peu à peu le terrain psychologique, social, politique et militant à une autre, d’un niveau qualitatif bien supérieur, qui peut éclater rapidement et de manière surprenante à partir de faits considérés comme divers à d’autres époques (arbres turcs, suicide tunisien, bébés bosniaques, foot et transports brésiliens…).» 11

    Ces origines apparemment futiles que ce soient celle de la défense de quelques arbres sur un parc à Istanbul qui a entraîné un conflit généralisé en Turquie, celle des dépenses trop élevées consacrées à la coup du monde de football au Brésil qui en a enclenché un autre... sont quelque chose de  commun à tous les grands mouvements. Les grandes colères qui n'ont pas les organisations pour éclater doivent se saisir d'un détail anodin qui a la particularité d'unifier beaucoup de monde dans l'opinion exprimée publiquement comme on l'a vu pour le passage aux 80 Km/H ou encore la hausse sur les taxes des carburants. Ces « incidents » sont tout à la fois insignifiants mais aussi révélateurs d'un mépris généralisé qui traduit des rapports de classe profonds et donne son caractère prolétarien à des luttes commencées sur un terrain citoyen qui, elles, ont l'avantage de mobiliser de larges couches de la population.

    La conscience qu'on ne peut défendre son mois sans changer le monde est profondément inscrite dans le soulèvement des Gilets Jaunes, ce qui s'est vu dans leurs souci de converger avec les manifestations des écologistes pour le climat ou des féministes contres les violence qu'elles subissent.

    « Démission Macron » après l'expérience de « Dégageons les DRH »

    En 2015 dans une nouvelle série d'articles sur les caractéristiques des conflits du travail en France, nous constations que la situation s'était déjà transformée annonçant un certain « dégagisme » dans l'entreprise d'abord au travers de séquestrations de dirigeants ou de l'exigence de les virer.

    Nous recensions un peu plus de 750 grèves en France pour les six semaines couvrant le mois de juin et les deux premières semaines de juillet 2015 : « Ce qui témoigne d’un véritable «mouvement».[...] La question de l’invisibilité de ces conflits se conjugue avec celle de la nature de leur politisation qui ne passe pas par des structures traditionnelles. [...] A l’envers du monde des banquiers et des spéculateurs et de leurs représentants politiques, on voit s’afficher dans ces luttes un monde jeune et généreux, brandissant le drapeau d’une morale plus humaine.[...] Ainsi, on voit très fréquemment les grévistes de la Poste, des écoles, commerces, bibliothèques, hôpitaux, Ehpad (Etablissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes), centre sociaux, communes, etc. s’adresser aux usagers, aux parents, aux clients, aux habitants et à d’autres catégories professionnelles.  12

    Nous avons continué cette étude de juillet 2015 par un autre article des 2 et 3 novembre 2015.

    "La plainte au travail s’est donc transformée en exigence de dénoncer voire de «virer» les responsables de la maltraitance, les directeurs, chefs d’atelier, de service, DRH… C’est une constante des revendications d’une grande partie de ces grèves qu’on peut lire dans des centaines de reportages: ce ne sont plus des directeurs mais des «dictateurs» comme le disait une gréviste. »

    La peur change de camp, la violence injuste de cette société est dénoncée et on vise la tête.

    « La colère sociale qui vise des DRH réclame en même temps de l’aide à la population locale pour des «revendications» qui ne sont plus syndicalistes au sens corporatiste que cela pouvait prendre parfois, mais sont devenues des «revendications» collectives, communes à différents secteurs de la société, des revendications plus politiques que syndicales, des revendications non plus «égoïstes», pour soi, sa catégorie, son entreprise, mais pour les enfants, les malades, les seniors, les conditions de travail de tous, pour l’avenir. Quoi de plus politique ?

    Dégager le DRH, le séquestrer, lui déchirer sa chemise, c’est le symbole aussi de déchirer, dégager l’abus de pouvoir, la malhonnêteté, l’égoïsme, les passe-droits, le fayotage, les humiliations, la servilité, la brutalité, l’incompétence, les injustices, l’écrasement du faible, le sexisme, le racisme… pour une humanité meilleure. [...] Il n’est certes pas encore demandé de «dégager» les grands patrons pas plus que le capitalisme, mais seulement de «dégager» ces intermédiaires brutaux avec qui le contact est direct [...] On sait que sur le fond, virer tel ou tel, ça ne changera rien, mais ça fait du bien, c’est un succès, un avertissement et un drapeau, une préparation à la suite, plus ambitieuse. [...] Face à la radicalité bourgeoise, une radicalité ouvrière prend naissance, sans les confédérations syndicales, sans la gauche et même contre elle. Et malgré tout quand même, de gauche. [...] Il y a une droitisation du pouvoir, de sa politique, des sommets de l’Etat et des institutions, des partis, des syndicats et des médias, mais pas réellement de droitisation de la société, des classes populaires ni d’une partie des classes moyennes. » 13

    Pour affirmer le désir d'une société plus humaine, s'affichait dans les luttes la volonté d'en virer les dirigeants qui la symbolisaient.

    L'ensemble de luttes et d'expériences que nous venons de décrire forment un monde dont on devine facilement qu'il peut contribuer à expliquer bien des choses de ce qui se passe aujourd'hui. C'est là, dans cette histoire, bien incomplète hélas pour cet article, qu'on peut déceler les germes de ce qui a fait les Gilets Jaunes et mieux lire à partir de là leur trajectoire possible demain. 

    Mais cette histoire hélas reste fermée à la plupart des intellectuels autant que ce monde ouvrier leur reste traditionnellement invisible et méprisé. Et lorsqu'il déborde sur les beaux quartiers des notables et des journalistes, cela surprend et inquiète ; alors bien d'entre eux qualifient ces pauvres en lutte de « fascistes » ou de « foule haineuse » comme hier leurs prédécesseurs littéraires et bourgeois le faisaient en traitant de « barbares » les communards de la révolution de 1871 à Paris. 

    Une révolution citoyenne avec une dynamique de lutte de classe

    Depuis peu, les Gilets Jaunes affirment mener une révolution démocratique "citoyenne". 

    Elle ne semble pas toucher pour le moment aux rapports de production ou de propriété. 

    En fait, cette démocratie baptisée RIC (Référendum d'Initiative Citoyenne) n'est que l'affirmation de la nécessité de passer par une véritable démocratie pour gagner, d'abord bien sûr contre la démocratie représentative qui n'a plus rien de démocratique mais aussi dans le mouvement lui-même contre les habitudes bureaucratiques des syndicats avec lesquelles ils mènent les luttes.

    Il a d'abord été dit que ce mouvement était anti-fiscal. 

    Pourtant, il n'en a que l'apparence puisqu'il ne demande pas moins d’État comme le grand patronat ou l'extrême droite mais au contraire plus de services publics et, de fait, un contrôle populaire de comment est utilisé l'argent public. Bref il demande une république sociale des services publics. Il condamne la transformation des usagers en clients. Il veut le respect de ceux d'en bas, la solidarité, ce qui est au cœur des conceptions faisant de la richesse un bien commun, une démocratie et une république des pauvres. 

    Par ailleurs, le mouvement a insisté sur la démocratie citoyenne au moment où il s'est rendu compte qu'il ne pourrait pas renverser Macron sur son premier élan. 

    D'une certaine manière, cet aspect « citoyen » n'est que l'aveu de sa faiblesse à bloquer réellement l'économie du fait de ses particularités sociales qui le placent hors des grandes structures économiques, des grandes entreprises, des banques, des grands services de transport, de communication, de l'énergie. Faute de cette présence, il ne peut que « parler » d'une part de ce qu'il faudrait pour arriver à ses fins, bloquer l'économie et d'autre part fixer les buts, redonner le pouvoir au peuple. L'objectif de bloquer l'économie, c'est-à-dire par la grève, déplacerait alors la démocratie du peuple par le peuple si elle se faisait, vers l'histoire des révolutions ouvrières et leur démocratie.

    En saisissant qu'il n'avait pas réussi à renverser Macron de son premier élan, le soulèvement comprend également qu'il n'y a pas que la police entre son soulèvement et les dirigeants. 

    La bourgeoisie française a en effet des assises autrement profondes que celles de la Tunisie de Ben Ali ou de l’Égypte de Moubarak. 

    Il y a une foule d'institutions médiatiques, sociales, économiques, politiques ou syndicales liées sinon au pouvoir, en tous cas au système ou à ses habitudes mais moins discréditées, générant ainsi encore un certain nombre d'illusions dans des couches sociales qui ont encore quelque chose à perdre et qui fonctionnent comme autant de freins ou de remparts. La portée et l'étendue qu'ont trouvé les calomnies du gouvernement à l'encontre des Gilets Jaunes sur leur supposé fascisme en est une illustration. 

    Après donc un premier moment ou le mouvement espérait tout emporter par l'impétuosité de son élan, il s'est substitué un second moment qui constatant que Macron ne dégageait pas, s'est engagé dans deux voies subversives différentes mais complémentaires, toutes deux déterminées par la durée mais surtout ouvrant à un tout autre moment, peut-être pré-révolutionnaire celui-là. C'est ce débat qui existe aujourd'hui entre modérés et pacifiques d'un côté et plus radicaux de l'autre. 

    Le mouvement s'est engagé d'une part dans le blocage de l'économie et d'autre part pour contourner Macron qui n'était pas tombé, il a décrit ce que devrait être la politique. Il a imaginé un projet de démocratie directe, le RIC, en capacité d'abroger des lois, en établir et de révoquer les élus à tout moment. 

    Ce faisant, il répondait à tous ceux qui lui demandaient : si vous faites tomber Macron, vous le remplacez par qui ?  

    Or le mouvement ne veut pas remplacer Macron ; de Marine Le Pen à Mélenchon en passant par les autres, il ne veut aucun d'entre eux. Il veut le pouvoir au peuple et tente donc de définir ce que pourrait être ce pouvoir au peuple. Il montre donc seulement le chemin tout en comprenant qu'il n'a pas aujourd'hui la capacité de passer à la démocratie directe sans avoir les reines du pouvoir économique et politique en ses mains. 

    Face à ceux qui disaient : vous voulez plus de démocratie mais moins de représentants, avec l'intention de retourner ces derniers contre le mouvement, celui-ci répond pour le moment par l'abolition des privilèges, les privilèges étant ici ceux de la caste politique, président, ministres, députés, sénateurs.  L'abolition des privilèges le 4 août 1789 était partie de l'initiative de la noblesse pour tenter d'arrêter la révolution. 

    Aujourd'hui, cette abolition, des privilèges prend le sens d'une tentative de conciliation ultime avant d'aller plus loin mais aussi donc d'un avertissement que le mouvement pourrait bien aller plus loin en cas de refus. Dans leur lettre ouverte à Macron du 3 janvier 2019, certains des initiateurs du mouvement parmi les plus connus écrivent : Mr Macron « Comprenez-vous (en persistant dans votre refus de nous écouter) que vous appelez à une véritable lutte de classe néfaste à l'unité et à la cohésion de la France ? ». Autrement dit, pour le moment nous ne prônons pas la lutte de classe, seulement la fin des privilèges avec un « maximum » de revenus pour les élus, mais si vous persistez à ne pas céder, cela pourrait bien prendre ce chemin de la lutte des classes. Et les drapeaux Bleu Blanc Rouge comme la Marseillaise qui symbolisaient la volonté révolutionnaire contre l'installation des partis et syndicats, pourraient bien laisser la place aux drapeaux rouges et à l'internationale, mais réinvestis de leur contenu révolutionnaire.

    En attendant, conscient de sa force mais sans illusions sur ses capacités, plein de bon sens et de maturité, le soulèvement des Gilets Jaunes se structure mieux pour durer, pour que sa volonté de plus de démocratie sans « représentants » commence à prendre forme. 

    On leur demande des porte-paroles, des représentants ; ils se savent pas encore prêts à cette échéance et  prennent leur temps pour cela mais fonctionnent quand même très bien. En même temps qu'ils parlent du RIC et que la police les chasse des rond-points qui les organisaient jusque là spontanément,  ils doivent former concrètement des réunions, des Assemblées Générales pour pouvoir continuer à décider ensemble, se coordonner et se poser alors le problème concret de porte-paroles qui ne soient pas auto-proclamés comme jusque là.

    Le RIC n'est donc qu'un message politique marquant le chemin de leur détermination, leur volonté d'aller jusqu'au bout et en même temps une réponse à un problème circonstancie aujourd'hui.

    Tout en se mettant à bloquer des grandes entreprises commerciales ou industrielles et en débattant d'une future démocratie plus proche du peuple, les gilets jaunes ont maintenu leur mobilisation sur les ronds points. Ils n'ont pas scandé dans les manifestations "Ric, Ric" mais ont gardé le drapeau initial qui a fait leur succès, "Macron démission". Ils ont gardé les outils des mobilisation nationale chaque samedi en direction du lieu de pouvoir, l’Élysée et refusent de s'engager dans la voie de garage des urnes que ce soient les élections européennes ou la consultation proposée par Macron. En s'installant pour tenir longtemps, ils montrent qu'ils sont disponibles pour l'entrée en mouvement d'autres secteurs. Ils l'ont déjà montré en convergeant avec les manifestations des féministes, des écologistes pour les climat, des lycéens en lutte. Ils l'ont également montré leur disponibilité envers les grèves en aidant dans de nombreux secteurs à leur réussite, notamment les raffineries.

    L'essentiel étant à venir, l'entrée en luttes des travailleurs des grandes entreprises et services et la mobilisation du milieu syndical de base. 

    Ainsi, voir ce soulèvement uniquement comme « citoyen » c'est le clore à lui-même, ne pas comprendre qu'il n'est qu'une étape dans une histoire beaucoup plus large. C'est reprendre les conceptions des classes dominantes, pour lesquelles les peuples primitifs auxquelles appartiennent pour eux les classes populaires, n'ont jamais d'histoire.

    Ce soulèvement existe certes par l'inouï qu'il est lui-même mais encore plus par ce qu'il dit de ce qui le précédait et ainsi surtout de ce qu'il annonce, par sa dynamique, son évolution permanente. 

    Gilets Jaunes et Gilets Rouges

    Par ailleurs, contrairement à leur posture à l'égard des dirigeants politiques qu'ils rejettent en bloc, les Gilets Jaunes ont une autre attitude vis à vis du mouvement syndical. 

    Ils voient bien que ses dirigeants sont complices du gouvernement et n'en attendent pas grand chose mais portent une certaine estime aussi à ce qu'ont été les syndicats dans le passé. C'est pourquoi tout en multipliant les remarques acerbes contre les dirigeants syndicaux, ils observent ce qui se passe de ce côté avec un certain espoir parce qu'ils savent qu'ils ont besoin des salariés des grandes structures et de leurs grèves. 

    Ainsi, très significatif en ce sens, alors que les Gilets Jaunes ont obtenu des primes non négligeables pour les salariés des grandes entreprises mais quasi rien pour eux, ils n'en éprouvent aucune amertume, ce qu'on pouvait craindre et qui aurait pu être utilisé par l'extrême droite. Eh bien non ! Ils en sont heureux montrant par là qu'ils visent plus loin et surtout espèrent entraîner avec eux ces salariés.

    Les syndicats bien que considérablement affaiblis voire discrédités notamment par cette épisode gardent par leurs milliers de militants influents une capacité de mobilisation importante.

    Les Gilets Jaunes le savent pour avoir participé pour nombre d'entre eux à tout ou partie de leurs mobilisations. Depuis fin février 2016 jusqu'au 14 septembre 2017, le mouvement syndical a mené des luttes très importantes contre les attaques de Hollande puis de Macron mobilisant jusqu'à 1 million de personnes lors de la manifestation du 15 juin 2016. Leurs militants implantés dans les grands secteurs peuvent bloquer efficacement l'économie. Les routiers, les raffineurs, les cheminots l'ont montré plus d'une fois.

    Bien sûr, les directions syndicales on mobilisé malgré elles, puisque ce grand mouvement des milieux influencés par les syndicats qui dure depuis 3 ans a démarré fin février 2016 alors qu'elles se préparaient à tout accepter des contre-réformes de l’exécutif. Mais elles l'ont fait quand même, bien qu'évidemment, en même temps, elles ont tout fait pour ne pas permettre à ces luttes d'aller jusqu'au bout. 

    Toute la question est : quel va être l'effet du soulèvement des Gilets Jaunes sur les militants syndicalistes de base et les salariés ?

    Il y a de nombreuses critiques actives de la base syndicale à l'encontre de ses dirigeants ces dernières années. La dernière en date est celle du Front Social que nous avons citée. Mais il y en a eu d'autres.

    Déjà fin 2014, un mouvement des milieux syndicalistes de base de la CGT, révoltés par l'utilisation par leur secrétaire général des ressources du syndicat à des fins personnelles en même temps qu'il faisait l'éloge du « dialogue social » amenait plus de 80 structures de base du syndicat à dénoncer et lier publiquement le scandale et la politique menée tout en appelant à construire le « tous ensemble », mouvement arrêté par un attentat terroriste début 2015.

    Et puis au cours du mouvement des Gilets Jaunes, on a vu de nombreuses tentatives de militants syndicalistes de base, de structures de base tenter de nouer des liens avec les Gilets Jaunes. Là est l'avenir, là est la politique à mener pour l'avenir.

    Une « grève générale » permanente

    Ce mouvement des Gilet Jaunes après d'autres mouvements ces derniers temps, illustre pleinement l'idée que nous vivons depuis au moins trois ans et probablement déjà depuis 2013 une espèce de « grève générale » au sens que lui donnait Rosa Luxembourg, c'est-à-dire une période que pour sa part elle fixe à dix ans, qui fait alterner toute une série de mouvements différents allant d'une multitude de grèves économiques à des émeutes localisées, des scandales politiques, des révoltes politiques démocratiques ou citoyennes, des luttes régionales ou professionnelles, puis un retour aux luttes économiques, enfin un mouvement généralisé, etc., mais dont chacun des épisodes ne prend pas son sens en lui-même mais dans la dynamique de l'ensemble sur des bases de classe et qui construit peu à peu une conscience commune révolutionnaire de classe.

    Si les Gilets Jaunes intègrent de fait et spontanément par les logiques de classe leur mouvement dans cette dynamique globale de « grève générale », ils ont plus de mal par ses porte-paroles à le faire consciemment et à avoir une politique en conséquence. Or c'est ce que pourraient contribuer à faire  les Gilets Rouges.

    Ce nouveau sens politique de la situation globale qui a émergé avec les Gilets Jaunes a complètement homogénéisé ce soulèvement autour de rapports de classe globaux parce qu'il était dans l'air du temps depuis la crise des subprimes de 2008, l'effondrement de la Grèce, les révolutions arabes, les mouvements Occupy ou Nuit Debout. Son succès dans le monde et l'extension du mouvement à plus d'une vingtaine de pays prouve cette dimension globale. 

    Tous les grands soulèvements ont l’hétérogénéité sociale des Gilets Jaunes qui leur donne dés leur début leur ampleur et en même temps cette très forte homogénéité politique basée sur l'expression des rapports de classe profonds qui donne leur dynamique, leur durée et leur portée. 

    C'est  la base de la renaissance d'une conscience révolutionnaire de classe qui s'ébauche là à laquelle les Gilets Rouges pourraient pour leur part apporter leur culture idéologique s'ils ont la modestie de se mettre au service de ce soulèvement et non à vouloir le chapeauter..

    NOTES 

    1. "La France vit un basculement historique", 27 octobre 2018 : https://blogs.mediapart.fr/jean-marc-b/blog/281018/la-france-vit-un-basculement-historique-par-jacques-chastaing

    2. On ne peut trouver des statistiques sur la conflictualité sociale que comme sous-rubrique de celles sur le dialogue social. Les statistiques de grève sont faites depuis 2008 sur simple déclaration des patrons alors qu'auparavant c'étaient les inspecteurs du travail qui recensaient les luttes. Ce qui revient à demander à un dictateur de recenser les prisonniers politiques dans son pays. 

    3. Les citations sont tirées d'un article de Pierre Rimbert paru dans le Monde Diplomatique de Janvier 2019 : « La puissance insoupçonnée des travailleuses ».

    4. Femmes travailleuses au cœur des luttes victorieuses et des convergences. 9 juillet 2018  https://blogs.mediapart.fr/jean-marc-b/blog/090718/femmes-travailleuses-au-coeur-des-luttes-victorieuses-et-des-convergences

    5. Rendre plus visibles les luttes des travailleuses et travailleurs africains 24 août 2018 https://blogs.mediapart.fr/jean-marc-b/blog/240818/rendre-plus-visibles-les-luttes-des-travailleuses-et-travailleurs-africains 

    6.  Ou va le vaste mouvement actuel de grèves invisibles ?  Mars 2017: https://blogs.mediapart.fr/jean-marc-b/blog/110317/ou-va-le-vaste-mouvement-actuel-de-greves-invisibles-du-6-mars-au-10-mars

    7. Il y a des statistiques sur tout en France mais pas sur les suicides au travail

    8. Recensement effectué depuis fin février 2018 par la page Facebook "Luttes Invisibles" : https://www.facebook.com/luttesinvisibles/

    9. Recensement établi par la page Facebook Luttes Invisibles

    10. La question française, un vaste mouvement de grèves mais invisibles et sans traduction politique. A l'Encontre, 27 juillet 2015 http://alencontre.org/europe/france/la-question-francaise-un-vaste-mouvement-de-greves-mais-invisible-et-sans-traduction-politique.html)

    11.  La signification des débrayages chez Peugeot https://alencontre.org/europe/france/france-la-signification-des-debrayages-chez-peugeot.html#more-18491)

    12.  La question française, un vaste mouvement de grèves mais invisibles et sans traduction politique. A l'Encontre, 27 juillet 2015 http://alencontre.org/europe/france/la-question-francaise-un-vaste-mouvement-de-greves-mais-invisible-et-sans-traduction-politique.html)

    13. A l'encontre 2 et 3 Nov 2015 La question française, les chemins de l'unification https://alencontre.org/europe/france/la-question-francaise-ii-les-chemins-de-lunification-seconde-partie.html=

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