D’où vient et où va le mouvement des Gilets Jaunes, par Jacques Chastaing

L'extraordinaire mouvement des gilets jaunes.  D'où vient-il et où va-t-il ? Transformations des luttes de classes en France de 2009 à 2018. C'est la base de la renaissance d'une conscience révolutionnaire de classe, à laquelle les Gilets Rouges pourraient pour leur part apporter si ils ont la modestie de se mettre au service de ce soulèvement et non de vouloir le chapeauter.

5 janvier 2019

Sommaire:

I. Un mouvement subversif qui vient de loin et en annonce d'autres

II. Petite chronologie du soulèvement des Gilets jaunes. Avant les Gilets Jaunes, déjà des gilets jaunes

III. Conclusion provisoire en forme d'introduction à la suite

 

Partie I. Un moment subversif qui vient de loin et en annonce d'autres

Le formidable mouvement des gilets jaunes en France est complètement inédit et totalement original. En même temps, aussi contradictoire que cela puisse paraître, il a une histoire et s'inscrit dans un mouvement plus large et plus long qu'on peut lire dans l'évolution et la transformation des luttes de classes en France depuis 2013 environ. 

Sous son apparence « citoyenne », sa dynamique est celle de la lutte de classe. Il est riche de tout le passé récent des luttes d'émancipation mais d'une richesse critique. Sa vigueur sociale qui trouve sa base chez les plus humbles, sa maturité politique, sa volonté d'horizontalité, son ouverture d'esprit, son intelligence tactique de la rue, sa mobilité et son imagination mobilisatrice, sa confiance en son propre pouvoir, sa capacité à résister à la répression comme aux corruptions élyséennes et télévisuelles, son génie à motiver, essaimer, entraîner, émanciper et durer, tout cela a une histoire dans les luttes.  

C'est ce que nous allons essayer de développer – au moins en partie - dans cet article. 

Défaite idéologique du patronat

Depuis 2013, on a vu s'exprimer dans les luttes sociales la liquidation des valeurs que le patronat a construit laborieusement sur plus de 4 décennies pour soumettre à nouveau les travailleurs après leur émancipation durant la grève générale de 1968. (1)

Dans ces 4 décennies, le grand patronat a reconstruit son ascendant et son autorité autour de trois grands dogmes. 

Il a échafaudé tout un endoctrinement de la pensée du moment  autour  de la « crise » dont ses média, ses journalistes, ses penseurs, ses économistes et ses hommes politiques de gauche et de droite, ont submergé les esprits et par là généré une peur qui faisait tout accepter. Face à cette peur, il a déplié en long et en large la solution du « privé » censé être bien plus efficace que tout ce qui est « public » par son prétendu esprit d'innovation, son soit-disant goût du travail, son fameux ou fumeux « esprit d'entreprise ». Enfin, pour associer et enchaîner les salariés à cet esprit, il a donné une place centrale au « dialogue social » et aux directions syndicales au point qu'il a fait disparaître les statistiques des conflits du travail pour les remplacer par le chiffrage des accords patrons-ouvriers. (2) 

Or, le temps passant et les attaques s'aggravant, tout le monde constatait d'expérience qu'il y avait non pas un mieux mais une destruction continue de tous les acquis sociaux tandis que les dirigeants d'entreprise, les banquiers, les riches s'enrichissaient comme jamais. Les bénéfices et les dividendes explosaient en même temps que le patronat licenciait en masse au nom de la « crise » et que les riches échappaient à l'impôt par une extension considérable de la fraude fiscale. L’État finançait à milliards le grand patronat tandis qu'il pressurait la population et  détruisait les services publics. La crise n'était visiblement pas pour tout le monde.

Le « dialogue social » devenait pour le plus grand monde une arnaque destinée à faire accepter les reculs aux salariés au même titre que la « crise » tandis que le « privé » devenait le symbole du vol en bande organisée. 

Alors que les statistiques truquées constataient une soit disant absence de luttes et donc l'acceptation de la situation, jamais autant de conflits n'ont éclaté durant ces années mais invisibles, façonnant ainsi un décalage de perception entre ceux qui les vivaient et bien des militants, des commentateurs ou des analystes qui ne les connaissaient que par la presse. 

Mais c'est ainsi qu'un esprit de guerre de classe s'est imposé à la base à la place du dialogue des classes, en même temps que la peur de la crise disparaissait remplacée par la haine des profiteurs et du « privé ». 

En même temps que les services publics étaient particulièrement attaqués par les gouvernements de Sarkozy, Hollande et Macron, les conflits se multipliaient dans ce secteur. La défense du service public conçue comme solidaire et responsable s'imposait ainsi chez les salariés comme chez les usagers en défense d'hôpitaux de proximité, de maternités de gares, de postes, d’écoles, et devenait le drapeau d'une autre société plus solidaire, plus bienveillante, plus collective.  

Dans le même temps, un quatrième dogme du système idéologique patronal s'écroulait, celui qui séparait le politique du social, qui vouait le premier aux élections et le second aux grèves, donnant le vote comme débouché politique aux mouvements sociaux. Les politiques de Sarkozy, Hollande et Macron permettaient de constater que la gauche et la droite mènent la même politique au service des riches une fois arrivées au pouvoir. 

Globalement, la majorité de la population constatait par elle-même qu'elle était face à une contre révolution sociale et politique mondiale dans les pays développés qui détruisait le monde social conquis dans l'après guerre et l'après 1968. Garder ne serait-ce que les acquis sociaux signifiait arrêter cette machine et pour cela avoir la volonté de la renverser, de poser la question du pouvoir, de qui dirige et comment.

Tout le monde le sentait et le mesurait, les luttes sociales nombreuses et même victorieuses ne pouvaient au mieux que freiner le recul général si elles restaient isolées.

Les luttes qui se multipliaient face aux attaques étaient habitées de cet esprit global mais faute de volonté des directions syndicales et politiques de gauche à mener ce combat général nécessaire, les travailleurs étaient réduits à mener des combats émiettés, mais cependant très souvent déterminés, pour sauver ce qu’il était possible de sauver.

Entre les promenades syndicales regroupées mais rituelles et les luttes locales émiettées mais déterminées, une rupture s'amorçait qui irait en grandissant au fur et à mesure que le pouvoir et le patronat taperaient fort et que les directions syndicales se compromettraient. 

Deux mouvements apparaissaient. 

Deux grands mouvements parallèles

On assiste depuis 2013 à deux grands mouvements, d'une part une immense vague de luttes dispersées – j'en ai comptées 270 par jour au premier semestre 2017, ce qui est énorme – en particulier dans les petites entreprises, les secteurs du commerce, de l'hôtellerie, la restauration rapide et les services publics, le domaine de la santé  notamment (4 000 luttes dans ce secteur en deux ans à partir de début 2016) et d'autre part, sous la pression des militants et de manière continue depuis début 2016 jusqu'à l'automne 2017, des mobilisations syndicales nationales, en particulier des grands secteurs économiques, transports, énergie, raffineries... ayant pour but officiel la riposte aux attaques générales mais sans aucun plan de bataille pour cela et qui s'égrenaient donc dans des journées d'action nationales sans suite ni plan, avec parfois une très forte participation mais décourageant à terme ceux qui y participaient.

Le premier mouvement de luttes dispersées regroupait les secteurs professionnels les plus émiettés, les plus féminins et les moins organisés, les moins syndiqués, le second des journées d'action syndicales, les secteurs les plus masculins, concentrés, organisés et les plus syndiqués.

Ces deux grands mouvements sociaux se sont peu à peu séparés au point de ne plus avoir de connexions, devenant parallèles, le premier invisible restant dans l'ombre du second, syndical. La presse, les statistiques et les directions syndicales et politiques ont réduit l'ensemble de la conflictualité sociale au second mouvement jusqu'à janvier 2018. Là, le premier mouvement monta sur la scène publique avec la grève des agents des maisons de retraites (Ehpa - Établissements d’Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes) qui toucha 2000 établissements, ce qui était historique, entraînant l'opinion dans son sillage. En même temps, à partir du 27 janvier 2018, ceux qu'on nommera plus tard « Gilets Jaunes » firent leur la première apparition avec une série de manifestations durant deux mois, avant qu'ils n'envahissent totalement la scène à partir du 17 novembre 2018.

C'est à partir de cette prise d'autonomie du mouvement social au travers des luttes des agents des maisons de retraite que les Gilets Jaunes sont devenus non plus seulement un « mouvement » au sens classique mais un « soulèvement ».

Ce qui frappe au premier abord dans le mouvement actuel des Gilets Jaunes c'est d'une part qu'il lie le social et le politique par la rue en exigeant la démission de Macron pour l'amélioration de son pouvoir d'achat et d'autre part la place importante des plus pauvres des salariés parmi eux et notamment des femmes, l'ensemble affichant globalement une générosité et une solidarité totale avec tous les plus faibles, Sans Domicile Fixe, handicapés, retraités, ne voulant laisser personne de côté, offrant des cadeaux aux enfants pauvres, prenant en charge les personnes vivant à la rue...

Ces deux aspects, politique/social et générosité/solidarité caractérisent principalement pour le moment le mouvement des Gilets Jaunes et l'inscrivent dans l'expérience des luttes sociales en France depuis 6 ans.

Nous avons vu les raisons du premier aspect par la multiplication de luttes sociales émiettées habitées d'un esprit politique général. Il ne peut y avoir aujourd'hui de transformation sociale sans révolution politique, sans une autre prise en main de la société par les classes sociales exploitées et opprimées. Mais faute de partis et syndicats ayant cette volonté, les salariés conscients de cette situation entraient  en lutte sur leur seule entreprise pour sauver ce qui pouvait l'être. En même temps, ils se préparaient et guettaient la situation et l'occasion qui leur permettraient de s'engager dans cette lutte générale.

Or cette situation leur a été donnée par les luttes des femmes travailleuses des maisons de retraite en 2018 et l'occasion par la hausse des taxes sur l'essence. 

Les combats de femmes travailleuses qui ont animé toute la période sont l'âme des gilets jaunes 

Dans un article du Monde Diplomatique de janvier 2019, « La puissance insoupçonnée des travailleuses », Patrick Rimbert écrivait : « La féminisation du travail compte au nombre des bouleversements les plus radicaux du dernier demi-siècle […] En France, les travailleuses représentent 51% de salariat populaire […] En 1968, la proportion était de 35% […] La quasi totalité de la force de travail enrôlée depuis 50 ans est féminine. […] A elles seules, les salariées des activités médico-sociales et éducatives ont quadruplé leurs effectifs de 500 000 à 2 millions entre 1968 et 2017». On trouve 182 000  employées à nettoyer les locaux, 500 000 aides ménagères, 400 000 assistantes maternelles, 115 000 domestiques, 400 000 aides-soignantes, 140 000 auxiliaires de puériculture, 500 000 agents de service, 400 000 infirmières, 340 000 enseignantes en primaire (institutrices). Ces femmes au travail sont « plus souvent issues de l'immigration que la moyenne » mais « jouissent d'une bonne réputation auprès d'une population qui peut s'imaginer vivre sans hauts-fourneaux mais pas sans écoles, hôpitaux, crèches ou maisons de retraite »« L'attention parfois distraite du grand public aux conditions de labeur des cheminots  et des manutentionnaires se change en préoccupation, voire en révolte, lorsqu'il s'agit de réduire le temps de toilette d'un parent dépendant, de fermer une maternité en zone rurale »... Le salariat féminin de la santé, l'éducation,  la culture, le logement, la propreté « tisse la vie collective et appelle à une socialisation croissante de la richesse [...] dessinant une perspective politique à long terme susceptible de le constituer en agent de l'intérêt général [...] un socialisme des services prioritairement déployé auprès des classes populaires vivant dans les zones périurbaines frappées par le retrait de l’État social et contrôlé par les travailleurs eux-mêmes…Elles produisent une richesse émancipatrice qui pave les fondements de la vie collective ». (3) 

La générosité et la solidarité des Gilets Jaunes, qui ne peuvent guère laisser de place à l'extrême droite, est habitée de la place des travailleuses dans ce mouvement.

Les luttes nombreuses et déterminées des femmes travailleuses avaient parfois crevé l'écran du silence social fin 2017 avec les luttes des femmes de ménage de grands hôtels ou qui travaillaient dans le nettoyage des gares ou encore dans le commerce. Mais ce qui a changé leur niveau de visibilité et initié une prise de conscience d'elles-mêmes et de leur lutte, c'est qu'elles ont bousculé la situation en impulsant tout le mouvement social du printemps 2018 avec la grève des agents des maisons de retraite (Ehpad) fin janvier 2018. Cette lutte des agents de 2 000 maisons de retraite a marqué toutes les luttes sociales de janvier, février et mars qui accompagnaient la leur par son importance mais aussi parce qu'elle a considérablement marqué l'opinion qui s'est montrée massivement solidaire. De plus, par cette irruption soudaine dans une période où les directions syndicales justifiaient l'échec de leur tactique par l'insuffisance de combativité des salariés de base, elles ont redonné un coup de fouet magistral à l'ensemble du corps militant et du coup ont déclenché les grèves et luttes qui ont suivi en avril, mai et juin, le grand rassemblement de « la fête à Macron » avec ses 50 000 manifestants pour « dégager » le président et donc aussi les grèves des cheminots, étudiants et énergéticiens et même aussi la première phase du mouvement des Gilets Jaunes. (4)

Dans un article de juillet 2018 sur cette grève, nous écrivions : « Il n'est pas étonnant que ce soient des femmes travailleuses qui aient initié l'élan social du printemps 2018 […] car la révolte des femmes au travail a quelque chose de subversif et d'entraînant pour tout le monde, comme d'ailleurs dans tous les grands mouvements, de 1789 à 1917 en passant par 1848 ou 1871.

D'une part, elles échappent, plus que les secteurs professionnels où les hommes sont plus nombreux, à l'emprise des directions syndicales et de leurs tactiques, étant moins organisées. D'autre part, elles sont au centre des reculs considérables qu'impose Macron à la société dans les secteurs santé, vieillesse, protection des jeunes enfants, éducation... Elles sont donc au cœur des solidarités que le gouvernement veut casser; leur générosité, leur dévouement et leur courage sont au cœur du service public et de son esprit que la bande du Medef souhaite éradiquer.

C'est pourquoi, c'est dans le secteur de la santé qu'il y a certainement le plus de luttes, les plus déterminées, les plus longues et les plus victorieuses contre les politiques de Macron, avec le plus grand soutien de l'opinion publique ».

Le combat des agents des Ehpad, d'une part parce que sous-prolétaires de la santé, d'autre part parce qu'ayant la responsabilité du bien être des seniors, est au cœur des questions politiques actuelles de notre société. 

Cette nouvelle vague de luttes n'ouvrait pas seulement à une possibilité de mouvement d'ensemble pour la défense des services publics mais exprimait aussi publiquement un changement d'état d'esprit latent chez bien des salariés et grévistes. On passait d'un moment où on attendait tout des directions syndicales voire de secteurs économiques clefs dont on espérait une espèce de grève par substitution par leur blocage de l'économie, à un autre moment où ayant pris la mesure de la faible volonté des directions syndicales à mener la lutte d'ensemble, on commençait à tester ses forces, à vérifier si les autres salariés étaient prêts à ce blocage global, cette lutte contre Macron et avec quelle détermination. 

Nous signalions également dans un autre article d'août 2018 que ces luttes de femmes travailleuses, plus souvent issues de l'immigration que la moyenne, accompagnaient également une montée des luttes des migrants puis des travailleurs d'origine étrangère, non seulement aux antipodes de toutes préoccupations racistes, mais à l'intersection des manifestations de soutien  importantes en leur faveur qui se développaient malgré l'emprise du FN, traduisant un esprit de générosité et de solidarité de la population et des luttes dans les services publics au bénéfice des plus humbles. (5)

Ces luttes des migrants ont commencé véritablement en 2010, suivies de celles des travailleurs issus de l'immigration en 2012 et ont surtout connu en 2016 une authentique intifada des femmes de ménage africaines en France. Nous écrivions en aout 2018: «  Alors que les travailleurs derrière les directions syndicales s'efforçaient de ne pas perdre leurs acquis, les travailleuses africaines ou d'origine se battaient pour en obtenir dans des professions où il n'y a traditionnellement aucun ou peu de droits. Les deux dynamiques allaient se croiser au printemps 2018.

Les femmes sont très largement majoritaires dans les maisons de retraite, surtout dans les tâches d'exécution et les femmes d'origine africaine et antillaises y sont nombreuses, ce secteur de la santé étant le pire du point de vue des salaires et des conditions de travail, mais aussi des conditions d'hébergement et de vie des résidents, bref les secteurs du sous-prolétariat de la santé mais au contact  direct avec les seniors, au centre des attaques des gouvernements, un vaste problème de société qui touche tout le monde. [...]

Mais pendant que les directions syndicales menaient le nouvel élan social (du  printemps 2018) à son échec, le mouvement de lutte des femmes au travail continuait son petit bonhomme de chemin : la grève des agents de l'hôpital du Rouvray arrivait à entraîner tous les secteurs militants de la région et gagnait, ce qui entraînait une nouvelle lutte en juillet 2018 à l'hôpital Janet du Havre, qui gagnait à son tour, puis encore à leur suite en août, septembre et octobre 2018 à l'hôpital Pinel d'Amiens qui se poursuit toujours aujourd'hui. Tous ces conflits sont marqués par la détermination et par le caractère démocratique de la direction de la lutte, garants de leur succès.»

Des luttes marquées par leur détermination et leur caractère démocratique, s'alimentant l'un l'autre, qui sont aussi le garant du succès des Gilets Jaunes. 

L'expérience des luttes contre les licenciements a irradié toute la société et tissé des liens multiples

Sur les trois dernières années de lutte du mouvement ouvrier organisé de fin février 2016 à octobre 2018, contre les lois El Khomry, puis contre les ordonnances Macron puis enfin contre les remises en causes des statuts de cheminots, énergéticiens et étudiants, la page facebook "Luttes invisibles" a compté plus d'un million de suppressions d'emplois dans près de 600 grandes ou moyennes entreprises et une multitude de toutes petites. 

Une grande majorité de ces licenciements ou fermetures ont été accompagnées de luttes plus ou moins longues, plus ou moins violentes mais souvent très déterminées à l'image de Goodyear ou GM&S entraînant dans la lutte parents, enfants, amis, voisins jusqu'à des régions entières voire le pays. Ces combats furent accompagnés non seulement des drames de la perte d'emploi, des déchirements familiaux pour les salariés eux-mêmes mais aussi de villes ou régions qui étaient ruinées par la disparition d'une entreprise centrale dans la vie économique ou encore étaient émaillées de brutalités policières, de sanctions administratives ou judiciaires pour les militants ou les grévistes excédés parce que jetés à la rue. 

Or, si sur les deux premiers mois de l'année 2017 je comptais plus d'un million de journées individuelles de grève et 270 grèves en moyenne par jour sur le premier semestre 2017, les salariés de plus de 500 de ces entreprises qui fermaient ou licenciaient sont entrés en lutte sur une période de trois ans. 

C'est considérable. 

Des centaines de milliers de salariés faisaient l'expérience de luttes parfois très violentes, souvent immensément déterminées voire désespérées ; des liens se tissaient entre salariés licenciés, ceux d'autres entreprises ou services ou travaillaient des membres des familles des licenciés, enfin avec des professions indépendantes, commerçantes ou artisanales elles-mêmes souvent ruinées par la fermeture d'une entreprise.

Cependant aucune confédération syndicale n'a voulu unifier ces luttes – au même moment donc où elles menaient les luttes contre les attaques générales - livrant les salariés de chaque entreprise à leur sort. En conséquence,  l'ensemble de ces luttes pour l'essentiel est passé inaperçu et la rage de ces ouvriers a été le plus souvent inefficace. 

Mais l'ampleur de ces luttes reste hors du commun ce qui signifie une expérience vécue par des centaines de milliers de personnes elle aussi hors du commun. (6) 

La lutte la plus symptomatique de cette violence sociale, policière et judiciaire a été celle des Goodyear qui tint l'actualité d'octobre à janvier 2017 avec la condamnation à la prison ferme dans un premier temps de plusieurs de ses acteurs accusés d'avoir séquestré quelques heures leurs licencieurs. En octobre 2017, les Goodyear réussissaient à réuni près de 10 000 personnes à Amiens quasi sans soutien des directions syndicales, ce qui était symptomatique du potentiel militant gâché qui existait dans ces situations. Puis ils étaient plus de 1 000 à nouveau en janvier 2018 autour des Goodyear pour dénoncer les licenciements, la répression policière et judiciaire qui les frappait eux, puisque huit d'entre eux étaient condamnés à la prison ferme mais frappait aussi d’autres travailleurs comme les jeunes de quartier, ce qui était pour ce dernier cas, la première fois que des militants syndicalistes et des jeunes de quartier s'associaient. Or c'est sur cette expérience que se construisait le Front Social qui rassemblait jusqu'à 20 000 personnes en mai 2017 hors directions politiques et syndicales et durant une période électorale, c'est-à-dire montrant toute sa distance à l'égard de ce jeu politicien. 

Auparavant, en octobre 2015 déjà, le traitement médiatique méprisant et violent de l'affaire dite des chemises de deux cadres d'Air France déchirées par des grévistes mis en colère par 2900 licenciements, soulevait l'indignation de toute la France qui souffre et déclenchait un important mouvement de luttes. 

La violence jusque là silencieuse, ou qu'on ne pressentait que dans les suicides au travail (7) et sa dissimulation par le « dialogue social », commençait à avoir un caractère public par les résistances et les luttes. 500 000 salariés avaient connu la dépression du fait des conditions de travail, entre 14 000 et 20 000 personnes mourraient chaque année du fait du chômage de masse. L'amiante au travail pour sa part avait fait entre 61 000 et 118 000 morts entre 1997 et 2009, pouvant en faire 100 000 d'ici 2050 dans un quasi silence médiatique et l'indifférence des autorités. De nombreux collectifs « amiante » entraient en lutte pour obtenir réparation ou justice dans la rue ou devant les tribunaux, témoignant de la révolte qui germait en bas contre la violence sociale qu'ils subissaient massivement au quotidien.

Les drames vécus individuellement et silencieusement jusque là par des millions de personnes commençaient à prendre une dimension collective et publique. 

Des violences et une répression des Gilets Jaunes déjà expérimentées auparavant

Le caractère massif du soulèvement des Gilets Jaunes, probablement plus d'un million de personnes, des milliers de blocages de routes et rond-points dans le pays et sa détermination quasi insurrectionnelle ciblant le palais présidentiel de L’Élysée dés le début ont infiniment surpris à tel point que la police a paru impuissante à arrêter cette marée.

Il y a eu pourtant 12 morts, des milliers de blessés, au moins 4750 personnes mises en « garde à vue »  en 7 semaines. C'est beaucoup et pourtant les Gilets Jaunes n'ont pas eu peur et n'ont pas arrêté la mobilisation. Dans d'autres circonstances cela l'aurait stoppée net. 

C'est pourquoi on ne peut penser ces chiffres de la répression du mouvement sans celui des violences sociales considérables subies décrites plus haut et les 16 000 personnes poursuivies, sanctionnées ou condamnées (8) depuis le début de la lutte contre la loi Khomry fin février 2016. (9)

Même sous cet angle des violences et de la répression, il n'y a pas rien eu avant la répression des gilets jaunes. Il y a une expérience dans la chair et dans la lutte. 

Lycéens ou Gavroches ? Une différenciation de classe dans la jeunesse

L'intégration de cette violence à l'expérience populaire s'est vue lors de l'entrée en lutte massive de la jeunesse lycéenne dés le 30.11.2018. 

Les lycéens sont entrés dans le mouvement dès le 19 novembre derrière les Gilets Jaunes, participant aux blocages des rond-points, signalant que leur combat et celui de leurs parents étaient le même. En effet ces lycéens n'étaient pas ceux des centres des grandes villes des lycées les plus bourgeois mais ceux des petites villes ou des banlieues.

Jusque là, les mouvements de lycéens partaient plutôt des « grands » lycées des centre-villes.  Là, ces derniers se sont sentis moins concernés comme leurs parents des classes moyennes supérieures.

Aussi, lorsque les lycéens des milieux populaires se sont placés comme ça leur arrive souvent dans le sillage d'un mouvement plus puissant, pour poser la question de leur avenir - et pas seulement de revendications - comme ils l'avaient déjà fait en 2010 avec le mouvement des retraites, ils parlaient d'un avenir social général qui leur était refusé tout comme à leurs parents. Au delà des questions de sélection à l'université qu'ils dénonçaient, c'était une société de classe qu'ils rejetaient. 

Cet apport semblait pouvoir achever l'ébranlement du pouvoir dans la semaine du 1er au 8 décembre.  C'était en effet jusqu'à présent l'ingrédient redouté de tous les gouvernements lors de toutes les crises graves, la jonction des jeunes et des travailleurs. 

Or, ce n'eut pas lieu, en tous cas pour le moment puisque les lycéens ont décidé de rentrer à nouveau en lutte à partir du 8 janvier 2019.

Cela signifiait que les Gilets Jaunes ne rejouaient pas mai 1968 mais quelque chose de bien plus profond et nécessitant bien plus d'engagement : parfois ils citent mai 68 mais leur référence principale est 1789, une révolution, pas une grève dans un décor de plein emploi. Ce sont des guillotines qu'on trouve sur certains rond-points, pas le bouillonnement créatif des Beaux Arts. L'état d'esprit que cela requiert de la jeunesse n'est pas celui, scolarisé, qui avance des revendications pour son avenir, la réforme du bac ou ParcourSup, mais celui de Gavroche qui comme sur le drapeau de Delacroix en 1848 guide le peuple pour la Liberté.  

L'ampleur des enjeux a changé. Le rapport à la jeunesse aussi. 

Cette dernière en a fait d'une certaine manière l'expérience durant sa mobilisation à Mantes-la-Jolie lorsque la police a humilié 150 jeunes qu'elle a obligés à s'agenouiller pendant des heures, les mains sur la tête comme les nazis ont pu le faire pendant la seconde guerre mondiale ou l'armée française durant les guerres coloniales. Les lycéens dans leur jeune âge ne savaient pas encore qu'il s'agissait d'une telle lutte. Ceux des banlieues probablement plus. D'où l'importance de situer ce combat des lycéens dans ce sillage subversif des Gilets Jaunes et pas seulement dans celui « revendicatif » des temps passés où on pensait  pouvoir obtenir satisfaction sans remettre en cause le pouvoir. Pour eux, pas plus que pour les Gilets Jaunes ou l'ensemble des travailleurs, il n'y a de victoire possible, même partielle, qu'en posant cette question du pouvoir, qu'en disant qu'il faut dégager Macron avec les Gilets Jaunes.. 

Pourquoi ce soulèvement large et profond s'est saisi de l'occasion mineure de la hausse du prix des carburants

Sauver la fin du mois ou la fin du monde ?

La taxe des carburants ou la démocratie directe ?

Les gouvernements Sarkozy – droite – puis Hollande - Parti Socialiste - puis enfin Macron  - en partie du PS, en partie de droite – dans la continuité de ceux qui les avaient précédés de droite comme de gauche, se sont mis à démolir tous les acquis sociaux gagnés depuis la fin de la seconde guerre mondiale, le droit à la retraite, le code du travail, la protection sociale, les statuts protégés des cheminots, les droits des chômeurs, les services publics, à commencer par celui de la santé et à faire reculer les conditions de vie et de travail des travailleurs comme jamais... En même temps les plus riches s'enrichissaient comme jamais, le nombre de millionnaires explosait, la fraude, l'évasion et l'optimisation fiscale des plus riches atteignait selon certains chiffres 200 milliards par an, tandis que le service de la dette au profits des banques et assureurs frôlait chaque année les 50 milliards et que les subventions directes aux grands patrons atteignaient 200 milliards par an.

Mais si face à ça, en ces débuts, la conflictualité était importante depuis 2009 avec de premières grandes explosions autour de la fermeture d'entreprises, Goodyear, Continental, New Fabris... on peut dire qu'elle a été marquée jusqu'à 2013 par des conflits dans le cadre des mentalités anciennes où l'on ne mesurait pas bien l'importance des remises en cause, ne sachant pas trop si la tendance qui se dessinait devait durer, s'amplifier ou était seulement momentanée. En ce sens, les conflits restaient habités de l'idée qu'on pouvait encore sauver son entreprise, son secteur professionnel... 

En 2015, décrivant les transformations des mouvements sociaux, nous écrivions : "Hier, des militants pouvaient argumenter pour sauver leur emploi que l’entreprise était viable, rentable, qu’une meilleure gestion pourrait sauver l’entreprise, qu’ils étaient en quelque sorte exploitables. » (10)  Ce n'est plus vraiment le cas aujourd'hui où des patrons licencient alors même que leurs entreprises font des profits records.

Par contre, à partir de 2013 les choses basculent. "Aujourd’hui, on voit dans certaines luttes contre les fermetures que des salariés ont compris qu’il n’y a guère de solution industrielle, que c’est le système entier qui les licencie et que ce n’est pas seulement son patron qu’il faudrait licencier mais tous les patrons".

C'est-à-partir de ce moment que les valeurs patronales mises en place et plus ou moins acceptées par tous dans l'après 1968 commencèrent par être contestées.

Nous écrivions ainsi le 21 septembre 2013 à propos d'un gros débrayage à l'usine Peugeot de Mulhouse, usine à l'époque comptant pas loin de 8 000 salariés et plus en comptant les sous-traitants autour de l'usine mère : « Ce gros débrayage rend ainsi plus visible, à sa manière, des conflits du travail courts de ce type qui échappent à la statistique et à la visibilité par la faible taille des entreprises, mais qui sont déjà nombreux et qui s’ajoutant aux conflits plus longs autour des fermetures et licenciements, […] Ce qui témoigne non pas d’une absence, mais d’un type de conflictualité différent. […] Or, constatant qu’aucune des grandes organisations ouvrières, politiques et syndicales, ne se situe à ce niveau, ils ne peuvent que protester et pas encore s’engager dans une véritable grève, sans avoir constaté auparavant qu’ils ont le nombre et l’état-major pour cela.[...] Conflictualité qui prépare peu à peu le terrain psychologique, social, politique et militant à une autre, d’un niveau qualitatif bien supérieur, qui peut éclater rapidement et de manière surprenante à partir de faits considérés comme divers à d’autres époques (arbres turcs, suicide tunisien, bébés bosniaques, foot et transports brésiliens…).» (11)

Ces origines apparemment futiles, que ce soient celle de la défense de quelques arbres sur un parc à Istanbul qui a entraîné un conflit généralisé en Turquie, celle des dépenses trop élevées consacrées à la coup du monde de football au Brésil qui en a enclenché un autre… sont quelque chose de  commun à tous les grands mouvements. Les grandes colères qui n'ont pas les organisations pour éclater doivent se saisir d'un détail anodin qui a la particularité d'unifier beaucoup de monde dans l'opinion exprimée publiquement comme on l'a vu pour le passage aux 80 Km/H ou encore la hausse sur les taxes des carburants. Ces « incidents » sont tout à la fois insignifiants mais aussi révélateurs d'un mépris généralisé qui traduit des rapports de classe profonds et donne son caractère prolétarien à des luttes commencées sur un terrain citoyen qui, elles, ont l'avantage de mobiliser de larges couches de la population.

La conscience qu'on ne peut défendre son mois sans changer le monde est profondément inscrite dans le soulèvement des Gilets Jaunes, ce qui s'est vu dans leurs souci de converger avec les manifestations des écologistes pour le climat ou des féministes contre les violences que subissent les femmes.

« Démission Macron » après l'expérience de « Dégageons les DRH »

En 2015, dans une nouvelle série d'articles sur les caractéristiques des conflits du travail en France, nous constations que la situation s'était déjà transformée annonçant un certain « dégagisme » dans l'entreprise d'abord au travers de séquestrations de dirigeants ou de l'exigence de les virer.

Nous recensions un peu plus de 750 grèves en France pour les six semaines couvrant le mois de juin et les deux premières semaines de juillet 2015 : « Ce qui témoigne d’un véritable «mouvement».[...] La question de l’invisibilité de ces conflits se conjugue avec celle de la nature de leur politisation qui ne passe pas par des structures traditionnelles. [...] A l’envers du monde des banquiers et des spéculateurs et de leurs représentants politiques, on voit s’afficher dans ces luttes un monde jeune et généreux, brandissant le drapeau d’une morale plus humaine.[...] Ainsi, on voit très fréquemment les grévistes de la Poste, des écoles, commerces, bibliothèques, hôpitaux, Ehpad (Etablissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes), centre sociaux, communes, etc. s’adresser aux usagers, aux parents, aux clients, aux habitants et à d’autres catégories professionnelles.  (12)

Nous avons prolongé cette étude de juillet 2015 par un autre article des 2 et 3 novembre 2015.

"La plainte au travail s’est donc transformée en exigence de dénoncer voire de «virer» les responsables de la maltraitance, les directeurs, chefs d’atelier, de service, DRH… C’est une constante des revendications d’une grande partie de ces grèves qu’on peut lire dans des centaines de reportages: ce ne sont plus des directeurs mais des «dictateurs» comme le disait une gréviste. »

La peur change de camp, la violence injuste de cette société est dénoncée et on vise la tête.

« La colère sociale qui vise des DRH réclame en même temps de l’aide à la population locale pour des «revendications» qui ne sont plus syndicalistes au sens corporatiste que cela pouvait prendre parfois, mais sont devenues des «revendications» collectives, communes à différents secteurs de la société, des revendications plus politiques que syndicales, des revendications non plus «égoïstes», pour soi, sa catégorie, son entreprise, mais pour les enfants, les malades, les seniors, les conditions de travail de tous, pour l’avenir. Quoi de plus politique ?

Dégager le DRH, le séquestrer, lui déchirer sa chemise, c’est le symbole aussi de déchirer, dégager l’abus de pouvoir, la malhonnêteté, l’égoïsme, les passe-droits, le fayotage, les humiliations, la servilité, la brutalité, l’incompétence, les injustices, l’écrasement du faible, le sexisme, le racisme… pour une humanité meilleure. [...] Il n’est certes pas encore demandé de «dégager» les grands patrons pas plus que le capitalisme, mais seulement de «dégager» ces intermédiaires brutaux avec qui le contact est direct [...] On sait que sur le fond, virer tel ou tel, ça ne changera rien, mais ça fait du bien, c’est un succès, un avertissement et un drapeau, une préparation à la suite, plus ambitieuse. [...] Face à la radicalité bourgeoise, une radicalité ouvrière prend naissance, sans les confédérations syndicales, sans la gauche et même contre elle. Et malgré tout quand même, de gauche. [...] Il y a une droitisation du pouvoir, de sa politique, des sommets de l’Etat et des institutions, des partis, des syndicats et des médias, mais pas réellement de droitisation de la société, des classes populaires ni d’une partie des classes moyennes. » (13)

Pour affirmer le désir d'une société plus humaine, s'affichait dans les luttes la volonté d'en virer les dirigeants qui la symbolisaient.

L'ensemble de luttes et d'expériences que nous venons de décrire forment un monde dont on devine facilement qu'il peut contribuer à expliquer bien des choses de ce qui se passe aujourd'hui. C'est là, dans cette histoire, bien incomplète hélas pour cet article, qu'on peut déceler les germes de ce qui a fait les Gilets Jaunes et mieux lire à partir de là leur trajectoire possible demain. 

Mais cette histoire hélas reste fermée à la plupart des intellectuels autant que ce monde ouvrier leur reste traditionnellement invisible et méprisé. Et lorsqu'il déborde sur les beaux quartiers des notables et des journalistes, cela surprend et inquiète ; alors bien d'entre eux qualifient ces pauvres en lutte de « fascistes » ou de « foule haineuse » comme hier leurs prédécesseurs littéraires et bourgeois le faisaient en traitant de « barbares » les communards de la révolution de 1871 à Paris. 

Une révolution citoyenne avec une dynamique de lutte de classe

Depuis peu, les Gilets Jaunes affirment mener une révolution démocratique "citoyenne". 

Elle ne semble pas toucher pour le moment aux rapports de production ou de propriété. 

En fait, cette démocratie baptisée RIC (Référendum d'Initiative Citoyenne) n'est que l'affirmation de la nécessité de passer par une véritable démocratie pour gagner, d'abord bien sûr contre la démocratie représentative qui n'a plus rien de démocratique, mais aussi dans le mouvement lui-même contre les habitudes bureaucratiques des syndicats avec lesquelles ils mènent les luttes.

Il a d'abord été dit que ce mouvement était anti-fiscal. 

Pourtant, il n'en a que l'apparence puisqu'il ne demande pas moins d’État comme le grand patronat ou l'extrême droite mais au contraire plus de services publics et, de fait, un contrôle populaire de comment est utilisé l'argent public. Bref il demande une république sociale des services publics. Il condamne la transformation des usagers en clients. Il veut le respect de ceux d'en bas, la solidarité, ce qui est au cœur des conceptions faisant de la richesse un bien commun, une démocratie et une république des pauvres. 

Par ailleurs, le mouvement a insisté sur la démocratie citoyenne au moment où il s'est rendu compte qu'il ne pourrait pas renverser Macron sur son premier élan. 

D'une certaine manière, cet aspect « citoyen » n'est que l'aveu de sa faiblesse à bloquer réellement l'économie du fait de ses particularités sociales qui le placent hors des grandes structures économiques, des grandes entreprises, des banques, des grands services de transport, de communication, de l'énergie. Faute de cette présence, il ne peut que « parler » d'une part de ce qu'il faudrait pour arriver à ses fins, bloquer l'économie et d'autre part fixer les buts, redonner le pouvoir au peuple. L'objectif de bloquer l'économie, c'est-à-dire par la grève, déplacerait alors la démocratie du peuple par le peuple si elle se faisait, vers l'histoire des révolutions ouvrières et leur démocratie.

En saisissant qu'il n'avait pas réussi à renverser Macron de son premier élan, le soulèvement comprend également qu'il n'y a pas que la police entre son soulèvement et les dirigeants. 

La bourgeoisie française a en effet des assises autrement profondes que celles de la Tunisie de Ben Ali ou de l’Égypte de Moubarak. 

Il y a une foule d'institutions médiatiques, sociales, économiques, politiques ou syndicales liées sinon au pouvoir, en tous cas au système ou à ses habitudes mais moins discréditées, générant ainsi encore un certain nombre d'illusions dans des couches sociales qui ont encore quelque chose à perdre et qui fonctionnent comme autant de freins ou de remparts. La portée et l'étendue qu'ont trouvé les calomnies du gouvernement à l'encontre des Gilets Jaunes sur leur supposé fascisme en est une illustration. 

Après donc un premier moment ou le mouvement espérait tout emporter par l'impétuosité de son élan, il s'est substitué un second moment qui, constatant que Macron ne dégageait pas, s'est engagé dans deux voies subversives différentes mais complémentaires, toutes deux déterminées par la durée mais surtout ouvrant à un tout autre moment, peut-être pré-révolutionnaire celui-là. C'est ce débat qui existe aujourd'hui entre modérés et pacifiques d'un côté et plus radicaux de l'autre. 

Le mouvement s'est engagé d'une part dans le blocage de l'économie et d'autre part pour contourner Macron qui n'était pas tombé, il a décrit ce que devrait être la politique. Il a imaginé un projet de démocratie directe, le RIC, en capacité d'abroger des lois, en établir et de révoquer les élus à tout moment. 

Ce faisant, il répondait à tous ceux qui lui demandaient : si vous faites tomber Macron, vous le remplacez par qui ?  

Or le mouvement ne veut pas remplacer Macron ; de Marine Le Pen à Mélenchon en passant par les autres, il ne veut aucun d'entre eux. Il veut le pouvoir au peuple et tente donc de définir ce que pourrait être ce pouvoir au peuple. Il montre donc seulement le chemin tout en comprenant qu'il n'a pas aujourd'hui la capacité de passer à la démocratie directe sans avoir les reines du pouvoir économique et politique en ses mains. 

Face à ceux qui disaient : vous voulez plus de démocratie mais moins de représentants, avec l'intention de retourner ces derniers contre le mouvement, celui-ci répond pour le moment par l'abolition des privilèges, les privilèges étant ici ceux de la caste politique, président, ministres, députés, sénateurs.  

L'abolition des privilèges le 4 août 1789 était partie de l'initiative de la noblesse pour tenter d'arrêter la révolution.  Aujourd'hui, cette abolition, des privilèges prend le sens d'une tentative de conciliation ultime avant d'aller plus loin mais aussi donc d'un avertissement que le mouvement pourrait bien aller plus loin en cas de refus. Dans leur lettre ouverte à Macron du 3 janvier 2019, certains des initiateurs du mouvement parmi les plus connus écrivent : Mr Macron « Comprenez-vous (en persistant dans votre refus de nous écouter) que vous appelez à une véritable lutte de classe néfaste à l'unité et à la cohésion de la France ? ». Autrement dit, pour le moment nous ne prônons pas la lutte de classe, seulement la fin des privilèges avec un « maximum » de revenus pour les élus, mais si vous persistez à ne pas céder, cela pourrait bien prendre ce chemin de la lutte des classes. Et les drapeaux Bleu Blanc Rouge comme la Marseillaise qui symbolisaient la volonté révolutionnaire contre l'installation des partis et syndicats, pourraient bien laisser la place aux drapeaux rouges et à l'internationale, mais réinvestis de leur contenu révolutionnaire.

En attendant, conscient de sa force mais sans illusions sur ses capacités, plein de bon sens et de maturité, le soulèvement des Gilets Jaunes se structure mieux pour durer, pour que sa volonté de plus de démocratie sans « représentants » commence à prendre forme. 

On leur demande des porte-paroles, des représentants ; ils se savent pas encore prêts à cette échéance et  prennent leur temps pour cela mais fonctionnent quand même très bien. En même temps qu'ils parlent du RIC et que la police les chasse des rond-points qui les organisaient jusque là spontanément,  ils doivent former concrètement des réunions, des Assemblées Générales pour pouvoir continuer à décider ensemble, se coordonner et se poser alors le problème concret de porte-paroles qui ne soient pas auto-proclamés comme jusque là.

Le RIC n'est donc qu'un message politique marquant le chemin de leur détermination, leur volonté d'aller jusqu'au bout et en même temps une réponse à un problème circonstanciel aujourd'hui.

Tout en se mettant à bloquer des grandes entreprises commerciales ou industrielles et en débattant d'une future démocratie plus proche du peuple, les gilets jaunes ont maintenu leur mobilisation sur les ronds points. Ils n'ont pas scandé dans les manifestations "Ric, Ric" mais ont gardé le drapeau initial qui a fait leur succès, "Macron démission". Ils ont gardé les outils des mobilisations nationales chaque samedi en direction du lieu de pouvoir, l’Élysée et refusent de s'engager dans la voie de garage des urnes que ce soient les élections européennes ou la consultation proposée par Macron. En s'installant pour tenir longtemps, ils montrent qu'ils sont disponibles pour l'entrée en mouvement d'autres secteurs. Ils l'ont déjà montré en convergeant avec les manifestations des féministes, des écologistes pour les climat, des lycéens en lutte. Ils ont également montré leur disponibilité envers les grèves en aidant dans de nombreux secteurs à leur réussite, notamment les raffineries.

L'essentiel est à venir, l'entrée en luttes des travailleurs des grandes entreprises et services et la mobilisation du milieu syndical de base. 

Ainsi, voir ce soulèvement uniquement comme « citoyen » c'est le clore à lui-même, ne pas comprendre qu'il n'est qu'une étape dans une histoire beaucoup plus large. C'est reprendre les conceptions des classes dominantes, pour lesquelles les peuples primitifs auxquelles appartiennent pour eux les classes populaires, n'ont jamais d'histoire.

Ce soulèvement existe certes par l'inouï qu'il est lui-même mais encore plus par ce qu'il dit de ce qui le précédait et ainsi surtout de ce qu'il annonce, par sa dynamique, son évolution permanente. 

Gilets Jaunes et Gilets Rouges

Par ailleurs, contrairement à leur posture à l'égard des dirigeants politiques qu'ils rejettent en bloc, les Gilets Jaunes ont une autre attitude vis à vis du mouvement syndical. 

Ils voient bien que ses dirigeants sont complices du gouvernement et n'en attendent pas grand chose mais portent une certaine estime aussi à ce qu'ont été les syndicats dans le passé. C'est pourquoi tout en multipliant les remarques acerbes contre les dirigeants syndicaux, ils observent ce qui se passe de ce côté avec un certain espoir parce qu'ils savent qu'ils ont besoin des salariés des grandes structures et de leurs grèves. 

Ainsi, très significatif en ce sens, alors que les Gilets Jaunes ont obtenu des primes non négligeables pour les salariés des grandes entreprises mais quasi rien pour eux, ils n'en éprouvent aucune amertume, ce qu'on pouvait craindre et qui aurait pu être utilisé par l'extrême droite. Eh bien non ! Ils en sont heureux montrant par là qu'ils visent plus loin et surtout espèrent entraîner avec eux ces salariés.

Les syndicats bien que considérablement affaiblis voire discrédités notamment par cet épisode gardent par leurs milliers de militants influents une capacité de mobilisation importante. Les Gilets Jaunes le savent pour avoir participé pour nombre d'entre eux à tout ou partie de leurs mobilisations. 

Depuis fin février 2016 jusqu'au 14 septembre 2017, le mouvement syndical a mené des luttes très importantes contre les attaques de Hollande puis de Macron mobilisant jusqu'à 1 million de personnes lors de la manifestation du 15 juin 2016. Leurs militants implantés dans les grands secteurs peuvent bloquer efficacement l'économie. Les routiers, les raffineurs, les cheminots l'ont montré plus d'une fois.

Bien sûr, les directions syndicales ont mobilisé malgré elles, puisque ce grand mouvement des milieux influencés par les syndicats qui dure depuis 3 ans a démarré fin février 2016 alors qu'elles se préparaient à tout accepter des contre-réformes de l’exécutif. Mais elles l'ont fait quand même, bien qu'évidemment, en même temps, elles ont tout fait pour ne pas permettre à ces luttes d'aller jusqu'au bout. 

Toute la question est : quel va être l'effet du soulèvement des Gilets Jaunes sur les militants syndicalistes de base et les salariés ? Il y a de nombreuses critiques actives de la base syndicale à l'encontre de ces dirigeants ces dernières années. La dernière en date est celle du Front Social que nous avons citée. Mais il y en a eu d'autres.

Déjà fin 2014, un mouvement des milieux syndicalistes de base de la CGT, révoltés par l'utilisation par leur secrétaire général des ressources du syndicat à des fins personnelles, en même temps qu'il faisait l'éloge du « dialogue social », amenait plus de 80 structures de base du syndicat à dénoncer et lier publiquement le scandale et la politique menée tout en appelant à construire le « tous ensemble », mouvement arrêté par un attentat terroriste début 2015.

Et puis au cours du mouvement des Gilets Jaunes, on a vu de nombreuses tentatives de militants syndicalistes de base, de structures de base tenter de nouer des liens avec les Gilets Jaunes. Là est l'avenir, là est la politique à mener pour l'avenir.

Une « grève générale » permanente

Ce mouvement des Gilets Jaunes, après d'autres mouvements ces derniers temps, illustre pleinement l'idée que nous vivons depuis au moins trois ans et probablement déjà depuis 2013 une espèce de « grève générale » au sens que lui donnait Rosa Luxembourg, c'est-à-dire une période que pour sa part elle fixe à dix ans, qui fait alterner toute une série de mouvements différents allant d'une multitude de grèves économiques à des émeutes localisées, des scandales politiques, des révoltes politiques démocratiques ou citoyennes, des luttes régionales ou professionnelles, puis un retour aux luttes économiques, enfin un mouvement généralisé, etc., mais dont chacun des épisodes ne prend pas son sens en lui-même mais dans la dynamique de l'ensemble sur des bases de classe et qui construit peu à peu une conscience commune révolutionnaire de classe.

Si les Gilets Jaunes intègrent de fait et spontanément par les logiques de classe leur mouvement dans cette dynamique globale de « grève générale », ils ont plus de mal par ses porte-paroles à le faire consciemment et à avoir une politique en conséquence. Or c'est ce que pourraient contribuer à faire les Gilets Rouges.

Ce nouveau sens politique de la situation globale qui a émergé avec les Gilets Jaunes a complètement homogénéisé ce soulèvement autour de rapports de classe globaux parce qu'il était dans l'air du temps depuis la crise des subprimes de 2008, l'effondrement de la Grèce, les révolutions arabes, les mouvements Occupy ou Nuit Debout. Son succès dans le monde et l'extension du mouvement à plus d'une vingtaine de pays prouve cette dimension globale. 

Tous les grands soulèvements ont l’hétérogénéité sociale des Gilets Jaunes qui leur donne dés leur début leur ampleur et en même temps cette très forte homogénéité politique basée sur l'expression des rapports de classe profonds qui donne leur dynamique, leur durée et leur portée. 

C'est la base de la renaissance d'une conscience révolutionnaire de classe qui s'ébauche là à laquelle les Gilets Rouges pourraient pour leur part apporter leur culture idéologique s'ils ont la modestie de se mettre au service de ce soulèvement et non à vouloir le chapeauter.

II. Petite chronologie du soulèvement des gilets jaunes

Avant les gilets jaunes, déjà des gilets jaunes 

Le mouvement social de janvier à mars 2018

Un mouvement "Colère" est lancé le 12 janvier 2018 par un maçon de Périgueux qui regroupe en quelques jours 80 000 abonnés sur sa page Facebook. L'objectif du mouvement est de se battre déjà contre la hausse des taxes sur le carburant, la vie chère, la hausse de la CSG pour les retraités et la limitation de la vitesse à 80 Km/heure que le gouvernement veut imposer en juillet 2018. 

Il organise une manifestation le 27 janvier. Ce jour-là, ils sont au moins 2 000 manifestants à Bordeaux, 2 000 à Mâcon, 500 à Dijon, 300 à Chaumont, 300 à Blois, 250 à Périgueux, 300 à Cherbourg et apparaissent dans bien d'autres villes encore, avec déjà pour une bonne partie d'entre eux le port du gilet jaune. Ils remettent ça le 17 février avec déjà pour but affiché, l’Élysée.  

Des dizaines de groupes Facebook se sont constitués en peu de temps. "Colère" compte plus de 120 000 internautes abonnés sur son site national durant la première partie de l'année 2018 et construit une ou plusieurs antennes locales dans chaque département. Déjà, Le Front National de Marine le Pen, la France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon et le député centriste Lassalle tentent de prendre contact avec "Colère" qui refuse pour sa part tout contact.

Par contre, le mouvement se lie aux combats des motards de la Fédération Française des Motards en Colère (FFMC) et des automobilistes de l'association "40 millions d'automobilistes" qui ont commencé également début 2018 une lutte contre la limitation de vitesse à 80 Km/heure, la restriction de circulation des véhicules anciens, les mesures répressives sur les routes et l'état de délabrement du réseau routier.

Parallèlement, entrent en lutte à ce moment, les employés des maisons de retraites (Ehpad), les gardiens de prison, les petits paysans, des lycéens, étudiants et retraités ou encore des ouvriers de Ford à Blanquefort/Bordeaux contre la fermeture de l'entreprise et enfin des employés du commerce, du groupe Carrefour notamment. 

Le mouvement "Colère" très divers, est alors parallèle à ces luttes sociales mais dans bien des départements il s'y lie ou les soutient comme par exemple les Ford. Inversement, ces mouvements sociaux s'invitent parfois dans les manifestations de "Colère" comme les retraités en particulier ou des ouvriers en lutte contre des licenciements, d'autres encore pour des augmentations de salaires avec leurs propres revendications, banderoles, slogans.

Or ces luttes sociales ne sont pas anodines à ce moment et tout comme ces premiers gilets jaunes de "Colère", mais aussi comme les "zadistes" de Notre Dame Des Landes, elles ont la particularité politique d'une part de relever le gant de la lutte par en bas alors que les directions syndicales y ont renoncé le 16 novembre 2017 et d'autre part de poser la question des luttes sur le terrain de construction d’un mouvement d’ensemble. (14)

En effet, par leur absence de volonté à la lutte d'ensemble et leurs tactiques de journées d'action sans plan ni suite, les directions syndicales ont réussi à décourager les militants syndicaux et les salariés qui leur font confiance. La manifestation du 16 novembre 2017 est la dernière de ces journées d'action inutiles après deux ans de journées de ce type depuis le 30 mars 2016. Mais ce n'est pas inutile de le rappeler, suivie le 18 novembre par une manifestation de 3 000 personnes du Front Social qui lie question sociale et politique et vise déjà l’Élysée. 

A partir du 16 novembre, les directions syndicales enterrent clairement la lutte et jouent à fond la carte du "dialogue social" c'est-à-dire de la collaboration avec le gouvernement en prétextant de la défaite qui aurait été causée selon eux par l'inaction des salariés, des non syndiqués en particulier. 

Or, contre cette propagande démoralisatrice, les mouvements sociaux importants de début janvier partis de la base et de secteurs peu organisés faisaient la démonstration que ce n'étaient pas les travailleurs qui ne voulaient pas se battre mais les directions syndicales et politiques. 

Ils révélaient ensuite, parce que ces secteurs sont parmi les plus exploités vivant déjà la situation que Macron veut imposer à l'ensemble des travailleurs par sa destruction du Code du travail, que la lutte des organisations syndicales et des secteurs professionnels les plus protégés durant les années 2016 et 2017 ne concernait pas tout le monde mais seulement un secteur de la classe ouvrière et ne pouvait pas entraîner dans la lutte pour la défense des acquis les secteurs les plus pauvres qui ne bénéficiaient pas ou plus de ces acquis. Ils montraient ensuite que leurs luttes particulières, émiettées avaient un caractère général.

Par ailleurs, le 16 janvier 2018, par leur énorme courage face aux violences policières extrêmes du pouvoir, mais aussi le soutien dans l'opinion publique, les jeunes écologistes "zadistes" dits "marginaux" de Notre Dame Des Landes faisaient reculer le gouvernement qui renonçait à son projet d'aéroport dans la zone naturelle protégée proche de Nantes. Ce recul était du jamais vu depuis longtemps et surprenait après la déconfiture des directions syndicales et politiques qui expliquaient que rien n'était possible. 

Ainsi donc la lutte déterminée payait.

Dans ce même esprit, "Colère" pour sa part montrait également la déconnexion des directions syndicales avec ce qui se passait en bas, en organisant avec les motards à partir du 27 janvier 2018 des manifestations importantes bloquant de nombreuses routes, rond-points et villes tous les samedi de fin janvier à avril avec une journée nationale  les 14 et 15 avril regroupant 40 000 manifestants entraînant des ouvriers des grandes structures ou des retraités. 

Pour comprendre l'interpénétration entre « Colère » et les mouvements de grève, il faut bien mesurer qu'il y a eu à ce moment, le 31 janvier – 4 jours après la première manifestation de "Colère" - une énorme mobilisation des sous prolétaires de la santé, les agents des maisons de retraites, révélatrice d'un état d'esprit plus général. 

Cette mobilisation avait commencé à l'automne 2017 par une très forte participation à la grève dans le sud de la France au moment même où les directions syndicales expliquaient aux milieux militants que les ouvriers ne voulaient pas se battre. Elle ne fut pas remarquée de ce fait, mais elle fut suivie d'une mobilisation nationale considérable  - et remarquée - des mêmes le 31 janvier 2018 pour leurs conditions de travail et contre les conditions de vie dégradantes faites aux anciens dans les maisons de retraite. Les employés des maisons de retraite refusaient d'être les agents de la maltraitance des plus âgés, refusaient d'être complices du système. 

Les salariés de plus de 2 000 maisons de retraite sont entrés en lutte ce jour-là – ce qui est énorme et a surpris - dans un moment encore une fois où il y aurait eu absence de luttes selon les syndicats (et toute la classe politique derrière eux) et dans un secteur très peu syndiqué, sans traditions de lutte et regroupant surtout des femmes des catégories les plus pauvres et les plus précaires du monde du travail, souvent des "contrats aidés", des sous-contrats mal payés de jeunes salariés précaires que le gouvernement essayait par ailleurs de supprimer.  

Or, cette suppression de 150 000 "contrats aidés" en septembre 2017 – le plus grand plan de licenciements collectifs au même moment - avait fait un énorme scandale, plongeant non seulement les bénéficiaires de ces contrats dans le désespoir puisque que pour beaucoup c'était le seul moyen de ne pas sombrer dans la marginalité, mais aussi de nombreuses associations et communes pour qui ces "contrats aidés" étaient le seul moyen de maintenir un certain nombre de services à la population. Mais seuls les maires et les associations se mobilisèrent ainsi que quelques enseignants. Les directions syndicales et politiques de gauche prétextèrent du fait qu'ils étaient pour de vrais emplois à durée indéterminée pour ne pas mener la lutte et abandonner les "contrats aidés" à leur sort.

Le secteur professionnel de la santé était particulièrement concerné et notamment les maisons de retraites par cette suppression des contrats aidés, nombreux dans cette profession. Par ailleurs, comme tous les services publics, le service public de la santé était attaqué par la politique de Macron comme par ses prédécesseurs, Hollande et Sarkozy. Cependant il faisait  preuve d'une grande combativité avec de très nombreuses luttes défensives, 4 000 en 2 ans ce qui est considérable, mais toutes dispersées, émiettées, par établissement voire service, sans guère d'efficacité et de visibilité et sans quasi aucune tentative des fédérations syndicales de ce secteur d'unifier ces luttes ni de faire appel à l'opinion publique. 

C'était donc la première fois dans ce secteur qu'une lutte partie de la base et des plus pauvres abandonnés par les directions syndicales réussissait à entraîner autant d'établissements en même temps, avec même quelques hôpitaux entraînés par le mouvement. Sur internet étaient lancés #balancetonhosto ou #balancetonehpad qui permettaient de dénoncer les conditions de travail dans le monde de la santé avec infiniment plus d'ampleur que par les organisations syndicales, comme déjà les jeunes travailleurs précaires avaient lancé dans le mouvement de 2016 #onvautmieuxqueça. Tout cela marqua considérablement l'opinion publique.

Cette mobilisation eut un retentissement considérable dans l'opinion à ce moment pour plusieurs raisons. 

Elle faisait la démonstration contre la propagande syndicale ou de la gauche politique que ce n'étaient pas les travailleurs qui n'étaient pas disponibles pour entrer en lutte mais que c'était l'absence de volonté réelle des directions syndicales et politiques de gauche à mener une lutte sérieuse qui conduisait à l'échec. 

Elle faisait aussi la démonstration que c'étaient les secteurs les plus pauvres et les plus précaires de la classe ouvrière qui se mobilisaient le plus, donnant un caractère plus visible et général à ce qui se faisait déjà dans les mois précédents lors de luttes déterminées et victorieuses mais isolées de femmes de ménages de grands hôtels, de salariés du secteur du nettoyage, de salariés migrants, de travailleurs ubérisés comme les livreurs à vélo de Deliveroo ou des chauffeurs de « taxi » VTC. 

Elle faisait surtout la démonstration de l'immense sympathie qu'eut leur lutte dans l'opinion très sensible à la défense du système de santé et des seniors. Tout le monde voyait que Macron démolissait la santé publique. Cette lutte déterminée et non corporatiste sur des questions politiques concernant toute la population a bénéficié en conséquence d'un large soutien de l'opinion. Bref, la démonstration était faite publiquement une troisième fois en peu de temps après les contrats aidés et Notre Dame Des Landes que le mouvement social ne pouvait pas se couper de sa dimension politique mais qu'il ne pouvait guère compter pour ça sur les directions syndicales et politiques de gauche. (15)

Elle montrait enfin que les femmes au travail jouaient un rôle central dans cette mobilisation  et que leur détermination pouvait en entraîner d'autres dans la lutte au point de marquer toute la situation. (16) 

En effet, la lutte des femmes précaires des maisons de retraite (Ehpad) englobait du coup par sa dimension politique générale toutes les autres du moment et entraîna les organisations de retraités à organiser une suite commune le 15 mars. Cette lutte sociale à caractère politique menée par les plus exploités organisa de fait autour d'elle toutes les luttes qui se menaient à ce moment y compris le mouvement "Colère" dans un halo général qu'on aurait pu caractériser de mouvement social d'ensemble à dimension politique, voire de début de soulèvement populaire. 

Ce halo organisé par la lutte des agents des maisons de retraites révélait que les multiples luttes émiettées économiques qui traversaient toute la période de 2013 à 2018 avaient un contenu général en arrière plan, des luttes catégorielles à caractère général. L'aspect catégoriel ou émietté ne traduisait pas l'absence de compréhension de la situation mais l'impuissance à entrer en lutte sur ce terrain général et par conséquent ces luttes parcellaires ne signifiaient pas une inconscience mais le seul moyen à leur portée pour au moins sauver ce qu'il était possible à ce niveau. Des luttes qui bien souvent gagnaient à ce niveau et qui montraient que le problème n'était pas l'absence de détermination des travailleurs mais encore une fois l'absence de volonté des directions politiques et syndicales à construire le « Tous ensemble ».

Il faut se rappeler en effet qu'à ce moment, en janvier et février 2018, il y eut aussi un très important et radical mouvement des petits paysans les plus pauvres bloquant les routes, les hypermarchés, les entreprises du secteur agro-alimentaire, paralysant des régions entières, s'affrontant violemment aux policiers parce que la perte d'une aide d’État aux plus pauvres d'entre eux menaçait de les ruiner. Or cette lutte fut victorieuse, au moins partiellement. 

Et puis il y eu aussi un très fort mouvement de grève en janvier 2018 des gardiens de prison qui ne s'étaient plus battus depuis 20 ans mais qui là entraient en lutte contre leur propre enfermement dans des conditions de travail honteuses et dangereuses au fur et à mesure que celle des prisonniers se dégradait. Une lutte qui au delà de la dénonciation des conditions de travail posait une question de société et qui malgré la prégnance d'idées d'extrême droite sur ce milieu échappait justement à cette influence. 

Il y eut la mobilisation des retraités qui multipliaient des manifestations très suivies posant à leur tour derrière les agents des maisons de retraite la question de l'attitude de la société à l'égard des seniors et il y eut enfin une mobilisation rampante des lycéens et étudiants posant la question de leur avenir. 

L'ensemble formait un tout qui remettait totalement en cause l'ambiance de défaite créée par le discours des directions syndicales et politiques, leur volonté de séparer le social du politique, celle de disjoindre la grève des élections, le mouvement particulier du soulèvement général.

Il eut été logique et facile à ce moment  de tenter un lien entre toutes ces mobilisations d'autant que le mouvement "Colère" par la variété de ses membres était de presque toutes.

Mais ce fut l'inverse qui se passa coupant un peu plus le mouvement ouvrier organisé des gilets jaunes du moment et des mobilisations politiques qui germaient.

Ce moment fut vite oublié par les militants syndicaux et de gauche, d'une part parce qu'il surgissait de secteurs quelque peu méprisés, sans représentation syndicale ni poids économique, qui ne s'étaient que rarement battus et d'autre part parce qu'il fut vite recouvert et dissimulé par les mobilisations très différentes des mois qui allaient suivre.

En effet, les directions syndicales avaient bien remarqué ce mouvement et ses dimensions subversives, craignant la contagion et le "Tous ensemble" politique de cette base qui se profilait là et qui menaçait de leur échapper. Elles organisèrent un contre-feu au 15 mars du mouvement naissant en lançant une journée d'action concurrente de la fonction publique le 22 mars.

En même temps, comme aujourd'hui, une violente campagne de dénigrement était lancée dans les organisations syndicales et de gauche s'appuyant sur les préjugés de couches petites bourgeoises à l'encontre du mouvement en cours, accusant "Colère" d'être lié à des fascistes bien que la FFMC soit plutôt associée par ses dirigeants à des militants PCF ou ex PCF, que certains de ces groupes se rapprochaient des actions du Front Social, qu'ils refusaient tout lien avec l'extrême droite et qu'ils rejetaient de leurs pages Facebook comme de leurs rangs les propos racistes, homophobes, fascisants et tous ceux qui affichaient des attachements partisans au Front National d'extrême droite. 

Les petits paysans en lutte étaient assimilés dans cette campagne aux gros patrons qui dirigent le syndicat agricole patronal FNSEA, les gardiens de prison étaient dénoncés comme des éléments fascisants en montant en épingle les déclarations réactionnaire d'un dirigeant syndical pourtant à contre courant du sens du mouvement lui-même.

Bien sûr, il y avait à "Colère" comme chez les gardiens de prison ou des paysans, des abrutis aux idées réactionnaires ou liés à l'extrême droite mais ce n'étaient pas du tout eux qui donnaient le sens du mouvement de ce début d'année dominé de manière globale par le mouvement des femmes au travail des maisons de retraite pour un meilleur système de santé, pour une société où on ne traite pas les anciens comme des marchandises et où on respecte leur dignité comme la dignité des hommes en général en cherchant à construire un monde de solidarité, un mouvement général au caractère prolétarien et anticapitaliste.

La presse locale relayant de manière très importante ce combat inédit dans les maisons de retraite contribuait non seulement à donner ainsi une ampleur encore plus grande à ce mouvement mais permettait à des millions de personnes de mesurer combien elles partageaient les mêmes indignations. Enfin, en soulignant la carence des pouvoirs publics dans la prise en charge des personnes âgées elle soulignait que cette lutte pour les conditions de travail ne pouvait pas être indépendante de celle pour la défense du système général de santé publique, bref posait la question du pouvoir. Des millions de personnes pouvaient en prendre conscience et vérifier là qu'elles étaient très nombreuses à penser de même.

C'est pourquoi le mouvement des cheminots replié sur la défense corporatiste de leur statut particulier ne pouvait pas séduire et entraîner, paraissant très en deçà de ce que disaient les luttes du tout début d'année.

Cependant, reflétant à leur manière l'ambiance de renouveau printanier des luttes et l'aspiration au « Tous ensemble » qu'elle traduisait, les militants ouvriers ou politiques de gauche ou d'extrême gauche et l'aristocratie ouvrière, bien qu'abandonnant le 15 mars les agents de maisons de retraites, allaient transformer le contre-feu du 22 mars en début de mobilisation d'ampleur. 

Mais faute de s'appuyer sur les secteurs en lutte du moment et ce qu'ils disaient de général, ils laissaient la direction de ce mouvement qui va marquer la période de lutte de mars à juin 2018 dans les mains des directions syndicales et de leurs combats corporatistes. Or, ces dernières, craignant plus que tout la jonction possible des luttes étudiantes et cheminotes qui prennent de l'ampleur en avril-mai puis des cheminots et des énergéticiens qui entrent en lutte en juin, allaient d'une part tout faire pour empêcher une expression autonome du mouvement étudiant qui aurait pu fédérer ces forces, d'autre part saboter la combativité des cheminots par une grève perlée de trois mois qui allait les user et les mener à la défaite. Enfin, pour empêcher la jonction avec la lutte des cheminots de la lutte des énergéticiens, une des plus grandes de ces dernières années, partie elle-même de la base avec plus de 400 centres en lutte, elles firent tout pour passer sous silence cette énorme grève, avec la complicité de la grande presse, comprenant bien elle aussi le danger. 

Ainsi, faute d'avoir vu et compris ce que signifiait l'élan et les luttes de janvier février et d'avoir essayé de leur donner de la force et de la conscience par une expression commune, les militants les plus avancés se retrouvaient enchaînés à la politique des directions syndicales et entraînés dans la défaite. Replongeant alors dans une nouvelle phase de démoralisation et d'accusation de la base qui n'avait pas suivie, cela les plaça sous la coupe idéologique des forces petites bourgeoises dont la démoralisation n'avait plus comme horizon que libéralisme ou fascisme. 

C'est dans cet état d'esprit et sous cette influence que la plupart de ces militants allaient aborder au moins au début la nouvelle phase de lutte des Gilets Jaunes.

Avec la reprise en main des mobilisations de salariés par les directions syndicales, le mouvement "Colère" pour sa part s'estompait, passait au second plan d'autant que son dirigeant était arrêté pour de vieilles affaires et condamné à 3 mois de prison, ce qui portait un coup à l'ensemble mais sans pour autant faire disparaître l'état d'esprit qui y avait présidé. 

La grande bourgeoisie avait bien vu le danger de ces mobilisations de janvier à juin et le danger que Macron s'obstine à taper comme un sourd. Elle changea d'attitude.

D'une part, elle s'associait par le syndicat patronal Medef début juillet aux directions syndicales ouvrières pour demander au gouvernement de modérer ses attaques contre les salariés ou tout au moins d'y associer plus ce qu'on appelle les corps intermédiaires, notamment les syndicats. D'autre part, pour faire pression en ce sens sur le gouvernement, elle déclenchait le 19 juillet par sa presse qui jusque là avait été aux ordres du pouvoir, une violente attaque contre Macron. 

Elle transformait avec l'affaire Benalla, une banale affaire d'un de ses garde du corps pris en flagrant délit d'usurpation de fonction policière pour matraquer des manifestants, en scandale d’État afin d'empêcher Macron d'aller jusqu'au bout d'une réforme constitutionnelle qui aurait donné encore plus de pouvoir au président au détriment des corps intermédiaires, du parlement, de la justice, des partis et des syndicats. 

Les sommets de l'appareil d’État policier furent traînés durant l'été devant des commissions d'enquêtes parlementaires télévisées au grand plaisir de tous ceux que ces mêmes responsables policiers faisaient matraquer depuis des années. L'accent était mis sur le rétablissement de la démocratie, contre un régime dérapant, un État se coupant des citoyens, en mettant au point un contrôle plus étroit, par les parlementaire et les corps intermédiaires. 

L'avertissement était sérieux, Macron était lâché par ses mentors et était considérablement affaibli mais alors que des militants tentaient d'appeler à descendre dans la rue pour finir ce que les commissions d'enquêtes avaient commencé, les directions syndicales restèrent totalement silencieuses et ne profitèrent pas de ce premier affaiblissement de Macron.

Avec le nouvel échec du mouvement syndical reprise du mouvement des gilets jaunes

Dés lors que les directions syndicales ont à nouveau lâché la très importante mobilisation contre Macron des secteurs professionnels les plus organisés après avoir saboté la grève des cheminots et organisé une énième mobilisation ratée d'une seule journée le 8 octobre, le mouvement des motards et "Colère" ont décidé de reprendre la lutte "sous des formes inédites" et ont organisé derechef de nouvelles manifestations le 12 octobre 2018 relativement suivies avec des milliers de motards et automobilistes dans plusieurs villes du pays, prolongeant d'une certaine manière l'esprit démocratique surgi lors de l'affaire Benalla .

C'est dans ce contexte de renoncement des directions syndicales, d'affaiblissement du pouvoir de Macron et de réapparition d'un mouvement "Colère" qu'une pétition contre la hausse des prix du carburant qui avait été lancée au printemps par une petite entrepreneuse de vente de cosmétiques en ligne, Priscilla Ludosky, d’origine martiniquaise, qui jusque là stagnait, a soudain accéléré pour atteindre 700.000 signatures début novembre. Cette pétition appelait comme le mouvement "Colère" à l’abrogation de la hausse des prix des carburants, accompagnée d'un ensemble de propositions discutables mais qui n'ont pas retenu l’attention.

A ce moment, en entrant en contact avec Priscilla Ludosky, Eric Drouet, chauffeur routier, animateur d’associations d’automobilistes a l’idée avec quelques amis de lancer une opération escargot sur le périphérique de Paris dans la foulée de ce que faisait  "Colère" pour dénoncer la hausse des prix des carburants. On est le 10 octobre et il fixe la date au samedi 17 novembre. 

Or, à nouveau, face à cette montée qui double le mouvement ouvrier organisé, recommence dans la gauche syndicale et politique démoralisée ou conformiste une campagne d'ostracisation, lorsque le 23 octobre, Frank Buhler, ancien membre du FN, blogueur connu de la « patriosphère » et responsable du parti très à droite Debout La France à Montauban, constatant le succès des deux initiatives, publie une vidéo appelant au 17 novembre qui atteint 4 millions de vues. 

Elle est remarquée mais surtout montée en épingle par la gauche politique, syndicale et l'extrême gauche, et présentée comme initiatrice, mais le mouvement du 17 novembre est aussitôt dénoncé comme "fasciste". Fin octobre, Marine Le Pen et Nicolas Dupont Aignan disent apporter leur soutien au mouvement en même temps que des groupes de policiers proches de l'extrême droite qui avaient déjà manifesté cagoulés et avec leurs armes à l'automne 2017. Par ailleurs, le succès électoral de l'extrême droite au Brésil le 28 octobre contribue à renforcer le climat de peur face au fascisme que certains voient monter partout, y compris dans les élections législatives de septembre en Suède.

Les réseaux sociaux de la petite bourgeoisie de gauche et d'extrême gauche s'enflamment alors dénonçant l’opération comme un « complot fasciste ». D'autant que début novembre, la vidéo la plus regardée (7 millions de vue ! ) et la plus commentée par les grands médias (ou l'inverse) est l’appel anti-taxes de Jacline Mouraud, « hypnothérapeute », dont la page Facebook est remplie de délires complotistes. 

N'ayant pas compris ou même vu le mouvement de janvier à mars, n'ayant aucun lien avec les milieux les plus populaires, démoralisés de manière globale en particulier après la défaite des cheminots et étudiants du printemps, ne comprenant rien à la dynamique générale de la situation, ces milieux militants ont repris à leur compte le discours syndical contre les travailleurs tout emplis de mépris et de méfiance envers les plus exploités et opprimés.

A ce moment, Philippe Martinez, dirigeant de la CGT, refuse de participer au 17 novembre au prétexte dit-il que jamais la CGT ne manifestera aux côtés du Front National et de l'extrême droite. Il enfonce le clou et finit de couper les militants syndicaux des gilets jaunes.

La grande presse de son côté qui se réjouit d'un affaiblissement des syndicats relaie très largement l'initiative du 17 novembre. Elle convainc tout le monde que le 17 novembre va être une réussite.

Dans les jours précédant le 17 novembre, éclatent  déjà quelques manifestations spontanées couronnées de succès. Un certain nombre de patrons plus ou moins petits du BTP  (Batiment et Travaux Publics), y participe et avec leurs camions bloquent des routes. Ils protestent pour leur part contre la menace de la suppression d'un tarif privilégié du carburant pour leurs engins de chantier. En même temps, des petits patrons ambulanciers entrent en lutte de manière spectaculaire en bloquant les routes pour empêcher que le gouvernement supprime leur prise en charge par la Sécurité Sociale ce qui entraînerait leur faillite au profit des grands groupes ambulanciers. Cette lutte efface alors une autre au même moment, cette fois des employés des sociétés d'ambulance pour la hausse de leurs salaires. Ainsi se crée toute une ambiance « patronale » qui permettra d'accréditer l'impression que le mouvement des Gilets Jaunes comprend de nombreux patrons, artisans ou commerçants alors qu'ils n'y sont quasiment pas présents.

Le mouvement de soutien au 17 novembre continuant et s'élargissant, sentant ce climat, un petit changement s’opère dans certains secteurs de la gauche. Le 30 octobre, le député  de la France Insoumise François Ruffin, fait savoir qu’il "ira voir" le 17 novembre. Puis J.L. Mélenchon dirigeant de « La France Insoumise » devenue la principale force électorale de gauche, donne son accord à la participation des « insoumis » qui le voudraient au 17 novembre mais en saluant également ceux qui n'iraient pas et donc sans donner aucune perspective. Puis le Parti Socialiste, quasiment mort après la politique réactionnaire, répressive et anti-populaire de Hollande, appelle à son tour à participer au 17 novembre. 

C'est alors que s’impose l’exhibition sous le pare-brise des voitures du gilet jaune de sécurité dont l’achat a été rendu obligatoire pour chaque automobiliste. Cette initiative qui prolonge celle du mouvement "Colère" s'y substitue. La majorité de ses membres assurera dés lors le port du gilet jaune dans les rassemblements populaires puis cela s'étendra à tout le mouvemment et même dans d'autres pays de la planète.

Irruption d'un soulèvement clairement prolétarien le 17 novembre.

Le samedi 17 novembre, des centaines de milliers de gens, peut-être un million voire plus, se regroupent dans tout le pays sur les ronds-points à la campagne ou surtout à proximité des petites villes. Par contre le mouvement ne se développe guère à Paris qui est devenu le lieu où se concentrent les riches ou les classes moyennes supérieures ou dans les autres grandes villes où le phénomène est le même à une moins grande échelle. En effet, les cadres sont 43% à résider à Paris contre 7% dans les zones rurales alors que les ouvriers et employés forment 57% de la population active des zones rurales loin devant les agriculteurs à seulement 5%.  

Les petits-bourgeois du petit et moyen patronat dont la presse a tenté de faire ses hérauts avant le 17 novembre sont très largement submergés par une marée de travailleurs pauvres et de retraités, parmi lesquels un grand nombre de femmes travailleuses, pauvres ou au chômage, des travailleurs de petites entreprises et services, des employés, des secteurs peu organisés, des auto-entrepreneurs, des travailleurs indépendants, des travailleurs ubérisés, des femmes au foyer, des retraités, des aides à domicile, des éducatrices et éducateurs, des ouvriers paysagistes, du bâtiment... des gens qui sont endettés ou qui n’ont plus vraiment de quoi s'acheter à manger sinon le strict minimum passé le 15 du mois, veulent que cela change, et pas aux prochaines élections européennes dans 7 mois comme le propose toute l'opposition politique, mais maintenant comme cela s'était fait place Tahrir au Caire ou place de la Kasbah à Tunis. 

C'est le prolétariat qui est dans la rue. 

Ce ne sont pas la grève à l'usine, l'atelier ou le service qui organisent ces prolétaires dispersés de toutes petites entreprises ou indépendants, ce sont les rond-points, l'occupation oppositionnelle de l'espace public.

Les petits commerçants et artisans et encore moins les plus gros patrons du BTP ne sont guère ou pas présents. Leurs organisations, U2P et CPME, très vite, appelleront à la cessation des barrages. C’est le monde du travail pauvre et dispersé qui se regroupe là, notamment sur les ronds-points proches des habitations, où une foule se rend à pied, très loin de se limiter aux seuls « automobilistes ». Et quand le salaire est relativement correct, ils sont tout autant menacés par la misère en raison de leurs dépenses incompressibles, symbolisées par l'utilisation obligatoire de la voiture pour aller au travail, faire ses courses, chercher les enfants à l'école, se rendre à l'hôpital, la maternité, la maison de retraite, vue la disparition des services publics de proximité. La lutte contre les taxes sur les carburants symbolise cette situation faite aux prolétaires ou aux petits bourgeois prolétarisés. 

Par son ampleur et ce milieu, le mouvement est composé essentiellement de "novices". C'est leur première manifestation mais il y a aussi des milliers de militants ou d’anciens militants syndicaux, souvent retraités, parfois des travailleurs qui ont changé de travail après un licenciement et ont l'expérience d'une lutte contre une fermeture d'entreprise, pour les conditions de travail, qui ont mené des combats comme salariés ou ubérisés chez Deliveroo ou les VTC ou  alors comme usagers contre des fermetures de gares, d'écoles, de maternités, de postes qui sont venus à titre individuel mais dont l'expérience est précieuse. 

Ces travailleurs sur les rond-points ne sont pas en grève car c'est difficile dans de toutes petites structures ou quand on est auto-entrepreneurs (un million en France), intermittents, intérimaires, dans l'aide à domicile, les auxiliaires de vie, quand on a la charge de personnes âgées ou fragiles. Ils viennent après leur travail, entre deux missions, lorsqu'ils travaillent en équipe...

Sur les rond-points, beaucoup de gens y font connaissance directement, échangent, débattent, comparent leurs conditions de vie et de travail, fraternisent, se rendent compte qu'ils ne sont pas seuls mais des millions dont les vies ont été précarisées et dont les liens sociaux ont été pulvérisés au fur et à mesure que l'éloignement spatial a grandi avec la dégradation des services publics. Ainsi la souffrance individuelle des invisibles se transforme par le lien retrouvé en joie commune, en exigence collective, en revendications.  Le soir du 17, des milliers restent spontanément sur place : les campements s’étoffent. Une auto-organisation rapide extrêmement efficace se met en place. Le mouvement est né, celui de ces "riens", "fainéants", "alcooliques" tels que les qualifiait Macron qui va dominer les semaines suivantes par son intelligence, sa détermination et sa générosité collective. 

Au delà des revendications contre la hausse des taxes sur l'essence, surgissent alors une foule de revendications contre la vie chère, pour le pouvoir d'achat, des hausses du Smic, de salaires, les pensions, les minimas sociaux, contre le mal vivre, la misère, les humiliations, l'injustice fiscale et sociale, pour la défense des services publics et fédérant tout ça, un mot d’ordre commun : " Macron démission". 

Le drapeau bleu-blanc-rouge est partout et la Marseillaise raisonne sur les rond-points faisant écho non pas à l'impérialisme français mais aux traditions révolutionnaires du peuple français. Car quand des femmes qui travaillent, des mères célibataires, des retraités,  des jeunes ubérisés, précarisés ou au chômage, des migrants et des sans papiers parfois comme dans certains endroits, des anciens syndicalistes, des multi-licenciés, des paysans, des employés paupérisés, des aides à domicile, des éducateurs, des ouvriers du bâtiment... se rencontrent et fusionnent avec un gilet jaune pour un meilleur pouvoir d'achat, pour que Macron dégage et que tout change au détriment des milliardaires et des capitalistes qui ne paient pas leurs impôts, c'est la révolution qu'ils mettent dans les paroles de la Marseillaise qui a la particularité d'être un chant national mais aussi un chant révolutionnaire. C'est une révolution mentale et sociale qu'ils ont ressentie eux-mêmes en se découvrant les uns les autres, en se découvrant comme une classe aux mêmes intérêts radicaux. 

Par ailleurs la violence des temps, de l'exploitation, de la misère mais aussi de la répression policière sera au cœur des débats lors des semaines de mobilisation et la contre-violence des manifestants se défendant est inscrite dans le chant La Marseillaise comme dans le drapeau français, mais c'est la violence révolutionnaire qu'on y reconnaît comme nécessité dans la situation et dont on connaît les paroles par l'école ou les stades de football. 

L’irruption des masses sur une base de classe ce samedi 17 novembre a inauguré une nouvelle situation politique. 

Après l'irruption du soulèvement, la vague  du mouvement

Personne n'a de contrôle sur ce soulèvement. 

Les leaders auto-proclamés qui vont surgir de partout ne contrôlent rien, ne décident rien. Le mouvement lui-même, sans aucune organisation ouvrière ou de gauche avec lui, probablement échaudé par des décennies de tromperie, ne veut pas de chefs et n’éprouve que peu le besoin de se coordonner organisationnellement car il est coordonné par ses sentiments de classe qui lui dictent à chaque instant sa conduite. Un leader auto-proclamé appelle à reprendre, il est rejeté, un autre tente d'afficher ses idées partisanes réactionnaires, il est écarté ; seuls sont écoutés et sélectionnés les messages qui portent le sens de ce que veut le mouvement : du pouvoir d'achat tout de suite et dégager Macron.

L'évidence est de continuer de bloquer en semaine les rond-points et de se centraliser le samedi en visant l’Élysée. 

Dans la semaine qui suit le 17, la fédération CGT de la chimie appelle à la grève 2 jours dans les raffineries et les plate-formes pétrolières pour leur revendications propres mais aussi en solidarité avec les gilets jaunes. Six des sept raffineries françaises sont bloquées par la grève suivie souvent à 80% ainsi que des plate-formes pétrolières tandis que les gilets jaunes aux portes de ces entreprises aident les piquets des grévistes à bloquer tout ce qui veut rentrer ou sortir. 

C'est la première entraide entre "gilets rouges" syndicaux et gilets jaunes. Et l'essence commence à manquer dans des centaines de stations services. La grève initialement prévue pour 2 jours continue toute la semaine. Alors que des pressions à la reprise de la part de l'appareil s'exercent les 29 et 30 novembre au prétexte d'avoir obtenu l'ouverture de négociations sur les salaires, la question est : est-ce que la base des raffineurs acceptera cette sortie honteuse et continuera le lundi 3 décembre ? Et plus largement, n'est-il pas temps que les salariés des grandes structures économiques qui jusque là n'ont dit que leur sympathie sans entrer eux-mêmes en lutte, s'y mettent à leur tour, c'est-à-dire se mettent en grève, une grève générale pour achever le régime ?

Dés lors, comme si les gilets jaunes tentaient d'envoyer ce message aux salariés des grands entreprises, ils se donnent l'objectif non plus seulement de bloquer les rond-points et les automobilistes, mais de bloquer l'économie. Aussi aident-ils partout où cela est possible  les salariés ou les usagers en lutte en défendant par exemple les employés qui se battent contre la fermeture d'une maternité, une gare, une entreprise. Par ailleurs, ils bloquent eux-mêmes les plate-formes pétrolières, des hypermarchés et nombre de grandes entreprises qui ne paient pas leurs impôts ou qui polluent.

Ce n'est pas seulement la convergence des luttes qu'ils proposent mais l'objectif de dégager Macron qui rend celle-ci crédible.

Le samedi 24 novembre, ils sont à nouveau des centaines de milliers à manifester dans le pays, mais plus significatif encore, des milliers de manifestants marchent alors vers l’Élysée, cherchent à s'en approcher pour aller chercher Macron... soutenus par l'ensemble. La police semble totalement dépassée par des manifestant insaisissables sans chefs qui surgissent de partout, d'une mobilité extrême, qui ne donnent pas de rendez-vous de départ mais un rendez-vous d'arrivée, l’Élysée, un but politique "dégager Macron". 

Le même jour, de fortes manifestations féministes petites bourgeoises ont lieu mais restent à l'écart des gilets jaunes. Cependant si les féministes ne cherchent pas le contact, des Gilets Jaunes eux et de nombreuses femmes travailleuses vont à la rencontre des féministes et convergent dans plusieurs villes avec le slogan "Non aux violences faites aux femmes" très loin des préjugés que la gauche bien pensante leur attribue.  

Quinze jours après, le 8 décembre, le même double phénomène se reproduira avec des manifestations écologistes bien suivies pour la défense du climat tandis que le mouvement des Gilets Jaunes trouve dans l'ancienne colonie de la Réunion une extension très rapide avec une organisation supérieure à celle en France. Les Gilets Jaunes montrent ainsi leur capacité à fédérer toutes les révoltes, féministes, écologistes, anticolonialistes mais aussi à leur montrer les voies du "tous ensemble" en fédérant tout le monde derrière la mise en pratique immédiate du slogan "Macron démission", en mettant en cause le pouvoir.

Le gouvernement panique et cherche alors à tout prix des porte-paroles du mouvement avec qui il pourrait négocier et appeler au calme. 

Surgissent ainsi après le 24 novembre une foule de candidats auto-proclamés que les médias du pouvoir s'empressent de nommer "représentants" du mouvement. On les voit sur toutes les chaînes de télévision mais le mouvement s'en fiche éperdument. Le premier ministre veut recevoir ceux qu'il a choisi mais même certains de ceux-là ne veulent pas de négociation en coulisse mais une publicité télévisée intégrale à leur rencontre. L'un d'entre eux enregistre en cachette une des rencontres... Les ministres et leur opération sont ridiculisés tout autant que la fonction de représentants auto-proclamés ou les pseudo-revendications que ces derniers prétendent défendre. 

Cette tentative du gouvernement de définir les revendications du mouvement produit  même l'effet inverse. On assiste à ce moment à l'apparition d'un déluge de revendications venues d'en bas qui envahissent les réseaux sociaux et les esprits. Tout y passe depuis des logements moins chers, l'hébergement des SDF, l'aide aux handicapés jusqu'à l'abolition de la dette en passant par l'embauche des chômeurs, des hausses de salaires, de minimas sociaux et de pensions de retraite, le retour à la retraite à 60 ans voire moins ou le développement des services publics et la ré-nationalisation des principaux secteurs économiques du pays... Le soulèvement n'est pas que « citoyen » mais clairement une remise en cause du tout le système social.

La hausse des carburants est oubliée ; il est clair que l'on a affaire à un mouvement social ouvrier et fortement teinté de gauche.

La gauche officielle change alors de ton en prétendant que c'est le mouvement qui a changé alors que non, le mouvement n'a pas changé, il s'exprime seulement publiquement un peu plus, mais toutes choses qu'on pouvait entendre en allant au contact des Gilets Jaunes sur les rond-points.

Et puis, dés le lundi 19 novembre on a vu des lycéens se mobiliser dans plusieurs villes du sud de la France, affichant des gilets jaunes dans leurs manifestations, rejoignant les gilets jaunes sur les rond-points et déclarant clairement qu'ils se mobilisaient en solidarité avec eux parce qu'ils sont leurs enfants. Ils sont férocement réprimés par la police mais cela n'empêche pas vendredi 30 novembre que des dizaines de milliers de lycéens sur tout le pays se saisissent du mot d’ordre lancé par le syndicat lycéen UNL de mobilisation générale pour le retrait de la sélection sociale faite à l'université avec Parcoursup, de la réforme annoncée du Bac qui aggravera aussi la sélection sociale, de celle du Bac pro qui liquidera en partie l'enseignement professionnel et du projet de « Service National Universel » un espèce de service militaire qui ne dit pas son nom, bref une entreprise d’embrigadement de la jeunesse. 

Près de 600 lycées entrent en mouvement, c’est une déferlante, la première pour la jeunesse lycéenne depuis longtemps… Ce sont surtout les lycéens des zones rurales, des petites villes ou péri-urbaines puis un peu plus tard des banlieues des grandes villes qui sont mobilisés. Les grands lycées des centres des grandes villes ne bougent pas. D'une part parce qu'ils ne sont guère concernés par la sélection sociale pour accéder à l'université que met en place le nouveau système ParcourSup de Macron mais surtout d'autre part parce qu'ils éprouvent les mêmes doutes que leurs parents des classes moyennes supérieures à l'encontre de ce mouvement qui s'est glissé dans le sillage des Gilets Jaunes bien trop « prolétariens » à leur goût. 

Le mouvement des lycées aura son apogée du 30 novembre au 8 décembre, continuera un peu mais ses dirigeants vont tenter de le couper de celui des Gilets Jaunes en insistant surtout sur leurs revendications contre ParcourSup, tout à fait légitimes et représentatives des préoccupations lycéennes bien sûr, mais sans voir ou vouloir voir que ce mouvement lycéen déclenché dans les traces de celui des Gilets Jaunes, avait aussi des préoccupations bien plus générales contre cette société d'inégalités et d'injustices. Ce mouvement ainsi compris, les lycéens pauvres des banlieues ou des lycées professionnels qui se sont particulièrement mobilisés auraient peut-être pu apporter aux Gilets Jaunes leur fougue mais ce fut l'inverse ; ils apparurent en deçà des ambitions des Gilets Jaunes quasiment sur des positions corporatistes donnant le sentiment de vouloir profiter de l'élan Gilets Jaunes pour en profiter pour eux-seuls, un peu ce qu'ont montré les ouvriers des raffineries et surtout ceux des transports routiers qui cherchaient des avantages pour eux-mêmes en surfant sur le mouvement des Gilets Jaunes.

Le samedi 1er décembre voit à nouveau des manifestations massives dans tout le pays, qui à Paris envahissent les quartiers riches – là où sont concentrés le pouvoir et la richesse -. Ce peuple y pénètre souvent pour la première fois. 

Des jeunes des cités de banlieue apparaissent.  

La CGT qui organise traditionnellement une manifestation des chômeurs et précaires le 1er décembre à Paris la transforme in-extremis en manifestation aussi sur le pouvoir d'achat et appelle les gilets jaunes à s'y joindre comme si ce ne devait pas être l'inverse !  Mais un pas est franchi. Alors que hier la CGT, Solidaires et une grande partie de l'extrême gauche déclaraient quelques jours auparavant en pointant ici ou là des incidents racistes ou homophobes qu'il était hors de question de manifester avec des fascistes, des cortèges communs et des convergences "gilets jaunes " et "gilets rouges" se font dans de nombreuses villes de province.

A Paris, la manifestation de la CGT ne regroupe pas les foules et se promène tranquillement sans encombre tandis qu'on entend au loin les tirs de grenades sur les gilets jaunes. Des groupes plus radicaux de syndicalistes et de militants d'extrême gauche tentent d'opérer une jonction avec les gilets jaunes mais sont encerclés par les policiers qui les empêchent de bouger. Pendant ce temps, dans les rues adjacentes les gilets jaunes affrontent violemment les forces de l'ordre qui n'arrivent pas à faire face avec comme symbole de cette journée, des policiers encerclés ou qui fuient ici ou là, les Champs Élysées occupés et l’Arc de triomphe napoléonien occupé et dégradé !

En même temps dans les villes des régions, les affrontements sont non moins violents, la préfecture du Puy-en-Velay est incendiée, d'autres partiellement investies ou occupées. Le mouvement cible dans beaucoup d'endroits les lieux de pouvoir et partout la police est bousculée ; dans plusieurs villes elle recule malgré ses grenades en tous genres et ses tirs de flashballs.

Au lendemain de cette journée, les 2 et le 3 décembre, les médias se déchaînent contre les soit-disant violences des manifestants espérant ainsi séparer les modérés des radicaux, baptisés indifféremment par le pouvoir, "fascistes", "ultra-gauches" ou "terroristes". Mais rien n'y fait. Si personne ne justifie en général la violence, tout le monde l'attribue en premier lieu à la police tout en la comprenant  de la part des manifestants qui ne font que se défendre. Les sondages le confirment : malgré la haine et les mensonges médiatiques diffusés en continu sur les violences du mouvement, les français soutiennent les gilets jaunes de 70 à 84% suivant les moments. Du jamais vu. 

Ils soutiennent mais les salariés des grandes entreprises, des grandes structures économiques du pays restent toujours l'arme au pied, en spectateurs.

La semaine du 3 au 8 décembre 2018 paraît alors décisive ; les gilets jaunes ont commencé à bloquer l'économie avec les ouvriers des raffineries, les lycéens sont entrés dans la lutte, les étudiants pourraient bien y entre à leur tour, l'agitation commence à se développer dans plusieurs universités dont Nanterre. Les syndicats CGT des dockers et des énergéticiens annoncent un mouvement de grève à partir du 3 décembre, les syndicats CGT et FO des transports routiers annoncent qu'ils entreront à leur tour dans la lutte le 9 décembre. 

Prenant peur, les grands patrons qui craignent de voir leurs têtes au bout de piques comme les aristocrates en 1789, demandent au gouvernement de lâcher. Macron lui-même prend peur après sa visite au Puy en Velay où il craint physiquement le lynchage. Le gouvernement change alors d'attitude et commence à reculer. 

Le 4 décembre, le premier ministre annonce la suspension des hausses annoncées sur les carburants, puis le 5  l’Élysée annonce l'annulation pure et simple de la hausse de ces taxes. 

Le 5 décembre, Macron appelle au secours les syndicats. 

Aussitôt, les dirigeants CGT et CFDT Martinez et Berger invitent tous les dirigeants syndicaux nationaux à une rencontre le lendemain, au siège de la CFDT qui adopte une déclaration (sauf Solidaires) dénonçant non pas le gouvernement et sa police... mais la violence des gilets jaunes et acceptant la main tendue par Macron ! Le 7, ils rencontrent des membres du gouvernement. Rien n'en sort, le but n'est pas là, seulement de montrer que les directions syndicales ne veulent pas participer à la chute du gouvernement et qu'elle ne feront rien pour tenter d'entraîner les salariés des grandes entreprises dans le mouvement général.

Dés lors, en début de semaine les raffineurs reprennent le travail à l'appel de leurs syndicats ; les 6 et 7 décembre les syndicats FO et CGT des routiers annulent leur grève prévue le 9 parce que le gouvernement leur a cédé le paiement des heures supplémentaires au tarif fort tandis que les syndicats des dockers et de l'énergie annoncent une suite du 3 décembre mais seulement dix jours plus tard, le 13 décembre et enfin la confédération CGT appelle à une grande journée d'action mais seulement le 14 décembre…soit un mois après le début du mouvement.

C'était clair ! Non seulement les grandes confédérations syndicales refusaient d'apporter tout leur appui au mouvement des Gilets Jaunes et refusaient de lancer l'appel à la grève générale qui paraissait nécessaire à beaucoup mais donnaient un blanc seing à Macron pour que sa police puisse cogner en toute impunité contre les manifestants.

Aussitôt, le 6 décembre, alors que les lycéens, avec la seule aide des Gilets Jaunes et de militants syndicalistes ou de structures locales sans leurs organisations nationales,  se battent contre des forces de police déchaînées, des policiers obligent 152 lycéens de Mantes-la-Jolie à s'agenouiller durant des heures les mains sur la tête à l'image des soldats français à l'encontre des combattants algériens ou des nazis allemands envers des juifs ou résistants français durant la guerre. Dès le lendemain, cette indignité est mimée pour la dénoncer par des dizaines de milliers de lycéens, Gilets Jaunes et de manifestants. Cela montrait que les gens n'étaient pas dupes mais aussi que les directions syndicales ne voulaient pas du renversement de Macron. 

De l'offensive irrésistible mais qui avait besoin du coup de pouce – si l'on peut dire car il n'est pas rien - qu'est la grève générale des salariés ou l'appel à la grève générale des directions syndicales pour atteindre son but dans l'immédiat, on passait à la résistance dans la durée.  

Dés lors, assuré d'avoir les mains libres, Macron mobilise pour le prochain samedi, le 8 décembre toutes ses forces de police, à pied, en blindés, à cheval, avec des chiens, près de 90 000 hommes et fait de Paris un camp retranché. Il arrive à empêcher ce jour-là à Paris la démonstration de force hebdomadaire des gilets jaunes tandis que ses médias expliquent à longueur de journée que le mouvement décline et s'affaiblit. 

C'est faux bien sûr, par contre il y a bien un tournant et le mouvement des gilets jaunes change de tactique.  Le moment insurrectionnel est passé, le mouvement lycéen sentant cela s'estompe, pour les mêmes raisons celui des étudiants patine... Ce n'étaient pas principalement la lutte contre ParcourSup ou contre la hausse des frais d'inscription en faculté pour les étudiants étrangers qui les motivaient mais bien la lutte aux côtés des Gilets Jaunes pour mettre à bas ce système.  

La mobilisation est toujours aussi forte mais se rend compte qu'elle ne l'est pas assez pour dégager Macron tout de suite et qu'elle ne peut pas compter sur les directions syndicales ou politiques de gauche pour ça. 

Clairement, le 10 décembre c'est Macron qui reçoit toutes les directions syndicales (sauf Solidaires) une fois de plus pour rien du tout sinon pour montrer au pays, tandis que les protestations des structures syndicales de base se multiplient, qu'il a les directions à sa botte.

Profitant de ce tournant, le 10 au soir, dans une allocution télévisée Macron annonce de nouveaux reculs pensant ainsi mettre fin au mouvement d'autant qu'on approche des fêtes de fin d'année.

Cependant, l'effet est l'inverse de celui qu'il espérait. Les reculs qu'il concède restent marginaux, mais ce que retiennent les gens c'est que le pouvoir a de nouveau reculé et ça les encourage à continuer. 

Macron accorde une prime de 100 euros en janvier à une partie des smicards mais ce n'est qu'une accélération de mesures qui devaient être étalés sur plusieurs années; il annule l'augmentation de l'impôt CSG pour les retraités mais seulement pour une partie d'entre eux ; il bloque les hausses de l'électricité et du gaz pour la période à venir et il demande aux grands patrons - s'ils le veulent bien - d'accorder rapidement une prime exceptionnelle à leurs salariés qui pourrait se situer autour de 1000 euros. Par là, il espère empêcher les salariés des grandes structures à entrer en lutte. Et beaucoup de grands patrons apeurés accordent cette prime, parfois un peu moins que les 1 000 euros mais parfois aussi un peu plus.

Le mouvement des lycéens continue mais s’essouffle, celui des étudiants ne démarre pas vraiment à quelques jours des vacances à part dans quelques facultés.

Les Gilets Jaunes comprenant donc que Macron passerait les fêtes s'adaptent et s'installent pour durer. 

La Blitzkrieg n'ayant pas réussi, ils s'engagent dans une guerre d'usure.

Ils amplifient le mouvement de construction des baraques sur les rond-points et les transforment en véritables parlements du peuple. 

Dans le même moment, à défaut de pouvoir renverser Macron tout de suite, ils mettent au débat sur tout le pays la démocratie directe contre la fausse  démocratie qu'est le système dit "représentatif" qui ne représente que les riches, un système qui trompe de moins en moins et qui est de plus en plus déserté dans les élections avec des taux records d'abstention en particulier chez les plus pauvres. Un système déjà contesté par les militants de Notre Dame Des landes qui avaient déjà décidé de tous s'appeler Camille pour ne pas céder aux séductions de la représentation ou encore lors du mouvement Nuit Debout en 2016 où l'état d'esprit était le même.

Ce n'est qu'à ce moment après le 10 décembre - et pas avant - qu'un système de Référendum d'Initiative Citoyenne (RIC) imaginé par un militant confusionniste permettant d'abroger des lois, d'en élaborer, de révoquer les élus à tout moment, est discuté un peu partout en substitut au "dégage Macron" pour l'immédiat. 

Il s'agit d'une illusion bien sûr et personne n'y croit vraiment parce que les Gilets Jaunes n'ont pas les moyens de l'imposer. D'ailleurs personne ne marche devant les tentatives du pouvoir d'utiliser ce référendum, la remise des revendications aux mairies et le vaste débat sur trois mois qu'il propose comme porte de sortie du conflit. Tout le monde a bien compris que seul le rapport de force compte et personne ne lâche l'occupation des rond-points, la mobilisation massive et le blocage de l'économie qui seuls peuvent faire reculer le pouvoir. Cependant cette discussion a l'avantage de déplacer explicitement la question sur le terrain politique, du pouvoir, de qui décide et que clairement, les Gilets Jaunes disent que c'est à eux, au peuple, de décider. En effet, la réalisation de la démocratie jusqu'au bout c'est-à-dire d’un système électif à tous les niveaux, signifie la destruction, de l’appareil d’État policier, militaire, judiciaire du capital, étape nécessaire et concomitante avec la remise en cause de ce même pouvoir du capital. Par ailleurs, les mouvements politiques, les espoirs, les projets, les idéaux ont toujours précédé les mouvements économiques, syndicaux : ce sont les premiers qui ont fondé les seconds et non l'inverse comme voudrait le faire croire l'histoire bourgeoise. 

Personne n'abandonne donc dans la semaine du 8 au 15 décembre les rond-points, les blocages des entreprises, ni les manifestations du samedi et encore moins le slogan "Macron démission" qui reste toujours le numéro 1 des slogans.

Entre temps la CGT a appelé à une journée d'action du 14 décembre, un mois donc après le début du mouvement. Ce n'est pas un succès même si des milliers de militants, travailleurs et quelques gilets jaunes y ont participé. Il est clair pour tous que les directions syndicales ne veulent pas utiliser la faiblesse du gouvernement pour le faire tomber et obtenir le maximum de la situation. Le 14 décembre n'avait lieu que pour empêcher que la colère de la base syndicale ne cherche ses propres moyens d'action en liaison avec les gilets jaunes. Ça ne pouvait guère donner envie d'y participer en masse.

La manifestation du samedi 15 des Gilets Jaunes est par contre encore réussie par le nombre de participants toujours aussi important, même si la fatigue commence à peser et si une nouvelle fois Macron a mobilisé toute sa police et réussi à empêcher les débordements à Paris. Une nouvelle fois les militants syndicaux et d'extrême gauche combatifs qui cherchaient le lien avec les gilets jaunes sont encerclés et immobilisés.

Ce qu'espère Macron est alors que les fêtes de Noël et Nouvel An vont arrêter le mouvement. 

Ses media répètent en boucle que le mouvement faiblit et pour tenter de faire vrai, que le samedi 22 décembre, 2 jours avant Noël soit un échec, le gouvernement décide de faire évacuer les rond-points par la force et de détruire les baraques des Gilets Jaunes. Or, si cela en a peut-être découragés, cela a aussi encouragé la détermination de beaucoup et suscité de nouvelles personnes à s'engager. Aussitôt évacués, beaucoup de rond-points sont à nouveau occupés ou d'autres encore; aussitôt détruits, une bonne partie des baraquements sont reconstruits. Quant aux autres, ils ne renoncent pas mais cherchent d'autres moyens d'action et vont accentuer leur constitution en réunions ou Assemblées Générales afin de suppléer à l'organisation qu'étaient les rond-points.

Ainsi, le 20 décembre au soir, au 33ème jour du mouvement, on comptait environ 367 blocages et 34 385 gilets jaunes sur le terrain à un moment T, c'est-à-dire, du fait des roulements tout au long de la journée trois ou quatre fois plus sur l'ensemble d'une journée, soit de 100 000 à 140 000 gilets jaunes sur les points de blocages sur un seul jour. On peut facilement imaginer que comme tout le monde ne vient pas chaque jour, cela peut faire de 200 à 300 000 gilets jaunes mobilisés en semaine auxquels s'ajoutent ceux des samedi bien plus nombreux: tout sauf un mouvement qui s'essouffle.

Par ailleurs, nouvelle difficulté pour le gouvernement, cette semaine et la preuve de son manque d'autorité y compris au sein de l'appareil d’État. Les syndicats de policiers qui disent les hommes épuisés essaient de tirer profit de la situation en appelant à la grève le 19 décembre pour leurs propres revendications de pouvoir d'achat. La grève qui avait été déjà appelée le 8 décembre par un petit syndicat est cette fois-ci bien suivie. Aussitôt, le pouvoir cède une augmentation mensuelle de 120 à 150 euros. Et cela déclenche un cortège de critiques et d'appels à la mobilisation pour le début d'année 2019 chez les fonctionnaires  qui exigent que les infirmières, les enseignants, les cheminots, les postiers et bien d'autres soient eux aussi augmentés. Par ailleurs les syndicats de la police scientifique et technique appellent également à la grève illimitée à partir du 31 décembre.

Dans cette ambiance, les manifestations du samedi 22 décembre sont à nouveau un succès des Gilets Jaunes. Cette-fois-ci, ayant sous-estimé la situation ou ayant cru à leur propre bourrage de crane sur le prétendu affaiblissement du mouvement ou enfin par incapacité à mobiliser la police, ses effectifs sont moins nombreux ce jour-là, elle est à nouveau bousculée et les Champs Élysées à nouveau occupés par les gilets jaunes. "On a gagné" scandent les gilets jaunes sur les Champs Élysées tandis qu'on entend pour la première fois repris assez largement le slogan "révolution" et beaucoup de Gilets Jaunes disent que « oui, c'est une révolution qu'il faut ».

La période des fêtes ralentit certes la mobilisation, beaucoup de Gilets Jaunes faisant une pause en famille, mais ce qui est remarquable, c'est qu'elle ne l'arrête pas. Beaucoup de Gilets Jaunes décident de passer le réveillon de Noël sur les rond-points et de montrer leur générosité en distribuant des cadeaux aux enfants nécessiteux ou des repas chauds aux SDF. 

Les manifestations du 29 décembre, contre toutes les prévisions, sont encore un succès de mobilisation des Gilets Jaunes, peut-être un peu moins nombreux à l'échelle nationale mais toujours extrêmement présents pour cette date. Le réveillon Gilets Jaunes sur les Champs Élysées du 31 décembre est très important et la participation à la manifestation du 5 janvier alors que les vacances scolaires ne sont pas terminées augure d'une reprise en masse du mouvement dés le 12, tandis que les occupations de rond-points, les manifestations, les actions de péages autoroutiers gratuits ou les blocages de raffineries, d'hypermarchés et d'entreprises en semaine continuent.

Ils multiplient les réunions d'organisation au point où ça devient quasi obsessionnel pour le mouvement. Réunions, Assemblées Générales, votes des revendications, élections de représentants, tentative de coordination... passant à une nouvelle étape de structuration.

Face à cela, les menaces répressives de Macron et ses fanfaronnades à continuer les attaques anti-sociales de son allocution de nouvelle année, paraissent dérisoires. Ses contrôles accrus des chômeurs pourraient encourager les privés d'emploi à rejoindre plus nombreux les Gilets Jaunes et les hausses de prix de janvier comme les effets de la mise en route de l'impôt à la source pourraient finir de convaincre tous ceux qui jusque là se contentaient de soutenir sans participer, de passer à l'acte.

III. Conclusion provisoire en forme d'introduction à la suite

Les gilets jaunes ont allumé d'autres mèches que sur les rond-points

L'inédit qui a subverti l'ordinaire a allumé une mèche, cette mèche de la fierté populaire, du refus de s'incliner, de s'accommoder, de plier, de se soumettre, de l'espoir de gagner.

Or si jusque là, les salariés des grandes entreprises et services se contentaient d'approuver et soutenir les Gilets Jaunes en restant spectateurs, la durée du courage au combat et le succès de l'obtention de la prime exceptionnelle au bout de ce combat sont peut-être bien en train de changer la donne et d'entraîner d'autres catégories dans la lutte et cette fois-ci la grève.

Ainsi, très proches socialement des gilets jaunes, les "blouses bleues", des agents d'entretien ou d’accueil des écoles, des Atsem des cantines scolaires, des crèches qui sont très majoritairement des femmes, sont entrés en lutte contre les salaires misérables, les conditions de travail lamentables, des horaires pénibles, des contrats douteux. Pour le moment le mouvement est massif mais localisé, à Marseille, Montpellier, Aix en Provence, ponctuellement à Grenoble et de manière plus dispersée dans le pays. Mais il est aussi très déterminé, en grève illimitée pour la plupart et affirmant sa volonté de tenir jusqu'aux vacances de février s'il le fallait. Un moment interrompu par les vacances scolaires de Noël, il devrait reprendre dès la rentrée scolaire du 7 janvier, peut-être encore plus important.

Les grèves dans ce secteur sont fréquentes mais souvent invisibles du fait du mépris qui accable ces femmes salariées. Or, on peut parier que la place centrale que se sont données les femmes qui travaillent, les femmes du peuple dans les dernières luttes et chez les Gilets Jaunes  - ce que leur a reconnu la presse - ne peut que jouer un rôle dans l'encouragement et la visibilité du combat des « blouses bleues ». 

Cela d'autant qu'un autre secteur professionnel, proche socialement de celui-ci, a annoncé sa volonté d'entrer à son tour dans la lutte. Ce sont les salariés des maisons de retraites (Ehpad) dont on a déjà vu le rôle important début 2018, les sous-prolétaires de la santé, des femmes encore, qui ont promis mille Assemblées Générales de mobilisation d'ici fin janvier pour établir leurs cahiers de revendications et décider d'entrer en grève le 31 janvier pour l'anniversaire de leur grève si leurs revendications ne sont pas satisfaites. 

Enfin, encore, très proches aussi socialement des Gilets Jaunes, des femmes toujours, des aides à domicile et auxiliaires de vie qui sont 500 000 à s'occuper des personnes âgées à domicile, annoncent localement des grèves à la rentrée.

Or tout cela pourrait faire un pont entre le mouvement salarié et le soulèvement des Gilets Jaunes.

Par ailleurs, deuxième secteur qui s'ébroue dans le sillage des Gilets Jaunes, bien des employés ont menacé d'entrer en lutte, y réfléchissent ou sont carrément en grève pour bénéficier eux-aussi de la prime exceptionnelle Macron ; ce sont ceux d'Amazon, d'Europac, d'Apple, de Kalhyge, des Galeries Lafayette,  de Carrefour, les agents municipaux de la Ville de Paris, des transports en commun du Havre, certains à Kiabi, des postiers qui trouvent que ce qui leur est accordé est insuffisant et puis encore, ce qui est peut-être plus marquant dans l'industrie, des ouvriers de Lisi-Creuzet Aerospace ou encore d’Industeel-ArcelorMittal... deux entreprises importantes en France. 

Enfin, les fonctionnaires, exclus des promesses de Macron, veulent aussi la prime exceptionnelle promise et l'augmentation qu'ont eue les policiers. Pour cela ils ont posé des préavis de grève pour la rentrée de janvier. La police technique et scientifique pour sa part entre en grève illimitée le 31 décembre et les enseignants s'organisent par internet en dehors des structures syndicales... Le monde des salariés bouillonne.

Quand au mouvement des Gilets Jaunes, il ne faiblit pas malgré ses huit semaines. Il a passé les fêtes sans encombre alors que les vacances scolaires, traditionnellement, arrêtent tout : les gilets jaunes ont manifesté en masse le 22 décembre, le 29 décembre, le 31 décembre, le 5 janvier et annoncent déjà une reprise encore plus importante le 12 janvier. 

Alors, la seule véritable inconnue pour le moment reste l'ampleur de l'effet de la pression des Gilets Jaunes sur les salariés des grandes structures et sur les militants du mouvement ouvrier organisé. Il ne faudra pas attendre bien longtemps pour le savoir car les secteurs professionnels des grandes structures économiques ne sauraient tarder à entrer à nouveau en scène dans de brefs délais, que ce soient pour les primes promises par Macron ou pour les NAO, négociations traditionnelles sur les salaires, le seul élément manquant étant la date et l’ampleur.

Retenons pour le moment l'essentiel : la résignation a pris fin. Cela faisait déjà un moment et cela se traduisait par une multitude de luttes comme le pays n'en avait pas connues depuis longtemps, luttes sociales, économiques, écologiques, sur le terrain des migrants, des femmes... Mais avec les soulèvement des Gilets Jaunes, la rupture avec la résignation s'est montré unifiée à grande échelle, avec une détermination comme jamais, prenant du coup la dimension politique révolutionnaire de cette ampleur et de cette détermination. 

Il ne s'agit plus de l'ampleur d'une multitude de luttes défensives pour préserver tel ou tel acquis partiel mais d'une vaste lutte offensive commune des plus pauvres, des exclus, des humiliés et méprisés pour conquérir un nouveau monde. Soudain le pouvoir des dirigeants, des puissants, des riches comme des capitalistes est discuté, contesté, fustigé sur tous les tons par des dizaines ou des centaines de milliers de personnes qui le font ensemble et mesurent à chaque moment les évolutions de leur conscience commune. 

Les ronds-points occupés – entre 350 et 2 000 suivant les moments mobilisant des dizaines et des dizaines de milliers de personnes en permanence qui s'installent dans un combat qui va durer - sont devenus des sortes de ZAD élargies à une grande partie de la population, des villages d'Astérix irréductibles, mais plus que des points de résistance, sont des parlements du peuple, des baraques du peuple – comme hier les Maisons du Peuple -  où on se parle, on accroît son intelligence politique, on y affirme sa fierté d'avoir fait reculer les puissants, où on invente des systèmes de démocratie directe et où on refait le monde avec joie.

Il sera difficile de revenir en arrière. Une étape est assurément franchie. 

Alors on ne peut certes pas savoir à l'avance où va aller ou « finir » ce mouvement mais on peut être sûr qu'il va durer, avoir des conséquences déterminantes sur les autres forces sociales du pays comme d'ailleurs sur la planète et on peut décider d'en être pour à chaque pas dire ce qu'on veut ou ne veut pas, dire où on souhaite aller.

Jacques Chastaing, 5.01.2019

NOTES

1. "La France vit un basculement historique", 27 octobre 2018 : https://blogs.mediapart.fr/jean-marc-b/blog/281018/la-france-vit-un-basculement-historique-par-jacques-chastaing

2. On ne peut trouver des statistiques sur la conflictualité sociale que comme sous-rubrique de celles sur le dialogue social. Les statistiques de grève sont faites depuis 2008 sur simple déclaration des patrons alors qu'auparavant c'étaient les inspecteurs du travail qui recensaient les luttes. Ce qui revient à demander à un dictateur de recenser les prisonniers politiques dans son pays. 

3. Les citations sont tirées d'un article de Pierre Rimbert paru dans le Monde Diplomatique de Janvier 2019 : « La puissance insoupçonnée des travailleuses ».

4. Femmes travailleuses au cœur des luttes victorieuses et des convergences. 9 juillet 2018  https://blogs.mediapart.fr/jean-marc-b/blog/090718/femmes-travailleuses-au-coeur-des-luttes-victorieuses-et-des-convergences

5. Rendre plus visibles les luttes des travailleuses et travailleurs africains 24 août 2018 https://blogs.mediapart.fr/jean-marc-b/blog/240818/rendre-plus-visibles-les-luttes-des-travailleuses-et-travailleurs-africains 

6.  Ou va le vaste mouvement actuel de grèves invisibles ?  Mars 2017: https://blogs.mediapart.fr/jean-marc-b/blog/110317/ou-va-le-vaste-mouvement-actuel-de-greves-invisibles-du-6-mars-au-10-mars

7. Il y a des statistiques sur tout en France mais pas sur les suicides au travail

8. Recensement effectué depuis fin février 2018 par la page Facebook "Luttes Invisibles" : https://www.facebook.com/luttesinvisibles/

9. Recensement établi par la page Facebook Luttes Invisibles

10. La question française, un vaste mouvement de grèves mais invisibles et sans traduction politique. A l'Encontre, 27 juillet 2015 http://alencontre.org/europe/france/la-question-francaise-un-vaste-mouvement-de-greves-mais-invisible-et-sans-traduction-politique.html)

11.  La signification des débrayages chez Peugeot https://alencontre.org/europe/france/france-la-signification-des-debrayages-chez-peugeot.html#more-18491)

12.  La question française, un vaste mouvement de grèves mais invisibles et sans traduction politique. A l'Encontre, 27 juillet 2015 http://alencontre.org/europe/france/la-question-francaise-un-vaste-mouvement-de-greves-mais-invisible-et-sans-traduction-politique.html)

13. A l'encontre 2 et 3 Nov 2015 La question française, les chemins de l'unification https://alencontre.org/europe/france/la-question-francaise-ii-les-chemins-de-lunification-seconde-partie.html=

14. Le régime de Macron est en train de craquer aux coutures.  https://blogs.mediapart.fr/jean-marc-b/blog/050218/le-regime-de-macron-est-en-train-de-craquer-aux-coutures-par-jacques-chastaing

15. « Naissance de notre force »  20 mars 2018,  https://blogs.mediapart.fr/jean-marc-b/blog/200318/situation-sociale-naissance-de-notre-force-par-jacques-chastaing

16. Femmes travailleuses au cœur des luttes victorieuses et des convergences. 9 juillet 2018  https://blogs.mediapart.fr/jean-marc-b/blog/090718/femmes-travailleuses-au-coeur-des-luttes-victorieuses-et-des-convergences

 

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