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Billet de blog 30 janv. 2018

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31 janvier 68: Vietnam, l’offensive d’un peuple héroïque

Article n°6 de ma série "68 au jour" - L'offensive audacieuse du Têt au Vietnam est un tournant dans la guerre de libération. Elle démoralise les impérialistes et galvanise les peuples solidaires, aux Etats-Unis comme ailleurs. Cette solidarité sera l'objet d'un article le 17 février. En attendant, le prochain article de cette série sera: "4 Février: sous les pavés la rage".

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31 Janvier 2018

Les Etats-Unis sont face à la victoire de la révolution chinoise, à leur incapacité à conquérir toute la Corée, à la révolution cubaine à leur porte, et la poursuite des luttes de libération. Ils usent de tous le moyens pour maintenir la domination impérialiste. Ils multiplient les assassinats ciblés et les coups d’État (Indonésie, Congo, Brésil, Saint-Domingue). 

Après la défaite de la France en Indochine en 1954, ils s’empressent de soutenir Ngo Dinh Diem qui dirige le Vietnam au sud du 17ème parallèle, dit Sud Vietnam. Son régime dictatorial provoque une résistance populaire que les communistes organisent au sein d’un Front National de Libération (FNL) créé en 1960. Diem est soutenu à coup de milliards de dollars, mais tellement contre-productifs que ses maitres l’assassinent le 1 novembre 1963. Ses remplaçants continuent à perdre la guerre face à la résistance populaire. 

Le président Jonhson décide alors d’intervenir militairement. Il organise la provocation dite “l’incident” du golfe du Tonkin en août 1964. Il pilonne la côte nord du Vietnam avec la 7ème flotte et la bombarde avec des nuées de B-52, en se rapprochant de Hanoi. Des dizaines de milliers de fantassins débarquent aussi dans le Sud. Ils atteindront en quelques années plus du demi million. Le terrorisme impérialiste atteint des dimensions alors inimaginables: massacres de masse de civils, napalm, à billes antipersonnel, bombes, défoliants…Jamais la guerre chimique n’aura été aussi dévastatrice. Le pays en supporte encore les immenses séquelles. En face, un peuple et une résistance sans pareil. Cette résistance inspira d’autres mouvements de libération. Elle souleva aussi l’enthousiasme de grands secteurs de la jeunesse et du mouvement ouvrier dans le monde entier.

Offensive du Têt: une victoire politique

Cet enthousiasme a été galvanisé à partir du 31 janvier avec l’offensive du Têt, le nouvel an vietnamien. L’année 1967 avait connu des combats intenses, mais sans issue. Le général Giap qui avait déjà vaincu les troupes française en 1954 à Dien Bien Phu, exploit sans précédent face à une puissance coloniale, prépare une stratégie offensive pour mettre fin à la guerre. Il emprunte cette stratégie à la doctrine chinoise de l’offensive générale aboutissant à un ralliement global à la cause du FNL.

Précédemment les combats d’usure de l’envahisseur s’étaient limités aux zones rurales. L’offensive du Têt vise à faire basculer les combats au sein des villes sud-vietnamiennes, faire s’effondrer le gouvernement sud-vietnamien et convaincre les américains que la guerre ne pourrait pas être gagnée. Les premières attaques commencent par des tirs de mortiers et de roquettes sur cinq capitales provinciales suivies par des assauts d’une force équivalente à un bataillon. Mais au lever du jour, elles sont repoussées. Le film documentaire ci-dessous, par ailleurs remarquable, offre des images de cette offensive (aller à 2mn 15):

Viêtnam La sale guerre ARTE Documentaire 2015 © gregory goy

A 1h 30 du matin le 31 janvier, le palais présidentiel de Saigon est attaqué, puis à 3h40 la ville de Hué, avant la fin de la journée 5 des 6 villes autonomes, 36 des 44 capitales provinciales et 64 des 245 capitales de district. Les autres villes sont attaquées dans les jours suivants jusqu’au 10 février. 17 bases américaines sont aussi attaquées. Des dizaines de milliers de soldats fantoches font défection pour le FNL. A l’exception de Khe Sanh, de l’ancienne capitale Hué et de Saigon les combats sont stoppés en quelques jours par des tirs d’artillerie et des bombardements américains au prix d’immenses destructions et massacres de civils. 

Hué est reprise le 25 février et les environs de Saigon le sont finalement le 7 mars. A Saigon, à 2H45 du matin le 31 janvier une équipe de 19 sapeurs lance l’attaque sur l’ambassade bunker US. Elle perce un trou à l’explosif dans le mur de l’enceinte de béton armé, mais six heures plus tard des renforts américains les éliminent. Une image fera le tour du monde: le 1er février, le chef de la force de police nationale, exécute publiquement un officier du FNL devant un photographe et un caméraman (voir ci-dessous).

La bataille de Khe Sanh, base avancée américaine juste au sud de la zone démilitarisée, dotée d’une piste d’atterrissage, fut plus longue. L’attaque est déclenchée le 21 janvier pour faire diversion. Elle ne prit fin que le 14 Avril, soit deux mois et demi de siège pendant lesquels les médias américains firent de nombreuses comparaisons pessimistes avec Dien Bien Phu …

On trouvera un compte-rendu détaillé des premières semaines de l’offensive et des rapports de force, écrite par Gérard Chahuta, dans Avant-Garde Jeunesse N° 10/11 (février-mars)

Une deuxième phase de l’offensive du Têt commence le 29 Avril près de la base américaine de Dong Ha. Le 4 mai, les unité du FNL attaquent 119 cibles, dont Saigon. Le 10 mai les forces américaines et sud vietnamiennes sont forcées d’évacuer la base de Kham Duc. Une deuxième vague d’attaques se porte sur Saigon le 25 mai, avec des combats intenses dans la zone de Cholon. Une troisième phase de l’offensive commence le 17 août, avec des attaques aux frontières faisant diversion. Saigon est à nouveau attaquée mais les assaillants furent une nouvelle fois repoussés. 

En des mois de combat depuis le début de l’offensive le 31 janvier, malgré le sacrifice de dizaines de milliers de combattants, pas un seul objectif militaire ne semble avoir été atteint pendant cette phase dite « finale et décisive ». Aucun gain militaire ne semblait justifier l’immense sacrifice.

Mais l’opinion internationale, et notamment états-unienne, est abasourdie par l’offensive du Têt. Les médias couvrent pour la première fois une guerre « en direct ». L’offensive du Têt contredit la supériorité supposée de plus de 500 000 hommes aguerris et disposant du meilleur armement au monde. Aucun civil n’avait imaginé une attaque du FNL coordonnée de cette ampleur. Et ils voyaient des centaines de cadavres rapatriés. Le pourcentage de la population soutenant la politique de Johnson, selon les sondages, passa durant la période de l’offensive du Têt de plus de 40% à 26%.

Alors Johnson mit en marche la politique de « Vietnamization» de la guerre, promettant de réduire l’engagement des troupes US comme indiqué dans la photo ci-dessou: afin de répondre aux pressions de plus en plus grande de l’opposition et non du fait des capacités au combat de l’ARVN devenues de plus en plus importantes.

Au lendemain de la première phase lancée ce 31 janvier, le général Westmoreland prépare un plan pour envoyer 206 000 soldats supplémentaires dans le but de « mettre fin à la guerre ». Le projet fuite et se retrouve à la une du New York Times du 10 mars 1968. Le 31 mars 1968, le président Johnson annonce qu’il ne se présente pas pour un second mandat. Alors que 525 000 soldats sont déjà déployés, une commission présidentielle dirigée par un nouveau secrétaire à la défense refuse la requête de Westmoreland.

Les négociations s’ouvrent à Paris le 13 mai, soit le même jour que l’immense manifestation intersyndicale protestant contre les violences policières. Mais l’impérialisme continue à faire la guerre par tous les moyens. La paix n’est signée que le 27 janvier 1973. Une immense victoire du Vietnam et tous les peuples qui n’ont cessé d’agir en solidarité. J’y reviendrai, à l’occasion du Congrès Vietnam à Berlin des 17 et 18 Février. En attendant, le documentaire ci-dessous, « Guerre du Viêtnam - Au coeur des négociations secrètes » diffusé aussi sur Arte, rend compte de façon passionnante des rapports de force et stratégies de négociations qui conduisirent à cette signature:

Guerre du Viêtnam - Au coeur des négociations secrètes - ARTE Documentaire © jhfgyhj &

 Le régime de Saigon, toujours porté à bout de bras et surarmé par Washington, prend l’initiative de nouvelles offensives militaires de janvier 1973 à mai 1974. Mais le rapport des forces bascules entre un régime impopulaire et corrompu, et la dynamique révolutionnaire portée par la perspective de la réunification. Les révolutionnaires entrent à Saigon le 30 avril 1975. Ce même jour, les Etats-Unis organisent l’évacuation du dernier contingent et de quelques sud-vietnamiens privilégiés, par hélicoptère à partir du toit de l’ambassade américaine de Saigon. Le lendemain, un 1er  mai en plus, le Vietnam connaît son premier jour de paix depuis1945.

A noter que cette même année 1975, dans la foulée de la victoire vietnamienne, le Mozambique proclame son indépendance (en juin), ainsi que l’Angola (en novembre). Mais les deux seront cependant envahis par l’Afrique du Sud. Ils ne  connaitront la paix que quand le régime d’apartheid trouvera lui aussi sa fin en 1994…

Mais revenons au Vietnam, car en fait le conflit se poursuit sous d’autres formes. Dès 1972, alors que les combats font rage dans toute l’Indochine, Richard Nixon se rend à Pékin et scelle une alliance de circonstance qui conduit, après 1975, à un front anti-Vietnam entre l’impérialisme américain, la Chine de Deng Xiaoping et les Khmers rouges sous le paravent du prince Sihanouk.

Washington maintient alors la pression diplomatique et décrète un embargo qui durera jusqu’en février 1994. Les Khmers rouges multiplient les attaques frontalières et revendiquent le delta du Mékong. En décembre 1978, l’armée vietnamienne réplique et débarrasse le Cambodge du régime génocidaire de Pol Pot. En février-mars 1979, 120.000 hommes de l’armée chinoise profitent de l’offensive des troupes régulières vietnamiennes sur le Cambodge pour attaquer en plusieurs points la frontière nord du Vietnam. Les milices locales et les troupes régionales sauront font face.

Bibliographie

- Pierre Rousset, Le parti communiste vietnamien, François Maspéro, Paris1973 (2e ed. Paris1975).

- Georges Boudarel, Cent fleurs écloses dans la nuit du Viêt-nam (communisme et dissidence - 1954-1956), éd. Jacques Bertoin, Paris1991.

- Chroniques vietnamiennes, édité par le Groupe trotskiste vietnamien, (membre de la LCR) - n° spécial - automne 1997.

- Jean-Michel Krivine, Mai 1968 et la guerre du Viêt-nam,

Filmographie

- Les trois derniers épisodes (sur neuf) de l’exceptionnelle série documentaire de Ken Burns et Lynn Novick, qui retrace la « sale guerre », furent diffusés en sept épisode sur Arte. Un retour saisissant sur un immense gâchis. Un épisode: https://youtu.be/mbuy6VtNanw

- Loin du Vietnam, par la crème des réalisateurs en 1967: Joris Ivens, William Klein, Claude Lelouch, Chris Marker, Alain Resnais, Agnes Varda, Jean-Luc Godard. https://youtu.be/SBe9CDDbvCo

- « Vietnam: les maquis du Sud », par Roger Pic, novembre 1967

La section Anderson, document totalement « embarqué », et acritique de Pierre Shoendorffer, réalisé pour l’ORTF, Février 1967

Concernant la filmographie sur le Vietnam, lire ce travail de Thomas Voltzenlogel dans la revue Période: « Les images clivantes du Vietnam. Stratégies et tactiques cinématographiques »

Les 5 articles précédents de la série:

5 Janvier 1968: Dubcek accède au pouvoir en Tchécoslovaquie

"Eh bien non, nous n'allons pas enterrer Mai 68", par A. Krivine et A. Cyroulnik

26 Janvier 68: Caen prend les devants

27 janvier 68: les lycéens font collection de képis de policiers

29 Janvier 68: Fidel écarte les dirigeants pro-soviétiques

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