Brésil: comprendre et tirer les leçons

Le dossier rassemblé face à la montée et la victoire électorale du candidat d'extrême droite permet de répondre à la question de tous: « Comment est-ce possible » et de commencer à tirer les leçons, pour le Brésil et bien au delà.

29 octobre 2018

Jair Bolsonaro a été élu président du Brésil, dimanche 28 octobre, avec environ 56% des voix, selon des résultats encore partiels mais portant sur presque 90% des bulletins. Les détails demain en milieu de journée.

Lors des élections du 7 octobre, la droite dans son ensemble a remporté 301 des 513 sièges de la chambre basse (le PSL de Bolsonaro passant de 8 à 52), soit une augmentation substantielle puisqu’elle comptait 190 députés en 2010 et 238 en 2014. Par contre, la gauche a perdu un siège par rapport aux élections de 2014: 137 députés. Le grand perdant est le centre, qui est tombé à 75 sièges, contre 137 en 2014. Ce qu’il reste de la vraie gauche: le PSOL dispose de 10 élu·e·s, une avancée de 4; le PCdoB de 9 (-1).

Les secteurs les plus réactionnaires sont en croissance constante depuis 2010 et ont obtenu l’hégémonie en 2014. Le «bloc rural» qui soutient l’agro-industrie et rejette violemment la réforme agraire compte près de 200 députés, tandis que la fraction parlementaire évangélique compte 76 députés. La «fraction de la balle» (qui défend la peine de mort et l’armement de la population) est passée d’aucun sénateur à 18 des 54 sénateurs se présentant en ce mois d’octobre. Les trois composantes forment le bloc parlementaire dont l’acronyme est BBB. 

Pourquoi tant de votes pour un fasciste ?

Pour commencer ce dossier, on peut écouter en premier lieu les explications de qualité et nombreuses, bien qu’incomplètes, du panel réuni par Mediapart le 10 octobre:

Vers une dérive "fascisante" au Brésil? © Mediapart

Effondrement du PT dans la trahison et la corruption

Une part essentielle du peuple brésilien a voté contre le candidat du PT. Il constate que non seulement il a suivi le chemin des partis bourgeois, la corruption, mais surtout il a abandonné les travailleurs depuis longtemps. Les politiciens du PT, en arrivant au pouvoir, ne voulant pas affronter la bourgeoisie, ont du se soumettre à elle.  Ils ont ainsi du trahir leurs promesses électorales, qu’elles soient agraires, fiscales, économiques, sociales ou constitutionnelles,  abandonnant la lutte des classes pour la lutte des places. Dans Brésil. La racine d’un phénomène sociopolitique. Un ouragan appelé Bolsonaro, Raúl Zibechi en offre une analyse et en tire la leçon:

Juin 2013 a débuté par des manifestations du Mouvement pour le libre passage (Mpl) contre l’augmentation des tarifs des transports urbains, qui a permis de mobiliser environ 10 000 personnes. Il s’agissait d’un regroupement de jeunes formé dans le cadre du Forum social mondial de Porto Alegre, qui regroupe de jeunes étudiants des villes et qui a des formes horizontales et festives d’organisation et de mobilisation.

La réaction de la police militaire a été, comme toujours, brutale. Mais cette fois, la population des grandes villes a surpris tout le monde en descendant dans la rue par centaines de milliers et même par millions. Tout au long du mois, 20 millions de personnes ont occupé les rues de 353 villes. Il s’agit d’un événement fondamental dans l’histoire récente du Brésil, qui montre les niveaux élevés de mécontentement et de frustration de la société, mais aussi le potentiel transformateur qui existait dans la société.

Le PT n’a pas compris qu’il s’agissait d’une clameur qui exigeait d’aller au-delà: pour plus d’inclusion sociale, pour de meilleurs services sociaux, pour plus d’égalité, exigeant une avancée dans les politiques sociales qui étaient à l’œuvre, ce qui impliquait de toucher les intérêts du 1% le plus riche du pays. Le gouvernement et son parti ont reculé de peur, ne comprenant pas qu’ils pouvaient se mettre en tête de ce mouvement de masse pour débloquer un système politique qui fonctionne en faveur des élites.

Il arrive souvent à ceux qui sont au sommet que les murmures d’en bas les dérangent, parce qu’ils rêvent de paix sociale afin de continuer à «représenter» les absents. En effet, la représentation est un théâtre qui ne fonctionne que si les représentés occupent les chaises de spectateurs afin que les «représentants» occupent eux la scène…Les résultats sont visibles. La gauche a renoncé à la présence dans les rues en juin 2013 et les a laissées à une droite qui avait perdu tout contact avec la foule depuis la veille de la dictature (1964). Le PT et l’ensemble de forces de gauche ont perdu la seule occasion qu’ils auraient eue de s’emparer des rênes tenues par la droite et les élites.

Viennent ensuite les manifestations massives (2015-2016) contre le gouvernement PT, la destitution illégale de Dilma (août 2016), la montée des sentiments contre les partis, le système et le personnel politiques et, enfin, la croissance imparable de Bolsonaro…

La gauche [le PT avant tout] a tout misé sur une démocratie clairement déficiente et, dès lors, deux choses se sont produites. Tout d’abord, ses difficultés à se déplacer en dehors des canaux institutionnels étaient évidentes, comme c’est le cas à l’occasion de tous les mouvements sociaux. Car ce serait mettre en péril les milliers de postes dans les institutions étatiques et tous les avantages matériels et symboliques que cela implique. Dans un sens, elle a montré son incapacité à changer sa stratégie, alors que la droite l’a fait…

Se limiter au terrain électoral est suicidaire pour un mouvement de gauche, alors que de l’autre côté, on met en cause les libertés minimales de base. Entre la lutte armée des années 1960-70 et l’adhésion aveugle aux élections sans démocratie, il y a d’autres voies possibles, celles que tant de secteurs populaires organisés prennent pour récupérer des terres, des logements, pour prendre soin du système de santé, de l’accès à l’eau et à l’électricité et de la vie en général. Si le Brésil de ces années nous enseigne quelque chose, c’est qu’il faut prendre d’autres orientations, même incertaines, mais qui ne se limitent pas à la stratégie étatiste, et qui auront le mérite d’ouvrir le champ des possibles.

Récession puis quasi stagnation économique, alimentant la croissance de la criminalité

A lire: Brésil: une économie en panne, minée par les inégalités, par de Romaric Godin, dont voici des extraits:

Malgré la baisse de l’extrême pauvreté durant la domination du PT, les inégalités sont toujours élevées. Selon la Banque mondiale, le Brésil est 148e sur 158 pays concernant l’indice de Gini, qui mesure les inégalités de revenus…La politique du PT a certes amélioré le sort des plus pauvres, mais aussi celui des plus riches…Les 40 % qui sont autour du revenu moyen ont vu, sur la même période, leur part dans le revenu passer de 34 % à 30 %. Un sentiment de déclassement qui, dans une société déjà très inégalitaire, est une bombe politique et favorise souvent l’extrême droite…À cela se sont ajoutées les conséquences de la crise et de la politique menée depuis 2016. ..le revenu moyen mensuel des 20 % les plus pauvres a reculé de 5 % en termes réels, alors que celui des 20 % les plus riches progressait de 10,8 % réellement. L’extrême pauvreté est repartie à la hausse et touchait, en 2017, 7,2 % de la population, contre 6,5 % en 2016…Le Parti des travailleurs n’a donc pas été en capacité de réellement réduire fortement les inégalités du pays. Le régime fiscal demeure très inégalitaire et le système éducatif peu performant…Si Lula pouvait encore rassembler les bénéficiaires de l’âge d’or de sa politique, Fernando Haddad n’a pas cette capacité. Mal à l’aise sur l’héritage du PT qui a initié la politique d’austérité, il est resté flou sur sa politique économique. Il a donc créé un vide dans lequel s’est engouffré le candidat du PSL, déjà porté par une classe moyenne qui ne veut plus de la droite traditionnelle, discréditée par la politique désastreuse de Michel Temer.

Appui du PT à la dictature d’Ortega, comme à celle de Maduro

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Le régime de Maduro, soutenu par les politiciens du PT, a discrédité l’espoir d’une alternative au capitalisme, et provoqué l’émigration des classes populaires par millions, et notamment au Brésil, avec les affrontements qui ont suivi. Sur la dégénérescence du réformisme vers la dictature des régimes autrefois progressistes voir ce panel réuni par MDP.  Il faut lire également ce dossier: L’Amérique latine, bilan du cycle de gouvernements progressistes et mobilisations nouvelles .

La personnalité de Jair Bolsonaro

Capitaine à la retraite, il bénéficie du fait de ne pas apparaître comme un politicien professionnel, donc menteur, voleur et opportuniste, ou plutôt il apparait « moins » politicien professionnel, car en fait il a pris 27 ans de mandat pour se mouler dans la profession, y compris dans le népotisme. Dans l’article Brésil. Quelle est la caractéristique du leadership de Jair Bolsonaro? , Valerio Arcary retrace l’origine, la trajectoire, les forces sociales, le contexte, qui permettent de le caractériser comme néo-fasciste. Bref extrait quant aux forces sociales:  Il ne s’agit pas d’une option du noyau principal de la bourgeoisie brésilienne contre le danger d’une révolution au Brésil. C’est l’expression d’un mouvement de masse réactionnaire de la classe moyenne, soutenu par des fractions minoritaires de la bourgeoisie, devant la régression économique des quatre dernières années [depuis 2014]. Il ne répond pas au danger d’une révolution. Il répond par contre aux quatorze ans de gouvernements de collaboration des classes du Parti des travailleurs [PT]. L’antipetisme des cinq dernières années est une forme brésilienne de l’anticommunisme des années trente. C’est l’expression de la contre-révolution de nos jours.

Appui des Eglises évangélistes

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Les communautés évangéliques sont estimées à plus de 22% de la population du Brésil, soit quelque 42 millions. Des milliers de pasteurs évangéliques ont demandé officiellement à leur ouailles de voter Bolsonaro. Ce dernier a reçu l’appui du richissime magnat de la communication, Edir Macedo, qui a fondé l’Eglise universelle du règne de Dieu à São Paulo et fait construire un temple pouvant réunir et faire payer 10 000 fidèles, prétendue réplique du temple de Salomon. Il avait soutenu autrefois Lula et Dilma Rousseff…Deux entretiens avec Lamia Oualalou  dans Brésil. Le pouvoir organisé des évangéliques rendent compte de la puissance de ces Eglises. Leander Mattioli Pasqual, dans son article Jair Messias Bolsonaro, le Messie des tropiques (Extraits) rappelle son lien étroit avec l’idéologie religieuse la plus réactionnaire. Extraits

Jair Messias (le Messie) Bolsonaro est sur le point de devenir le prochain président du Brésil. Ses électeurs le voient comme un homme d’exception, un héros luttant contre tout un système. Ils croient que Bolsonaro est le seul à oser dire la vérité. Pour l’emblème de sa campagne électorale, il a choisi le verset biblique « Vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous affranchira » (Jean 8 :32). Libérer le peuple brésilien du joug des communistes est la mission divine de ce Messie des tropiques. Il ne cesse de le répéter et se dit l’instrument de la volonté de Dieu. S’il arrive aujourd’hui aux portes du pouvoir, c’est parce que Dieu l’a voulu. Le Messie est soutenu par un peuple touché par la grâce divine. Selon lui, les Brésiliens sont en train de se réveiller du cauchemar communiste qui a traîné le pays dans la boue…Il nous apprend que la Guerre est la vérité de l’Homme. Son vice-président (général de l’Armée) et lui soutiennent ouvertement les tortionnaires de la période de la dictature. Le général clamait récemment à la télévision que « les héros tuent ». Selon ce tandem, il ne s’agissait pas d’une dictature, mais d’une guerre contre les communistes ! Dans l’une de ses déclarations les plus déchaînées, Bolsonaro affirme que les militaires de cette période-là auraient dû aller plus loin dans leur mission. Au lieu de tuer quelques centaines de personnes, ils auraient dû en tuer 30.000 ! Et il ajoute : « Tant pis pour les innocents tués ! », ça fait partie de la guerre. Ils ont commis une autre grave erreur, selon lui, celle de torturer sans tuer…

 Que fera Bolsonaro?

 Une dictature qu'il faudra abattre

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Les intentions affichées comme les actes ne permettent aucun doute: ce sera une dictature néo-fasciste pour certains, simplement fasciste pour d’autres. Lire par exemple le dernier éditorial de Esquerda online Il est nécessaire d’élever un mur contre le fascisme. Extrait: 

Le dimanche 21 octobre 2018 fut un jour de haine. Dans les manifestations de rue, Jair Bolsonaro et les principaux dirigeants d’extrême droite ont aiguisé le ton de leurs discours. Ils ne cachent plus ce qui arrivera s’ils gagnent. Les menaces sont particulièrement dirigées contre la gauche. Les organisations, les partis et les mouvements sociaux sont ouvertement menacés de criminalisation, de persécution, d’arrestation et même d’élimination physique, par un éventuel gouvernement dirigé par ce capitaine fasciste…La vidéo de Bolsonaro, diffusée en direct pour la démonstration de l’Avenida Paulista [la principale avenue de São Paulo, symbole de la force de la bourgeoisie pauliste et brésilienne], fait sens par ses slogans: «Partez ou vous irez en prison»; «Ces marginaux rouges seront expulsés de notre patrie»; «Le nettoyage sera maintenant beaucoup ample»…Conjointement à l’exacerbation de la tonalité des discours de haine, les cas d’agressions dans les rues se multiplient, atteignant déjà plus de 120 personnes. Trois ont été tuées: une travestie, une transsexuelle et un Noir. Les gens sont attaqués et poursuivis uniquement pour porter des autocollants [indiquant le vote 13 pour Haddad]. Et les femmes, les LGBT, les hommes et femmes noirs ont été les cibles prioritaires de la violence politique, dont est responsable le discours de haine du candidat Bolsonaro…

Une vidéo du député fédéral Eduardo Bolsonaro (Parti social libéral -São Paulo, fils de Jair Bolsonaro) a été rendue publique. Elle affirme également qu’il serait facile de mettre fin à la Cour suprême fédérale (STF) dans l’hypothèse d’une cassation de la candidature de son père [recours en cassation déposé contre Jair Bolsonaro à cause de l’utilisation massive d’infox et de calomnies visant F. Haddad]. Selon le député réélu, il suffirait: «d’envoyer un caporal et un soldat» pour boucler la principale cour de justice du pays.

Dans un entretien avec Mediapart du 24 octobre l’historienne Maud Chirio, l’élection de Jair Bolsonaro à la tête du Brésil constitue un péril fasciste sans précédent. Pour cette historienne spécialiste de l’histoire contemporaine du Brésil, et qui a consacré sa thèse à la dictature militaire brésilienne (La Politique en uniforme : l’expérience brésilienne, 1960-1980, Presses universitaires de Rennes, 2016), c’est pire qu’un retour aux années de plomb qui s’annonce : une plongée dans une inconnue fasciste. Extrait: Cela fait trente ans que Bolsonaro est appuyé par ce que la dictature militaire a conservé de dissidence interne fasciste. […] Ce n’est pas simplement une filiation de la dictature militaire. C’est une filiation entre l’extrême droite fascisante dissidente à l’intérieur du pouvoir militaire et aujourd’hui. C’est considérablement plus radical que le pouvoir militaire des années 1960-1980. 

Christian Laval l’a rappelé dans La dictature néolibérale qui menace le Brésil, le Brésil nous montre à quel point les libertés essentielles deviennent incompatibles avec le capitalisme. Extrait:

L’arme de la dictature policière et militaire sera demain le moyen d’appliquer dans toute sa logique et avec toutes ses conséquences un néolibéralisme généralisé. La leçon qu’il faut en tirer est simple. Nous sommes entrés, et pas seulement au Brésil, dans une situation historique nouvelle. Le nouveau néolibéralisme, aux couleurs du nationalisme autoritaire et même du fascisme dans le cas brésilien, entend se débarrasser de toute opposition sociale et de tout frein institutionnel. D'ores et déjà, les principes les plus élémentaires de la vie collective sont menacés par le règne de la calomnie, de la délation, de la vengeance, du mensonge systématique, des fake news, de l'agression physique et des meurtres. Les classes dominantes tombent le masque en menant ouvertement une guerre civile contre une partie de la population et en détruisant elles-mêmes les institutions démocratiques libérales. En s’impliquant directement dans la mise en place de la dictature, elles entraînent leur pays dans le chaos social et elles prennent un risque considérable pour elles-mêmes. Le roi est nu quand le règne du capital ne peut plus se cacher derrière les apparences de la légalité démocratique.

La poursuite, aggravée, de l'exploitation capitaliste

Romaric Godin répond à nouveau dans son article Brésil: une économie en panne, minée par les inégalités dont voici un large extrait:

Lui-même (Bolsonaro) reconnaît « ne rien y connaître ». Son opposition réflexe à la gauche lui fait rejeter la politique de redistribution du PT et sa culture politique issue de la dictature militaire le ferait pencher vers une protection douanière du marché intérieur ménageant les marchés exportateurs du pays. Sa campagne a pu prendre parfois des accents proches de ceux de Donald Trump : se protéger des appétits chinois et se méfier des accords de libre-échange en cours, comme le Mercorsur, le marché commun établi avec les voisins argentins, uruguayens et paraguayens.

Mais rien ne semble certain, car Jair Bolsonaro a un mentor en économie, Paulo Guedes, qui devrait être son ministre des finances. Cet homme de 69 ans a été formé à l’université de Chicago dans les années 1970, au moment où elle était le creuset des idées néolibérales et monétaristes. Il a ensuite été professeur d’université à Santiago du Chili pendant la dictature du général Pinochet, dont la politique économique a été influencée par Friedrich Hayek et Milton Friedman. Intellectuel influent par la suite au Brésil, il défend des positions néolibérales classiques : impôt à taux unique de 15 % (comme la Lega italienne), réduction drastique du rôle de l’État, réforme radicale des retraites.

Sont-ce des positions incompatibles avec le « trumpisme » de Jair Bolsonaro ? Nullement. Comme Donald Trump, le nouveau président brésilien pourrait favoriser des accords de libre-échange avantageux au cas par cas. Concernant le Mercorsur, le conseiller du candidat du PSL, Luiz Philippe de Orleans e Bragança, par ailleurs descendant de la famille impériale brésilienne, a indiqué qu’il s’agissait de « réévaluer la valeur du Mercosur » pour s’assurer qu’il n’est pas « comme aujourd’hui, un obstacle au libre-échange ». Ce que vise le Brésil, c’est sa capacité à retrouver sa liberté de négocier des accords bilatéraux de libre-échange et de taxer les importations.

Jair Bolsonaro et Paulo Guedes proposent donc une alternative au modèle brésilien traditionnel, alternative fondée sur une forte déréglementation interne pour relancer la productivité et dynamiser la demande intérieure, et accompagnée d’une politique commerciale ciblée. C’est l’anticipation de cette politique qui a été saluée par l’envolée de la bourse de São Paulo au lendemain du premier tour. Paulo Guedes a permis de rallier à Jair Bolsonaro la finance internationale : le real a gagné 10 % en un mois et le Wall Street Journal a soutenu le candidat d'extrême-droite dans un éditorial. Il est vrai que les investisseurs internationaux voient dans les projets de Paulo Guedes d’immenses opportunités, par les baisses d’impôts, l’ouverture des marchés et les privatisations. Même les banques, a priori visées par la déréglementation et le développement de la concurrence, ne peuvent que se réjouir d’une politique qui donnera, par la réforme des retraites, la priorité au remboursement de la dette publique qu’elles détiennent massivement.

Cette politique s’annonce néanmoins périlleuse. D’abord parce que le premier client du Brésil est la Chine et le deuxième les États-Unis. Le pays est donc au centre de la confrontation commerciale en cours. Or Jair Bolsonaro semble tenté de donner l’avantage à Washington. En août, il a fustigé la Chine, qui « n’achète pas au Brésil, mais achète le Brésil ». Le pays peut-il cependant se passer des marchés chinois et des investissements chinois, alors que son épargne intérieure est faible ? Rien n’est moins sûr.

La destruction accélérée de la planète

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 Aucun gouvernant au Brésil, et sans doute ailleurs en Amérique Latine, n’a fait plus campagne pour la destruction de la planète, comme l’explique Michel Leclerq dans  Brésil. La guerre contre l’environnement de Bolsonaro . Extraits: Jair Bolsonaro veut sortir de l’accord de Paris sur le climat, ouvrir la forêt amazonienne à l’exploitation minière, affaiblir la protection des terres indigènes et supprimer le ministère de l’Environnement… Le programme du candidat sur ces questions tient en une unique proposition: supprimer le ministère de l’Environnement et rattacher ses fonctions à celui de l’Agriculture qu’il veut attribuer au puissant groupe parlementaire de l’agrobusine

Marcos Colon rappelle dans Le fascisme environnemental hante l’Amazonie, à quel point l’Amazonie et le climat vont souffrir d’une dictature Bolsonaro.

 Sénateurs, députés et ministres de la horde Bolsonaro

 

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Un article de Breno Costa (Brésil. Qui est qui dans l’armée de Jair Messias Bolsonaro?) dresse le profil des principaux hommes politique de Bolsonaro, avant même les résultats de ce dimanche. Petit extrait:

La police et les forces militaires ont du poids dans la troupe du PSL. Sur les 52 élus, 20 sont des officiers de police ou des membres des Forces armées, dont trois délégués de la Police fédérale, deux généraux et un colonel de l’armée. L’un des policiers est Daniel Silveira, élu par Rio de Janeiro. Il a eu son moment de gloire après avoir détruit la plaque à la mémoire de la conseillère municipale assassinée [le 14 mars 2018 à Rio de Janeiro]: Marielle Franco. Ce garçon a 35 ans et est officier de police militaire…Dans la troupe bolsonariste se trouve aussi le prince Luiz Philippe d’Orléans et Bragança [envisagé par Bolsonaro, en juillet 2018, comme candidat à la vice-présidence, mais finalement pas choisi]. Une plus grande récompense est attendue pour lui, allant au-delà du droit de circuler dans les couloirs du Congrès et de ses annexes.

Ce tableau a été  complété le 10 octobre par Charles-André Udry dans Dossier-Brésil. Un régime autoritaire: l’héritier des contre-réformes en pleine crise, dont voici un extrait: 

Dès le 8 octobre, le conseiller économique de Bolsonaro, Paulo Guedes, a pris contact avec des membres influents du «monde économique». Paulo Guedes n’est pas qu’un élève de l’école de Chicago et un fanatique des privatisations. Il dirige un fonds d’investissement – Bozano Investimentos Gestão de Recursos Ldta – qui déclare 3,5 milliards de R$ sous gestion. Certes, la somme de 945 millions de dollars n’est pas énorme. Mais ce fonds se concentre sur le «venture capital» (prises de participation) et le «private equity» (achat, «redressement» et revente d’entreprises), ce qui facilite les contacts et peut être un lieu de rencontre dans la perspective d’une vague de privatisations.

 Ainsi la Fohla de São Paulo du 9 octobre énumérait une série de contacts établis par Paulo Guedes en vue de la formation d’un gouvernement et de nominations à des postes influents. Etaient mentionnés: Alexandre Bettamio, président pour l’Amérique latine de Bank of America; João Cox du conseil d’administration de TIM (filiale de Telecom Italia Mobile) qui dispose d’un rôle de premier plan dans la télécommunication mobile (GSM) au Brésil; Maria Silvia Bastos Marques, membre de la direction de Goldman Sachs Brésil et ex-présidente de la BNDES (Banque brésilienne de développement), créée en 1952 dans une perspective développementiste, mais sa fonction a bien changé; Roberto Campos Neto, directeur de Santander Brésil (filiale de Santander Espagne).

Le poste de patron de la Banque centrale (BCB) sera crucial. L’actuel gouverneur, Ilan Goldfajn, économiste israélien et gouverneur de la BCB depuis juin 2016, semble ne pas vouloir rester à ce poste. Qui va être choisi en cas de victoire de Bolsonaro? Ce choix aura une consonance politique analogue à celui de Lula en 2003, lorsqu’il lança «son» dévolu sur Henrique Mereilles qui occupa ce poste jusqu’en 2010. Mereilles, lorsqu’il officiait aux Etats-Unis, était un proche de Bill Clinton. Il dirigea jusqu’en 1999 la BankBoston internationale, puis après la fusion de cette dernière avec le Fleet Financial Group, Mereilles devint le président de la FleetBoston Financial’s Global Banking, avant de revenir au Brésil en 2002.

Pour terminer ce bref aperçu des alliances socio-économiques que se doit de passer un potentiel président comme Bolsonaro, il ne faut pas oublier le secteur extractiviste. Le quotidien économique O Valor cite les contacts pris avec Roberto Castello Branco, gouverneur de la BCB, ex-conseiller de la direction du grand groupe Vale (minerai, gaz, pétrole), aujourd’hui à la tête de l’importante communauté professionnelle que représente la Fondation Getulio Vargas. Le nom de Fabio A. Abraho a aussi été mentionné, il siège à la direction d’Infra Partners, un géant de la logistique. Il est passé chez Vale.

Comment résister ?

Au Brésil

 Dans un entretien , Brésil. «Nous ne craignons pas d’affronter un gouvernement fasciste»Alexandre Conceicão, dirigeant national du MST (Mouvement des sans terre) , principal mouvement social du Brésil, affirme:

La situation sera très difficile parce qu’elle encouragera davantage la violence par le biais des milices [contrôlées par les grands propriétaires], des attaques médiatiques et de la criminalisation. Nous avons résisté aux coups, aux gouvernements dictatoriaux, aux gouvernements néolibéraux et nous résisterons certainement à un gouvernement fasciste s’il prend le pouvoir. Nous devons réadapter notre système sécurité et notre stratégie qui consiste à continuer d’occuper les latifundia, mais aussi à produire des aliments avec le souci de protéger la vie, l’environnement et les territoires de la réforme agraire. Nous espérons aussi recevoir une forte solidarité de la part de l’Amérique latine et du monde entier pour résister. Je me souviens du coup d’État au Honduras en 2009 et d’une chanson utilisée par la résistance hondurienne qui disait «ils ont peur de nous parce que nous n’avons pas peur». Nous n’avons pas peur d’affronter un gouvernement fasciste.

Dans le monde

La résistance qui va s’organiser au Brésil et dans toute l’Amérique Latine contre le fascisme devra recevoir l’appui de tous les défenseurs de la liberté à travers le monde. Un appui sous toutes les formes dont cette résistance a besoin. Elle a commencé dans de nombreux pays par des rassemblements massifs. 

A Paris, un rassemblement massif a déjà eu lieu le 20 octobre. Des représentant.e.s brésilien.ne.s du mouvement LGBTQI, du mouvement noir, du mouvement féministe, du MST et des alliés des peuples autochtones ont pris la parole à tour de rôle. Le groupe Femmes unies contre Bolsonaro a rappelé que dans les dernières semaines de la campagne électorale plus de 70 agressions ont été dénombrées. Une représentante du MST, après avoir évoqué la double oppression des femmes noires, a également affirmé la lutte du mouvement pour un monde plus humain et plus juste dans lequel "toutes les formes d’amour valent la peine ».

Pour le Brésil, Paris dit "Ele não" ! © Global Suburban on YouTube
 

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