Université: vrais problèmes et vaines solutions, en réponse à Calan-Lagasnerie

L’article de 1ère page sur de «nouvelles formes» à «inventer» pour éviter à l’Université une grève d’«auto-punition» déçoit par sa vacuité. Je réfléchis à la question du «blocage», pour en venir à l'essentiel omis par les auteurs: les enjeux internes qui devraient nous inciter non seulement à rejoindre le mouvement, mais à revenir sur la confiscation de la collégialité par les néo-libéraux.

Ayant déjà posté ce texte en « commentaire », je me permets néanmoins de le poster ici aussi car je crains que la masse des réactions et leur ton parfois incendiaire ne noie les réflexions de fond que l’article suscite. Il s’agit de https://blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/200120/une-mobilisation-impossible-quand-les-universitaires-confondent-la-lutte-et-l-autopuni , titré « Une mobilisation impossible? Quand les universitaires confondent la lutte et l’autopunition ».

J’ai sauté sur cet article épinglé en première page, au titre prometteur. Je dois dire que j’ai été extrêmement déçu par sa teneur, si on ose dire, et en particulier par la vacuité du dernier paragraphe, qui ne concrétise en rien ce que les auteurs entendent par « d’autres formes de lutte ». Il y a des lustres que les universitaires sont à la recherche de moyens efficaces d’obtenir le respect des pouvoirs publics pour la dignité, la centralité et l’autonomie bien tempérée de l’Université dans la société. L’apport de Calan-Lagnagnerie à cette réflexion est pour le moins dérisoire.

Comme il y a déjà eu beaucoup de réactions en ce sens, je vais souligner un aspect qui est encore un peu inaperçu de leur légèreté. S’imaginent-ils par hasard que les cheminots n’ont pas conscience de mettre en péril une institution aussi utile que l’Université, à savoir la SNCF, en perturbant très gravement l’existence des usagers et en les rabattant tout un temps sur les « solutions » bricolées autour de la voiture individuelle ? L’Université serait-elle plus sacrée aux yeux des universitaires que la SNCF à ceux des cheminots ou que l’hôpital aux yeux des hospitaliers ?

Alors bien sûr, les hospitaliers ne bloquent pas l’hôpital. Encore qu’ils aient été amenés parfois, récemment, à bloquer des services d’urgence ou à gripper les services financiers. Oui, comme les pompiers, ils font face à des situations qui leur interdit non pas l’exercice du droit de grève, mais l’arrêt de travail qui le définit pour les professions « ordinaires ». Et c’est pour cela, et non par une imagination particulière, qu’ils « inventent » des formes nouvelles comme l’arrosage des bâtiments publics (cela dit, la gêne causée aux gouvernants est faible et l’écho médiatique tout autant).

Venons-en donc aux « blocages ». Un mot a disparu du vocabulaire français : « piquet de grève ». Cette disparition est très significative et émouvante, car elle accompagne le voilement de la « classe ouvrière » et des traditions syndicales. Le « piquet de grève » a pour fonction d’empêcher les non-grévistes et les jaunes de briser la grève. Des centaines de mineurs, de métallos, de cheminots ont payé de leur vie, face aux gendarmes mobiles ou à l’armée, cette modalité indispensable de leur action collective.

Le problème que pose éventuellement (et malheureusement, assez souvent), le « blocage », c’est quand il est durablement minoritaire et se substitue à la grève « sur le tas ». En tant que syndicaliste, je l’ai dit des dizaines de fois aux étudiants (notamment en 2009) : vous videz l’établissement, vous donnez du mouvement une image répulsive, et vous en venez à ne parler qu’entre vous, de moins en moins nombreux et de plus en plus amers. Et on est amené aussi à le dire à quelques universitaires qui accompagnent ces « blocages »…

Mais pour une raffinerie, un dépôt ferroviaire, une centrale d’hypermarchés, qu’y a-t-il de plus efficace, « naturel », « intelligent », que de les « bloquer » ? « Bloquer » le pays. En ce qui concerne la participation de citoyens « extérieurs » à ces blocages, il convient de distinguer raffineries et dépôts ferroviaires, où le mouvement doit être relayé à l’intérieur, d’autres lieux, comme les centrales d’hypermarchés, les entrepôts de transporteurs, et les ronds-points, où par définition seuls des citoyens extérieurs peuvent agir.

Je me suis éloigné de l’Université pour bien définir ce qu’on entend en fait par « blocage » et problèmes de blocage. J’y reviens brièvement pour conclure. Il y a deux aspects différents et complémentaires.

Primo, quand tout le pays est agité par un mouvement légitime comme celui-ci, où la question des retraites, cruciale par elle-même, cristallise par surcroît une révolte et une prise de conscience historiques contre tout un système dont Emmanuel Macron n’est qu’une des marionnettes, la place des universitaires est, ou hélas serait, dans ce mouvement, en tant que citoyens, mais aussi en tant qu’ils devraient se considérer comme une boussole (et non comme une élite) utile à l’orientation et à la progression de ce mouvement.

Mais secundo, et c’est là que l’intervention de Calan-Lagnagnerie est particulièrement pauvre, et c’est pourtant là qu’est l’essentiel pour l’Université : ce n’est pas que dans la grève, nécessaire à certains moments (et aujourd’hui sans aucun doute), mais dans la vie quotidienne de nos établissements, que résident les enjeux cruciaux et les grands leviers sur lesquels nous appuyer. Plutôt que de vouloir « inventer » de nouvelles formes de ceci ou de cela, si nous commencions par ressaisir les formes habituelles, demi-centenaires (loi de 1968) de collégialité, par les remplir de notre intelligence et de notre énergie, mûries dans le cours des générations qui se sédimentent depuis 1945 dans et hors les murs ? Si nous rompions avec la soumission aux injonctions délétères de pseudo-excellence et de concurrence individuelle ? Si nous arrêtions cette dynamique qui nous amène à intérioriser une fausse hiérarchie, étrangère à la « nature » même de l’Université, où non seulement des doyens et présidents se considèrent comme nos chefs, mais où nous finissons par les considérer comme tels ?

Je me permets de renvoyer à un post déjà ancien qui abordait déjà certaines de ces questions :

https://blogs.mediapart.fr/jean-marie-viprey/blog/180418/le-refus-du-tri-parcoursup-ne-suffira-pas-il-faut-la-greve

Jean-Marie Viprey, prof émérite à l’Université de Besançon, ancien responsable SNESup (toujours syndiqué).

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