Y a t-il un autre Français de merde dans la salle ?

Aucun rapport avec Jean-Pierre. D’ailleurs, j’ai jamais vu le film. Ni avec Frédéric. Dont j’ai lu le livre, plusieurs fois, avec sa suite Les clés du pouvoir sont dans la boite à gants. Non. Je voulais faire un billet sur une mésaventure qui m’est arrivée il y a quelques jours. « Vous êtes un Français de merde. » m’a-t-on dit.

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Monsieur Grobeauff

Pour plus de commodité, je vais donner un nom au Monsieur. Grobeauff. Si vous avez une autre idée, dites, un coup de command F, et paf ! «  23 occurrences remplacées ». Pour l’instant, disais-je, baptisons-le « Grobeauff ». (déjà 3 occurrences).


C’est la canicule. Devant le Franprix, dans sa Renault bleue, Monsieur laisse tourner son moteur, probablement en attendant quelqu’un qui fait des courses. Scénario classique. Comme les vapeurs de diesel sont cancérogènes, je sors courageusement pour demander au pollueur « s’il veut bien couper son moteur, parce que les vapeurs, ça rentre dans les boutiques ». C’est mon discours type. Un type vient vous gâcher l’été (ou l’hiver, ou le printemps, ou l’automne, enfin, la vie, quoi), et vous embrayez en disant « excusez-moi de vous déranger, Madame, Monsieur, … »
Donc j’arrive à la hauteur de sa fenêtre, je lui dis « Bonjour Monsieur » en lui faisant signe d’ouvrir. Il descend sa vitre, mais son regard me dit déjà que ça va mal se passer. (environ 5% des cas, je dirais *).
— Excusez-moi de vous déranger, Monsieur, vous voulez bien couper votre moteur en attendant ?
Grobeauff ne dit rien, remonte sa vitre. Je reste là, le regarde dans les yeux. Il redescend la vitre.
— Pourquoi ?
— Parce que ça rentre dans les boutiques. Moi, j’ai pas la clim, ma seule clim c’est de créer un courant d’air en ouvrant tout.
Et tout en s’échauffant, Grobeauff me raconte qu’il est debout depuis cinq heures du matin, qu’il a bossé toute la journée, et que là, il profite un peu de sa clim. Et que moi, j'ai qu'à installer la clim.
J’essaye de lui faire valoir que moi aussi je me suis levé tôt et que moi aussi je travaille. Mais il me laisse pas finir. Ça aussi c’est classique. Un vrai con, incompétent sur le plan dialectique, vous coupera toujours la parole, parlera plus fort que vous. Se répétera. Et finira par l’insulte.
— C’est une critère 2 (ça, il va me le sortir plusieurs fois, ainsi que le filtre à particules.)
— OK, mais elle pollue quand-même.
— Vous avez rien d’autre à faire que d’emmerder le monde ?
Toujours aussi classique. Le type se sent agressé, alors il agresse. On lui reproche son comportement (poliment et indirectement, mais il est vrai que cela peut toujours être interprété comme un reproche), alors il vous reproche le vôtre. Vous avez tort de faire remarquer au mec à côté de vous dans le métro qu’il vous marche sur le pied.
— C’est vous qui m’emmerdez. Je suis en train de prendre vos vapeurs cancérogènes dans les naseaux.
Et c’est le tutoiement, l’insulte : « T’es qu’un pauvre connard ».
J’essaye autre chose (en général, c’est mon dernier argument) :
— Monsieur, est-ce que vous respectez la loi ?
— T’es un Français de merde.

Français de merde

C’est cette expression, qui m’a beaucoup donné à penser, qui vous vaut aujourd’hui ce billet.
Madame est revenue avec ses courses, Grobeauff fait sa marche arrière, je reviens près de la vitrine pour rester à côté de sa fenêtre, il embraye et me dit « Casse-toi ». Je lui dis « c’est toi qui te casses ! ». Il me dit « Vends ton magasin. » Peut-être pour changer le sens de son « Casse-toi », ridicule s’il le profère en mettant les adjas. Ou peut-être même pas.

Drôle d’expression ! Quelqu’un dans la salle l’a déjà entendue ?
Je crois voir à peu près d’où ça vient.
D’abord, c’est trumpien. Rapprochement évident avec les « pays de merde », et aussi, je vais expliquer pourquoi, avec les « mauvaises personnes ». Trump, au lieu de dire « connard », ou « enculé », ou « fumier », il dit « mauvaise personne ». Trump, il est poli, pas du tout grossier comme moi. En même temps (!), « mauvaise personne », c’est bien plus grave que tout le reste : décréter la personne « mauvaise », c’est quasiment lui retirer son humanité. Errare, enculare, putrere humanum est. Mais être mauvais ! Diabolicum est.

Seulement, nous sommes en France

Donc, la paternité spirituelle de Donald le Connard n’est pas la seule. S’il vote, Grobeauff, il vote pour qui ? Pas besoin de vous faire un dessin ! Et c’est là qu’on commence à expliquer le « Français de merde ». Parce que jusqu’à présent, l’expression est incongrue. À priori, quand il me jette cette insulte, c’est pour le « de merde ». Pas pour le « Français ». « Français », je pense que pour Grobeauff (comme pour moi d’ailleurs), ce n’est pas une insulte. Alors pourquoi pas « mec de merde », « libraire de merde », « connard de merde », etc ? Pour rester poli comme Trump ? Non. Et puis d’ailleurs je rigole. « de merde », c’est pas poli. En fait, je pense que Grobeauff me connaît (ça fait quand-même dix ans que j’ai ouvert). Il est au courant de mes cours dispensés aux enfants venus d’ailleurs, aux vélos vendus à des Conflanais venus d’ailleurs, certainement, aussi, aux problèmes rencontrés avec le bouquet-misère de ces enfants de Conflanais venus d’ailleurs. Alors voilà ce que je suppose : « Français de merde », c’est les Français qui font bon accueil aux étrangers, aux immigrés, migrants, etc. On me prend parfois pour un Arabe. Je crois pas que ç'ait été le cas pour Grobeauff. Il m'aurait dit « Arabe de merde ». Peut-être qu'il est au courant de ma protestation contre la démolition des immeubles du quartier Paul Brard et le déplacement de population programmés. Alors les « Français de merde », c'est peut-être les Conflanais qui s'opposent aux projets immobiliers du maire et de l'agglomération de communes. Peut-être que Grobeauff, il bosse pour une entreprise de BTP copine avec la bédiérie ? Démolir et reconstruire, ça ne profite à personne, sauf aux entreprises qui font les travaux, et aux édiles qui touchent sous la table.

Et à Conflans Sainte Honorine

C'est à cette frange de l'électorat que parlent le maire et ses amis, en stigmatisant le quartier. Comme la démolition est absurde, sur tous les plans (humain, social, économique), on essaye de faire passer cet argument : pour lutter contre les incivilités, rodéos, trafics, drogue, on casse tout et ce sera fini.

 https://blogs.mediapart.fr/jean-max-sabatier/blog/031018/bouquet-misere

Peut-être qu’il y a une corrélation avec les Français qui s’engagent contre la pollution, le gaspillage, la surconsommation ? Car cette subversion est nuisible. Grobeauff, il bosse peut-être chez Monsanto, chez Dassaut ou Airbus, chez Total, MacDo, Renault ?
En fait, la voiture est une idole moderne. C’est le symbole de réussite, de puissance, de richesse. Alors, insinuer que c’est une mauvaise chose ! Combien ça coûte, l’option clim ? D’avoir pris l’option accroît encore le standing de Grobeauff. Alors lui expliquer qu’il peut couper le moteur, que la température ne remontera pas tant que ça le temps que Bobonne revienne, inutile. Quant à l’argument de votre santé, ça, Grobeauff s’en tamponne copieusement.
En fait on est ici au cœur du ressort tragique de l’effondrement : une religion est apparue, celle du pouvoir d’achat, et toute démarche visant à demander d’éteindre, d’arrêter de consommer, ne fusse qu’une minute, est hérétique. Déclenche la haine, la guerre. Fasse le ciel que le pourcentage de cons actuels n’augmente pas dans des proportions critiques.

Y a t-il un autre Français de merde dans la salle ?

y-at-il-un-franc-ais-dans-la-salle


* Mes statistiques personnelles et approximatives : sur vingt personnes laissant tourner leur moteur inutilement en attendant quelqu’un (qui ne représentent qu’une toute petite proportion des gens venant faire leurs courses ici), je dirais que quinze comprennent votre démarche et coupent leur moteur, trois ou quatre le font avec réticence, grimace, parole aigre, ou après avoir un peu argumenté, et une se conduit comme Grobeauff.

 

 

 

 

Trois Français d'or

Sinon, à Osny, ce matin,
J'ai rencontré trois êtres humains.

Coincé entre deux grillages, à gauche celui de la SNCF, à droite celui d'un jardin, une sorte d'escalier naturel et non officiel, dont les marches sont les racines des arbres, faites en quelque sorte de terre à colombages !  Je monte en poussant le vélo tendu à bout de bras, mais le soir, je passe ailleurs !

Et ce matin, quelques mètres au dessus de moi, un garçon, noir, en VTT, avec son casque, qui descend ! Moi je me dis : « Gonflé le gars ». Il me voit, s'arrête, commence à reculer. Je lui dis : « Bouge pas, ça va aller ». Il se serre contre le grillage SNCF, moi je me serre contre le grillage jardin. Je dis : « Merci ». Il dit « De rien ». On se sourit. Je remonte sur mon vélo et poursuit mon chemin. Puis je croise les parents (enfin je suppose !) Je leur dis rien mais je n'en pense pas moins. Des justes, qui élèvent bien leurs enfants. Trois amours.

Attention ! Ne généralisons pas. Tous les beaufs infâmes ne sont pas souchiens, ou Conflanais. Tous les justes ne sont pas Africains, ou Osnyssois. Et visse vers ça.

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