Le rasage de montagne

Dans L’ombre de Gray Mountain, John Grisham réexplore, après L’avocat des rues, un thème qui m’est assez cher : l’avocat « social ». Autre motivation à partager ce texte : la métaphore du rasage de l’Arche de Paul Brard. Et la difficulté à s’opposer à la destruction aveugle et au mépris des gens dont sont coupables les intérêts financiers.

samantha
Je suis en train de lire L’ombre de Gray Mountain, de John Grisham. Nouvel exemple, après Fred Vargas, pour montrer que le polar est parfois de la littérature. Dans Le couloir de la mort, un jeune avocat (Grisham, c’est souvent du « polar judiciaire »), prend en charge la défense de son grand-père, qui va être exécuté pour crime raciste (il appartient au Ku-Klux-Klan). L’enjeu du livre n’est pas ce que l’on pourrait croire (obtention d’un report, d’une grâce, d’une révision). C’est la repentance. Ce ne sont pas les débats juridiques qui priment, comme c’est le cas d’habitude, mais le huis-clos des visites successives du héros à son grand-père, dont la haine imbécile va, grâce à son petit-fils, se transformer en prise de conscience, et en regret.
Ceci, juste pour situer un peu Grisham.
Dans L’ombre de Gray Mountain, il réexplore, après L’avocat des rues, un thème qui m’est assez cher, l’avocat « social »

:https://blogs.mediapart.fr/jean-max-sabatier/blog/190918/lavocat-social).

Autre motivation à partager ce texte : la métaphore du rasage de l’Arche de Paul Brard. Et la difficulté à s’opposer à la destruction aveugle pour des intérêts financiers. La problématique évoquée par Donovan est semblable à bien d’autres : de façon très perverse, les victimes du désastre croient que ce même désastre leur est salutaire. Après la toute-puissance financière, c’est l’autre ressort du crime contre la vie.

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Crise des subprimes. Les grands cabinets juridiques s’effondrent. Samantha Kofner, 29 ans, brillante avocate, est licenciée. On lui propose, pour garder sa couverture sociale, et avec l’espoir d’être réintégrée, de travailler bénévolement pendant un an. Elle se rend dans un trou paumé des Appalaches pour rencontrer Mattie, qui s’occupe d’une association d’aide juridique.
Après avoir été effrayée par un dingue qui se prend pour un flic et a voulu la mettre en prison pour excès de vitesse, elle a une conversation avec l’avocat qui l’a sortie d’affaire. Celui-ci lui explique pourquoi il attaque les compagnies minières.

Le rasage de montagne

— C'est un type d'exploitation à ciel ouvert. On a commencé à extraire le charbon dans la région dès le XIX° siècle. Il s'agissait alors de minage en profondeur, où l'on creusait des puits et des tunnels dans le massif. Mon grand-père était mineur de fond, son père aussi. Pas mon père. Mais lui, c'est un cas particulier. Passons. Bref, en 1920, on comptait huit cent mille mineurs, de la Pennsylvanie au Tennessee. C'est un travail dangereux. L'histoire du charbonnage est émaillée de luttes sociales et de grèves, de combats syndicaux, de violence, de corruption. C'est le cas de toutes les régions minières, dans tous les pays.
Le travail au fond des mines était très pénible. Mais, vers les années 1970, les compagnies ont décidé de passer à l'extraction à ciel ouvert pour économiser des millions de dollars en main-d'œuvre. Ce type d'exploitation est bien moins onéreux que les puits, car elle nécessite beaucoup moins de travailleurs. Aujourd'hui, il ne subsiste que quatre-vingt mille mineurs, dont la moitié travaille en surface, dans des sites à l'air libre.
La serveuse passa à proximité de leur table et Donovan s'interrompit. Il but une gorgée de café, en regardant avec nonchalance autour de lui. Quand elle se fut éloignée, il reprit son récit :
—  Le rasage de montagne, c'est de la mine à ciel ouvert gonflée aux stéroïdes. Le charbon des Appalaches se présente par veine, comme les couches d'un millefeuille. Au sommet de la montagne, il y a la forêt, puis une strate de terre, puis de la roche, et enfin la veine de charbon. Elle peut faire un mètre d'épaisseur comme six mètres. Quand une compagnie obtient un permis d'exploitation, elle attaque la montagne au sens propre, à l'artillerie lourde. D'abord elle coupe les arbres, une déforestation totale. Puis elle retire au bulldozer la terre, qui n'est pas très épaisse. Et quand ils atteignent le rocher, ils le font sauter à l'explosif. Les arbres, le sol arable et la roche sont alors jetés au bas des pentes - c'est ce qu'on appelle le comblement de vallées. La végétation, la faune et les rivières sont ainsi détruites. Et c'est une deuxième catastrophe écologique. Si vous vous trouvez en aval du chantier, vous êtes fichus. Et comme vous allez vous en rendre compte, ici, nous sommes justement en aval.
—  Et c'est légal ?
—  Oui et non. L'extraction à ciel ouvert est légale en vertu des lois fédérales, mais les procédés employés sont totalement illégaux. Inspecteurs et organismes de contrôle sont bien trop laxistes et proches des compagnies minières. Un long passé sordide de collusions. C'est toujours le même cas de figure : les compagnies se contrefichent des terres et des gens parce qu'elles ont le pouvoir et l'argent.
—  Revenons-en au millefeuille. On était arrivé à la couche de charbon.
—  Oui. Une fois qu'ils ont trouvé la houille, d'autres machines gigantesques arrivent sur le site pour extraire le minerai et le transporter, tout en continuant à faire sauter le massif jusqu'à exhumer le filon suivant. Ils peuvent faire disparaître comme ça cent cinquante mètres de montagne. Et il ne faut pas beaucoup de monde. Une poignée d'hommes peut araser tout un sommet en quelques mois.
La serveuse vint remplir leur tasse. Donovan se fit silencieux, sans lui accorder un regard. Quand elle fut repartie, il se pencha vers Samantha.
—  Quand le charbon a été prélevé, il faut le laver, ce qui est une autre catastrophe écologique. Le lavage du minerai crée une boue noire qui contient des produits toxiques et des métaux lourds. Cette boue, ça s'appelle le schlamm. Puisqu'on ne peut pas s'en débarrasser, les compagnies minières le stockent derrière des digues en terre dans de vastes bassins de décantation. La conception de ces retenues est médiocre et les enveloppes craquent régulièrement. Je vous laisse deviner les conséquences pour le biotope.
—  Ces boues, ils les gardent longtemps ? Donovan haussa les épaules, et jeta un regard autour de lui. Il ne paraissait ni nerveux ni inquiet ; il se méfiait simplement des oreilles indiscrètes. Il était calme, et parlait posément, avec cette pointe d'accent des Appalaches. Samantha était fascinée tout autant par son récit que par son regard sombre.
—  Ils les gardent ad aeternam. Jusqu'à ce que le barrage cède et qu'une marée de boue toxique dévale la montagne, inondant maisons et écoles, un flot noir qui détruit tout sur son passage. Vous avez entendu parler de l'Exxon Valdez, ce supertanker qui s'est échoué sur les récifs de l'Alaska. Quarante mille tonnes de pétrole brut ont souillé les eaux cristallines de ce sanctuaire. L'affaire a fait la une des journaux pendant des semaines et toute la nation était horrifiée. Vous vous souvenez de ces images de loutres mazoutées ? Mais vous n'avez jamais entendu parler de la marée noire du comté de Martin, j'en mets ma main à couper, qui est pourtant la plus grande catastrophe écologique à l'est du Mississippi. Ça s'est produit il y a huit ans au Kentucky, quand une retenue de schlamm a cédé et que quatre cent mille tonnes de boues toxiques se sont répandues dans la vallée. Quatre cent mille tonnes ! Une marée noire dix fois plus grande que celle de l'Exxon Valdez, et pas un mot dans la presse. Et vous savez pourquoi ?
—  Je suis tout ouïe.
—  Parce que ce sont les Appalaches. Le Pays Noir. Les compagnies minières détruisent nos montagnes, nos villes, notre patrimoine, nos vies. Mais tout le monde s'en fiche.
—  Alors pourquoi ces types à côté vous détestent ?
—  Parce qu'ils pensent que l'extraction du charbon est une bonne chose. Ça crée de l'emploi, et le travail est rare par ici. Ce ne sont pas de mauvais bougres, ils sont simplement mal informés, mal conseillés. Les mines à ciel ouvert tuent notre communauté. Elles ont détruit dix mille emplois. Les habitants ont été contraints de quitter leur maison à cause des dynamitages, des poussières, des boues, des inondations. Les routes ne sont plus sûres parce que leurs camions dévalent des montagnes à tombeau ouvert. Je me suis occupé de cinq accidents mortels ces cinq dernières années, des gens écrasés par ces engins chargés de quatre-vingt-dix tonnes de charbon. De nombreuses bourgades ont été rayées de la carte. Les compagnies minières rachètent les maisons et les rasent. Les comtés dans cette région ont perdu quasiment toute leur population en vingt ans. Mais beaucoup de personnes, dont ces trois gentlemen, pensent que quelques emplois c'est mieux que rien.
—  Mais si ce sont des gentlemen, pourquoi portez-vous une arme ?
—  Parce que certaines compagnies ont des hommes de main. C'est de l'intimidation, ça va parfois au-delà... c'est vieux comme le monde. Samantha, je suis né dans cette région, je suis fils de gueules noires et fier de l'être. Je pourrais vous parler pendant des heures de l'histoire de ce pays minier, et c'est un chemin sanglant.
—  Vous craignez pour votre vie ?
Il se tut un moment et jeta un nouveau regard circulaire.
—  Il y a eu mille meurtres à New York l'année dernière. Est-ce que vous craignez pour autant pour votre vie ?
—  Pas vraiment.
Il esquissa un sourire.
—  C'est pareil ici. Nous avons eu trois meurtres l'an passé, tous liés à la meth. Il faut juste faire attention.
Son portable vibra dans sa poche. Il le sortit et lut le message.
—  C'est Mattie. Elle vient de sortir du tribunal et est de retour à son bureau. Elle est prête à vous recevoir.
— Comment sait-elle que je suis avec vous ?
—  C'est une petite ville, Samantha.

 

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