Mort clinique juridique

Les « cliniques juridiques » sont des associations d’étudiants en droit, qui proposent leurs services gratuitement à quiconque en fait la demande. L’intérêt est pédagogique : c’est l’occasion de vrais travaux pratiques.

Toujours sous la menace de la démolition de l’immeuble qui abrite mon activité décroissante (!), et toujours en solidarité avec les habitants de l’Arche de Paul Brard, que l’on s’apprête à déporter pour démolir leur immeuble, je suis toujours confronté à la difficulté de faire valoir les droits des petits, sur lesquels s’exerce la pression suivante : « acceptez maintenant le relogement qu’on vous propose (c’est-à-dire acceptez la démolition), parce que plus tard, vous risquez d’être moins bien relogés ».
Notre collectif, pour lequel je criais déjà victoire il y a quelques temps :

https://blogs.mediapart.fr/jean-max-sabatier/blog/130119/gardarem-lou-polbrar

ne compte plus que deux personnes : André, 75 ans, qui s’attendait à finir sa vie dans son logement actuel, et moi. Tous les autres se sont déballonnés : je devine en ceci une pression municipale. Même Indiana Stone, réalisatrice free lance qui s’était enthousiasmée pour un projet de documentaire et qui avait eu l’aval de son producteur après lui avoir tourné et présenté un teaser, m’a inventé un scénario de corne-cul pour m’expliquer qu’elle renonçait. Enfin, elle renonçait au thème de la défense ! Ce qui la branche, à présent, c’est filmer la démolition, et les gens en train de pleurer devant ! (véridique). Achetée par la mairie ? Va comprendre.

Fin décembre, j’avais contacté la clinique juridique de la Sorbonne. Réponse : bernique. Ces messieurs-dames ont probablement été rebutés par les mots « HLM », « rodéos », « trafics », etc. À moins qu’ils ne l’aient été par les adversaires : municipalité, communauté de communes gigantesque GPSO, bédiérie, etc.

J’ai alors eu l’idée d’écrire à la fac de droit de Cergy, en master 2 de droit des collectivités. Réponse : bernique. Bon, là, d’accord, je ne sais pas s’il y en a une, de clinique juridique, à Cergy. En tout cas, pas de réponse.

Avec André, jeudi dernier, j’ai évoqué la saisine du défenseur des droits. Je vais en faire une, personnelle. Ensuite, j’espère qu’il acceptera de faire la sienne : c’est pas si compliqué, je lui ai dit, on la fera ensemble si vous voulez. On verra bien.

C’est le blues. Alors, je vais vous reparler de littérature, je vais vous reparler de L’ombre de Gray Mountain. La poésie : refaire le monde. « le désir radical de transformer la société ».
C’est du droit américain. Plutôt du non-droit américain. C’est bien plus grave que chez nous. (on le sait déjà, par exemple quand les flics tuent). Mais ça ressemble.

montagne-rasee

Notre Samantha a commencé à bosser pour balle-peau dans l’association dirigée par la géniale Mattie Wyatt. Elles se présentent à la prison pour faire sortir un pauvre bougre, emprisonné pour dettes alors que la constitution américaine l’interdit.

Elle sortit sa carte de visite comme on sort un couteau à cran d'arrêt.
— Je suis Mattie Wyatt, l'avocate de Stocky Purvis. Et voici mon associée, Samantha Kofer. Nous avons été engagées pour faire sortir notre client de prison.
Snowden recula d'un pas, mais Mattie en fit un de plus. Samantha, derrière, l'imita, ne sachant trop que faire, sinon de mimer l'air mauvais de sa patronne. Snowden la regarda, interdit. Comment un pauvre hère comme Stocky Purvis pouvait-il se payer les services de deux avocates ?
—  Pas de problème, lâcha-t-il. Balancez le fric et il sera libre.
—  Il n'a pas d'argent, monsieur Snowden. Ça doit vous paraître à peu près clair, à présent. Et il ne peut pas en gagner tant que vous le gardez sous les verrous. Ajoutez tous les frais que vous voulez, frais totalement illégaux soit dit en passant, mon client ne risque pas de vous rembourser tant qu'il est au trou.
—  J'ai là l'ordonnance du tribunal, lança-t-il avec défi.
—  Nous allons justement en parler au juge, de cette ordonnance. Je vais la faire lever pour que Stocky sorte de cellule. Si vous ne trouvez pas un accord avec moi, vous en serez pour vos frais.
—  D'accord, les filles. C'est quoi votre proposition ?
—  Les filles ? Comment osez-vous nous appeler ainsi ? aboya Mattie.
Snowden pâlit et recula, comme s'il craignait d'être poursuivi pour harcèlement sexuel. Mattie fit encore un pas vers lui et se planta sous son nez.
—  Voilà le marché, souffla-t-elle. Mon client doit deux cents dollars d'amendes et d'honoraires. Et vous autres en avez rajouté quatre cents de plus. Nous allons vous en donner cent, ce qui fera un total de trois cents. Et nous aurons six mois pour les payer. C'est à prendre ou à laisser.
Snowden esquissa un sourire narquois, et secoua la tête.
—  Je regrette, madame Wyatt, mais c'est inacceptable pour nous.
Sans quitter Snowden des yeux, Mattie sortit une liasse de papiers de sa mallette.
—  Et ça, cela vous paraît acceptable ? assena-t-elle en lui agitant les documents sous le nez. C'est un recours au tribunal fédéral contre les JRA - et je vais y ajouter votre nom - pour arrestation abusive et emprisonnement illégal. Il se trouve, monsieur Snowden, qu'il est écrit dans la Constitution des États-Unis, en termes parfaitement clairs, qu'on ne peut mettre en prison quelqu'un pour défaut de paiement. Je suppose que vous n'avez pas lu la Constitution de notre pays puisque vous employez des méthodes de voyous et d'escrocs. Mais vous pouvez me croire sur parole, les juges fédéraux, eux, l'ont lue, du moins pour la plupart d'entre eux. Les incarcérations pour dettes sont illégales. Jamais entendu parler du Quatorzième Amendement et de son premier alinéa sur l'égalité des droits des citoyens ?
Snowden ouvrit la bouche, mais aucun son n'en sortit.
Elle continua sa salve.
—  Non, à l'évidence. Demandez donc à vos juristes qui se font payer trois cents dollars de l'heure qu'ils éclairent votre lanterne. En attendant, vous allez dire à vos supérieurs que je vais les traîner en justice et qu'ils vont passer les deux prochaines années dans les tribunaux. Parce que je vais vous submerger d'assignations et d'injonctions, vous faire passer des heures d'audiences publiques et mettre au grand jour vos sales manigances. Et tout le monde saura les escrocs que vous êtes. Je ne vais pas vous lâcher, je vais vous pourrir la vie. Rien qu'en entendant mon nom, vous en aurez des cauchemars. Je vous le garantis. Et à la fin, je gagnerai, et vous me devrez bonbon en honoraires.
Elle lui plaqua les documents sur la poitrine. Il les prit à contrecœur.
Les deux femmes tournèrent les talons et s'en allèrent, laissant Snowden, les genoux tremblants, entrevoyant déjà les images du cauchemar en question.
Samantha, elle aussi sous le choc, murmura :
—  On ne peut pas faire sauter les trois cents dollars, pour faillite personnelle ?
Mattie, soudain toute calme, esquissa un sourire.
—  Bien sûr que si. Et c'est ce qu'on fera ensuite.
Une demi-heure plus tard, Mattie se tenait devant le juge et annonçait qu'elle avait trouvé un accord pour la libération immédiate de son client, M. Stocky Purvis. Lady était en larmes quand elle quitta le tribunal pour aller retrouver son mari à sa sortie de prison.
—  Un diplôme d'avocat est une arme puissante, Samantha, annonça Mattie sur le chemin du retour vers Brady, quand il sert à aider les petites gens. Les bandits comme Snowden ont l'habitude de terroriser les miséreux qui ne peuvent se payer une défense. Mais il suffit d'amener un bon avocat et ces lâches font aussitôt marche arrière.
— Vous aussi, vous savez faire peur.
— Simple question d'entraînement.
— Quand avez-vous préparé le recours ?
— On en a de tout prêts. Le fichier s'appelle en fait « fausse plainte ». Il suffit de mettre l'intitulé ad hoc, d'écrire «tribunal fédéral » partout, et ils déguerpissent comme des lapins.
De fausses plaintes préremplies. Combien de ses camarades de Columbia connaissaient-ils ces astuces d'avocat ? se demanda Samantha.

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