La mise en ligne de vidéos tournées clandestinement en abattoir invite à réfléchir à la conduite des opérateurs d'abattage, non seulement au travail, mais en dehors du travail. Si le lien entre les violences sur animaux socialement inacceptables et les violences interhumaines sont documentées, se pose la question de ce lien à propos des violences sur animaux socialement admises. Au fil du XIXe siècle en France, on a caché la mise à mort des animaux car on pensait qu'elle pouvait inciter le peuple à la violence.
Plusieurs études statistiques récentes aux États-Unis rapportent un lien entre la présence d'abattoirs industriels de bétail et le nombre d'infractions, notamment violentes ou sexuelles, dans la collectivité environnante. Des études par questionnaires, des enquêtes de terrain et des données ponctuelles apportent un éclairage sur l'impact psychologique du travail en abattoir, lequel peut faire craindre des répercussions hors les abattoirs.
Il est du devoir des acteurs institutionnels, notamment des agences du ministère du Travail et du ministère de la Santé, d'aller enfin au-delà des « troubles musculo-squelettiques », même si ceux-ci sont également bien réels, et d'approfondir les risques professionnels psychologiques liés à la nature même du travail en chaîne d'abattage.

<Attention, article long : s'installer confortablement>

  PLAN

I - Position du problème

II - La relation homme-animal et la mise à mort des bêtes en France au XIXe siècle


III - Y a-t-il des études sur les répercussions du travail en abattoir ?
  A - Données statistiques ponctuelles
  B - Études statistiques basées sur des données objectives
  C - Études statistiques basées sur des questionnaires
 
IV - Les études de terrain en abattoir et auprès des ouvriers
  A - Enquêtes sociologiques
  B - Enquêtes journalistiques et documentaires
  C - Enquêtes militantes

V - La médecine du travail
 
VI - Les mécanismes psychologiques à l'œuvre
  A - Analyse de Catherine Rémy

  B - Réflexions de Jennifer Dillard
  C - Synthèse proposée
 
Notes


Bibliographie

 

Abattoir du Vigan (L214 - 2016) - Rires © Jean-Paul Richier

 I - Position du problème

L'association L214 a récemment mis en ligne des vidéos tournées clandestinement dans l'abattoir du Vigan, dans le sud de la France. Dans un des extraits vidéos, on voit et on entend un employé mort de rire à l'arrière-plan cependant que l'autre envoie pour s'amuser des décharges électriques sur des moutons.
Comme les méchants au cinéma.
Sauf que là on n'est pas au cinéma.

Ces individus méritent des peines de prison.
La SPA a en ce sens raison de déposer plainte « afin que les responsables, mais aussi chacun des auteurs de ces actes, puissent être poursuivis individuellement et faire l’objet des peines les plus lourdes ».
Car ils ne doivent pas faire l'objet d'une simple contravention de 4ème classe (750 euros au plus) telle que prévue par l'article R215-8 II du code rural ou par l'article R654-1 du code pénal.
Ils doivent faire l'objet d'une peine de prison ferme au titre de l'article 521-1 du code pénal, fût-ce au titre de l'exemplarité.

Auraient-ils besoin d'un suivi psychiatrique ? Peut-être, mais pas avec moi. Sauf à m'autoriser à mener les entretiens à la gégène.
 
On peut craindre que de tels individus se comportent de façon semblable s'ils avaient des prisonniers humains livrés à leur bon plaisir.
Et on ne peut que s'interroger, d'une manière générale, sur leurs comportements vis-à-vis des êtres plus vulnérables qu'eux, comme les femmes et les enfants.

Le lien entre la violence envers les animaux et la violence envers les humains est régulièrement évoqué depuis l'Antiquité. Cette question a émergé en tant que problème de société dans les pays occidentaux au fil du XIXème siècle, pour s'estomper, puis resurgir aux États-Unis à partir des années 1990.

Ainsi, de nombreuses études anglophones montrent le lien entre les violences envers les animaux et les conduites violentes et/ou délinquantes envers les humains, lien particulièrement marqué lorsqu'il s'agit de violences physiques sévères, répétées, et intentionnelles. Mais ce qui est régulièrement étudié, ce sont les violences socialement inacceptables, voire illégales, envers les animaux, et non les violences socialement admises.
 
Les comportements que met en ligne L214, sur cette vidéo comme sur tant de vidéos d'élevage industriel ou d'abattage, sont-ils socialement acceptables ?
Manifestement, non. Ils ont ainsi donné lieu à un phénomène typique de notre époque : un mouvement virtuel de foule en réaction à une vidéo tournée secrètement.

Ces comportements sont-ils représentatifs du travail en abattoir ?

Le choix des images n'est certes pas anodin. Dès l'année 2000, alors qu'internet et les réseaux sociaux n'étaient encore qu'en voie de développement, des chercheurs en sciences humaines (Delavigne et al., 2000a, 2000b) mettaient l'accent sur la diversité des images selon le but recherché. Par exemple, il est clair que cette vidéo métier Pôle Emploi, accompagnée des éléments de langage ad hoc sur « le respect de l'animal au moment de l'abattage », ne relève pas de la même approche.

Mais, quand bien même ces conduites ne constituent pas la norme :
- l'argument de certains acteurs de la filière animale, qui se dédouanent en dénonçant un « montage », ne tient pas. Si on mettait en ligne des maltraitances de personnes handicapées dans une MAS ou des maltraitances de personnes âgées dans une EHPAD, qui se contenterait de la réponse « il s'agit d'une exception, on ne va pas en faire un plat » ?
- la lecture d'enquêtes de terrain menées en France ou ailleurs donne à penser que les comportements violents ne sont pas rares. Disons qu'ils s'exercent plutôt sur les bêtes « récalcitrantes » que de façon gratuite, comme dans l'extrait ci-dessus.
 
Cependant, au-delà de ces déviances, se pose la question du travail en abattoir, de sa violence intrinsèque, et de la contradiction entre l'abattage en série et les normes « humanitaires » reconnaissant aux bêtes la capacité de souffrir physiquement et psychiquement.
Certains posent ainsi la question des violences aux animaux socialement admises, comme Piers Beirne, chercheur à l'Université du Maine du Sud (Département de Criminologie). Il conclut ainsi un article (Beirne, 2004) par une section intitulée : « Élargir le champ de la "thèse de la progression" : depuis les individus violents jusqu'à la violence institutionalisée ». Il y insiste sur les abattoirs, se référant notamment à l'étude d'Eisnitz (1997). Pour lui, « si la compassion implique la compréhension des autres et de leurs souffrances, ainsi que le désir de les soulager, alors la compassion envers les animaux et la compassion envers les humains sont probablement très liées. »

Cette dernière idée est l'une des idées motrices des réflexions sur la relation homme-animal durant le XIXe siècle, en Europe occidentale et aux États-Unis.


II - La relation homme-animal et la mise à mort des bêtes en France au XIXe siècle

L-S Mercier (1788) L-S Mercier (1788)

 

A la fin du siècle des Lumières et à la veille d'une décennie qui allait être quelque peu agitée en France, l'homme de lettres Louis-Sébastien Mercier (1788) écrivait :

« Il n’est ni bon ni sage d’égorger l’agneau sous les yeux de l’enfance, de faire couler le sang des animaux dans les rues. Ces ruisseaux ensanglantés affectent le moral de l’homme, ainsi que le physique. Il s’en exalte une double corruption. Qui sait si tel homme n’est pas devenu assassin en traversant ces rues et en revenant chez lui les semelles rouges de sang ? Il avait entendu les gémissements des animaux qu’on égorge vivants ; et peut-être dans la suite fut-il moins sensible aux cris étouffés de celui qu’il avait frappé. »

Durant la 1ère moitié du XIXe siècle, le souci envers les animaux allait commencer à s'étendre. Après la période tumultueuse qui avait clos le XVIIIe siècle en France, la violence humaine est dans tous les esprits. Et le souci envers les animaux s'articule avec le lien entre les violences sur les animaux et les violences interhumaines (Pélosse, 1981, 1982).

Une double logique apparaît donc en jeu : certes, éviter les violences « inutiles » envers les animaux, mais aussi ne pas exposer le public à la vue des violences dont font l'objet les animaux. C'est au début du XIXe siècle que sont mis en place des lieux dédiés à la mise à mort des animaux de viande, et qu'est forgé le terme « abattoir » pour les désigner. Ces lieux (et ce terme) visent à remplacer les « tueries » particulières. Les abattoirs remplaceront ainsi petit à petit ces tueries au cours du XIXe siècle. Parallèlement, les bouchers, qui jusqu'alors tuaient les animaux, virent confier ce rôle au fil du siècle aux « tueurs à l'abattoir », jusqu'à en être presque tous dépossédés au tournant du siècle.
 
En 1846, dans le document justifiant la création de la Société Protectrice des Animaux, le docteur Parisot écrivait :
« [toutes ces barbaries] mettent sous nos yeux des tableaux offensants pour la décence publique, et elles nourrissent dans le cœur du peuple ce fond d’insolente et noire méchanceté qui le porte à nuire pour le seul plaisir de mal faire.
(...)
Comment des hommes si prompts à s'irriter sans raison contre des animaux ne le seraient-ils pas à s'irriter contre leurs semblables ? On dirait qu'ils cherchent à se venger de leur bassesse par des violences, oubliant que ces violences mêmes achèvent de les avilir... »

En 1850, le général de Grammont présentait à l'Asssemblée nationale sa fameuse proposition de loi ayant pour objet de mettre un terme aux mauvais traitements exercés sur les animaux. On lit dans le compte-rendu :
« Dans les temps anciens et modernes, les plus grands scélérats ont préludé à leurs crimes en torturant les animaux. (Rires sur quelques bancs)
[…]
Quant aux enfants, vous savez quels sont les résultats de ce spectacle. A Munich, un enfant de quatorze ans, habitué à assister à ces horribles spectacles, avait pris la manie d'abattre ; il abattait les animaux qu'il rencontrait partout. Un jour, ne trouvant plus rien à abattre, il prend sa soeur, une enfant de quatre ans, et il l'égorge en l'absence de ses parents, en disant qu'il a voulu faire comme on fait pour un cochon (Mouvement d'horreur).
[…]
[…] Devant les juges, lorsque le président faisait entendre les paroles les plus touchantes et que tout l'auditoire fondait en larmes, ce scélérat seul était impassible.
Voilà ce qu'on gagne à ces affreux spectacles dans les abattoirs ; et les abattoirs sont toujours remplis d'enfants.
Très souvent vous voyez le boucher remettre le couteau à un de ces enfants et dire : "Égorge-moi ce mouton" (Sensation). »
 
Entre-temps avait eu lieu la Révolution de 1848. Et la parution d'un certain Manifeste du Parti communiste (Marx et Engels, 1848), où on lisait, dans la rubrique "Le socialisme conservateur ou bourgeois" :
« Une partie de la bourgeoisie cherche à porter remède aux anomalies sociales, afin d'assurer la continuité de la société bourgeoise.
Dans cette catégorie se rangent les économistes, les philanthropes, les humanitaires, les gens qui s’occupent d’améliorer le sort de la classe ouvrière, d'organiser la bienfaisance, d'abolir la cruauté envers les animaux, de fonder des sociétés de tempérance, bref les réformateurs douteux de tout acabit. » (traduction de Laura Lafargue, deuxième fille de Karl Marx, 1893)
 
Marx et Engels voyaient donc d'un mauvais œil la préoccupation envers les animaux, sans doute parce qu'elle provenait incontestablement de la classe bourgeoise, et qu'elle visait donc indirectement à adoucir la classe populaire dominée.
Ce point de vue était partagé par certains socialistes français à la même époque (ainsi le journal L'Atelier, cité par Maurice Agulhon, 1981). Mais cependant, Victor Schoelcher et le groupe socialiste de l'Assemblée nationale française soutinrent comme on sait la proposition (édulcorée) du général de Grammont, qui fut adoptée (1).
 
En France, à partir des années 1980, les sciences humaines commencèrent à s'intéresser à la question animale, et à son évolution au cours du XIXe siècle.
Nous avons cité le travail de Valentin Pélosse (1981, 1982). Parallèlement, Maurice Aguilhon (1981) a exploré la protection des animaux au XIXe siècle, et note « l'important est l'idée de l'exemple : cacher la mise à mort pour n'en pas donner l'idée ». Les actes d'abattage ou l'exposition à ceux-ci, dans cet esprit, insensibilisaient à la tuerie et faisaient encourir des répercussions sur la société.
Mentionnons dans ce sillage les travaux de Florence Burgat (1995), dont les travaux sur les animaux sont nombreux, de Jean-Christophe Vincent (1997), d'Éric Pierre (1998), ou d'Éric Baratay (2011), à qui on doit aussi de nombreux travaux sur les animaux. Elisabeth Hardouin-Fugier, également réputée pour ses études sur les animaux, devrait bientôt publier une histoire de l'abattage alimentaire.
  

III - Y a-t-il des études sur les répercussions du travail en abattoir ?
 
Au-delà des intuitions des intellectuels du XIXe siècle, a-t-on cherché à explorer un lien éventuel entre les métiers d'abattage et les violences humaines ? Oui, il existe plusieurs études axées sur l'abattage. Comme d'habitude, ces études ont vu le jour aux États-Unis.
  
Trois remarques préalables :
 
1° : On différencie généralement les abattoirs à bétail (bovins, porcs, ovins), et les abattoirs à volailles, traitant en pratique surtout des « poulets » (et pouvant éventuellement  traiter des lapins). La plupart des références de notre article s'appliquent explicitement ou implicitement aux abattoirs à bétail.
 
2° :  Les chaînes d'abattage de bétail comprennent une série de zones et de postes avant la mort de l'animal :
- la zone bouverie (bouverie pouvant par extension signifier porcherie ou bergerie) : déchargement et réception, inspection et identification, mise en attente ;
- la conduite depuis la bouverie et l'entrée dans le box de contention/d’étourdissement ;
- la zone d’abattage : étourdissement, suspension, saignée, égouttage.
Ensuite il y a diverses opérations : découpe, dépouille, éviscération, processus de tranformation…
 
3° : Pour les abattoirs à bétail, en France, on distingue les petits abattoirs (traitant moins de 10 000 tonnes par an) et les grands abattoirs (traitant plus de 10 000 tonnes).
Les petits abattoirs, posant des problèmes de rentabilité, sont en règle des abattoirs publics à disposition des éleveurs locaux.
Les gros abattoirs sont quant à eux intégrés dans des groupes industriels de la viande.
Les sociologues François Hochereau et Félix Jourdan (2015), dans leur rapport Abattage et bien-être animal, étiquètent les petits abattoirs de proximité « abattoirs de type La Villette » et les gros abattoirs industriels privés « abattoirs de type Chicago », et distinguent aussi les abattoirs semi-industriels privés (entre 10 000 et 20 000 tonnes), qui oscillent entre les deux modèles précédents.
Ces deux grands types d'abattoirs se différencient volontiers :
- par leur équipement, les gros abattoirs étant en règle mieux équipés que les petits (notamment équipements d'amenée et d'immobilisation…),
- par leur rythme, les petits abattoirs étant tributaires des transporteurs qui leur amènent les animaux, les gros abattoirs ayant un rythme plus régulier, mais en règle intensif,
- par la spécialisation, les petits abattoirs étant volontiers « multi-espèces » pour accroître la rentabilité, les gros abattoirs étant en règle « mono-espèce »,
- par la supervision interne (présence et statut des RPA, Responsables Protection Animale) et externe ( présence effective de vétérinaires-inspecteurs),
- par les opérations de traitement après l'abattage, les petits abattoirs livrant les carcasses (ainsi que la peau et les viscères), les gros abattoirs incluant volontiers des ateliers d'empaquetage ou de transformation livrant des produits à même d'intégrer le circuit commercial. 

 

Un abattoir en règle, comment ça marche ? © Ça m'intéresse

A - Données statistiques ponctuelles
 
A partir des années 1990, plusieurs auteurs américains ont relevé une relation entre d'une part la présence d'un abattoir et d'autre part la délinquance et la criminalité dans des villes ou des comtés.

. Dans le Kansas, les délits violents ont augmenté de 130 % au cours des cinq ans qui ont suivi l'ouverture de deux abattoirs dans le compté de Finney, alors que la population ne s'est accrue que de 33 % (Broadway, 2000 ; Stull et Broadway, 2004). L'incidence de maltraitance envers les enfants y a été multiplié par trois, et a dépassé de 50 % la moyenne de l'État (Gouveia and Stull, 1995).
. Dans le Nebraska, on a également observé une augmentation des délits dans les villes avec abattoirs (Broadway 1994). Dans la ville de Lexington, la police a relevé une augmentation de 63% sur une période de trois ans (Gouveia et Stull, 1995).
. Dans l'Iowa, les délits ont augmenté dans la ville de Perry (Broadway 1994) et dans la ville de Storm Lake (Grey, 1995). Dans cette dernière, les délits graves étaient en 1994 2,5 fois plus nombreux que dans les villes de l'Iowa de même taille (Grey, 1998).
. Dans l'Oklahoma, la ville de Guymont a vu augmenter le nombre d'arrestations de 38 % avec l'installation d'un abattoir (Stull et Broadway, 2004).
. Dans le Delaware, la ville de Georgetown avait vu les infractions relatives aux stupéfiants augmenter avec l'installation d'un abattoir de volailles (Horowitz et Miller, 1999).

Et d'une manière générale, l'augmentation de infractions violentes est le plus souvent en rapport avec des violences domestiques (Broadway, 1990; Broadway, 2000; Gouveia et Stull 1995; Stull et Broadway, 2004)

B - Études statistiques basées sur des données objectives
 
Suite à ces observations, plusieurs études statistiques ont été menées.
  
1 - Artz et al. (2007), professeurs d'économie dans le Missouri ou l'Iowa, ont publié une étude sur les impacts économiques directs et indirects, ainsi que sur les impacts en termes d'infractions, du développement de l'industrie de la viande.
L'étude porte sur 1 404 comtés non métropolitains (ne comprenant pas de grandes agglomérations) de 23 États du Midwest et du Sud entre 1990 et 2000.

On lit dans le résumé « Le développement de l'industrie [de la viande] a peu d'impact sur les taux locaux de délinquance. »
Et à plusieurs reprises dans l'article, les auteurs insistent sur cette conclusion, qu'ils opposent aux résultats des recherches antérieures.
Mais en fait, les chiffres sont différents entre l'industrie de l'abattage/découpe (« meat packing ») et l'industrie de transformation (« processing »).

Quand on lit l'article dans le détail, y compris les tableaux, on s'aperçoit qu'il y a une corrélation significative entre d'une part le taux de croissance des abattoirs entre 1990 et 2000 en terme de part de salaires (plus significative qu'en terme de part d'emplois, car il peut y avoir une part importante d'emplois ponctuels), et d'autre part le taux de croissance des infractions violentes. Ceci vaut pour les abattoirs de bétail, mais pas pour les abattoirs de volailles. Quant à la croissance de l'industrie de transformation, les chiffres indiquent au contraire un effet favorable sur les infractions violentes.
Les auteurs l'admettent du bout de la plume au détour d'une phrase : « Les comtés qui ont connu une croissance des abattoirs ont également connu un développement plus rapide des infractions violentes dans la décennie étudiée, par rapport aux comtés sans abattoirs. »
 
Comme quoi il ne faut pas toujours s'en tenir aux résumés. La revue où est publiée cette étude est l'American Journal of Agricultural Economics, éditée par l'Agricultural & Applied Economics Association (AAEA), une organisation au service des intérêts des professionnels de l'agriculture et de l'économie appliquée à ce secteur. On notera que les auteurs ne mentionnent pas leurs « conflits d'intérêt », comme beaucoup de revues sérieuses l'imposent pourtant.

2 - Fitzgerald et al. (2009), de l'université de Windsor (Ontario, Canada) et de l'université du Michigan, ont sans doute réalisé l'étude la plus intéressante à ce jour. C'est la première étude à mettre en évidence des effets significatifs propres de l'emploi en abattoir sur les infractions, en particulier les arrestations pour infractions violentes, pour viols, et pour agressions sexuelles. Les analyses tiennent compte des autres facteurs sociologiques, et incluent des comparaisons avec des emplois analogues mais ne portant pas sur des créatures vivantes.
 
Le titre (Slaughterhouses and Increased Crime Rates: An Empirical Analysis of the Spillover From "The Jungle" into the Surrounding Area.) fait référence à The Jungle, fameux roman américain publié en 1906 par Upton Sinclair, décrivant notamment les conditions de travail en abattoir dans un Chicago en proie à des changements profonds. Si le terme « jungle », comme dans l'expression « jungle de Calais», prend en compte un afflux de migrants, son acception dans le titre d'Upton Sinclair est toute différente. Elle fait à la fois référence aux abattoirs et au quartier avoisinant où résidaient les travailleurs (« Packingtown »), à l'exploitation des immigrés européens par l'industrie de l'abattage, et au traitement des animaux par cette industrie.

Henry Ford a révélé dans son autobiographie (Ford & Crowther, 1922) que son idée de la chaîne de production (un des concepts clés du « fordisme ») est né après une visite, adolescent, d'un abattoir de Chicago. Ainsi la fameuse Ford T, mise au point en 1908, sera à partir de 1913 fabriquée à Détroit sur la première chaîne d'assemblage (2).

Les Temps Modernes Les Temps Modernes

Par ailleurs, il faut noter qu'à Chicago allait se développer à partir des années 1920 le célèbre courant sociologique appelé École de Chicago, axé sur la sociologie urbaine.
 
Amy Fitzgerald est professeur adjoint au département de Sociologie, d'Anthropologie et de Criminologie de l'Université de Windsor. Elle a publié l'année suivante un article sur l'histoire sociale des abattoirs aux États-Unis (Fitzgerald, 2010). Et son récent ouvrage (juillet 2015) intitulé L'animal comme nourriture est une réflexion visant à articuler tous les points de vue sur la question.
 
L'approche de l'impact des abattoirs sur l'environnement humain demande à être abordée en tenant compte de tous les facteurs sociologiques. Car la première réflexion qu'on peut se faire à priori, c'est : si les abattoirs génèrent de la délinquance et de la violence, c'est peut-être à cause de raisons sociales qui n'ont rien à voir avec l'abattage en lui-même. Notamment les caractéristiques démographiques des travailleurs, les effets d'afflux de populations en termes de désorganisation sociale, concept de l'École de Chicago(3), et l'augmentation du chômage (par l'arrivée de nouveaux travailleurs et par le fort taux de renouvellement dans l'industrie de l'abattage et de la découpe).

Amy Fitzgerald et al. ont voulu éclaicir ce point de façon empirique.


L'étude porte sur 581 comtés des Etats-Unis, non métropolitains et non adjacents à des comtés métropolitains, durant 9 ans (1994-2002). Ces comtés sont de plus choisis parmi les États disposant de lois dites « right-to-work », qui interdisent les conventions collectives exigeant que des salariés adhèrent à un syndicat ou paient des cotisations syndicales, et donc incitent à accueillir la relocalisation d'entreprises (dont les abattoirs)(4) .
- La variable indépendante étudiée est le nombre d'employés d'abattoirs de bétail, donc n'incluant pas les abattoirs de volailles, et rendant donc compte non seulement de la présence d'abattoirs, mais de leur importance.
- Les 22 variables dépendantes sont extraites du Uniform Crime Report : 14 variables en rapport avec les arrestations, et 8 variables en rapport avec le dépôt de plaintes.
- Les variables de contrôle sont les suivantes : nombre total d'individus de sexe masculin, nombre d'individus de sexe masculin âgés de 15 à 24 ans, densité de population, nombre d'individus sujets à la pauvreté, migration internationale, migration nationale (donnée propre aux États-Unis), population non-Blanche et/ou hispanique (les statistiques « ethniques », non autorisées en France, sont monnaie courante aux USA), et taux de chômage.
- Des emplois comparables sont pris pour comparaison, à savoir des emplois manuels dans l'industrie ayant pour caractéristiques le taux important de travailleurs immigrés, les bas salaires, le travail répétitif et les risques professionnels élevés : forge, fabrication de remorques, emboutissage de pièces pour véhicules, fabrication d'enseignes, et blanchisserie industrielle.
 
Les analyses statistiques mettent en oeuvre d'une part la régression par la méthode des moindres carrés ordinaires, d'autre part la régression binomiale négative, plus adaptée aux caractéristiques des variables dépendantes.

La première méthode montre que le nombre d'employés d'abattoirs est corrélé avec le nombre total d'arrestations et le nombre total de plaintes.
La deuxième méthode(5) montre que le nombre d'emplois en abattoir est significativement corrélé, selon la période prise en compte, avec le nombre total d'arrestations et le nombre d'arrestations pour infractions violentes, ou avec le nombre d'arrestations pour viol et le nombre d'arrestations pour autres agressions sexuelles
Dans tous les cas, cet effet persiste même en tenant compte des variables de contrôle. Et dans tous les cas, cet effet n'est pas retrouvé pour le nombre d'emplois dans les autres branches professionnelles prises en comparaison.
 
Selon cette étude, l'effet du nombre d'emplois sur les arrestations en général, pour infractions violentes, pour viols ou pour autres abus sexuels, a une allure exponentielle, et devient particulièrement patent lorsque ce nombre atteint 1750 employés d'abattoir par comté.

3 - Jessica Racine Jacques (2015), de l'université de Floride centrale, a publié une étude comparable, tant du point de vue des hypothèses sociologiques que du point de vue de la méthodologie.

L'étude porte sur 248 comtés non métropolitains situés dans trois États du Midwest : l'Iowa, le Kansas, et le Nebraska. Ce sont d'après les statistiques officielles les États présentant la plus grande concentration d'abattoirs et d'emplois en abattoirs de bovins pour l'année 2000. il s'agit comme dans l'étude précédente d'États pratiquant des lois « right-to-work ». Sur l'ensemble, 55 des comtés (22% de l'ensemble) ont au moins un abattoir.
- La variable indépendante étudiée est une variable binaire : présence ou absence d'un abattoir de bovins dans le comté.
- Les 7 variables dépendantes sont extraites du Uniform Crime Report : arrestations durant l'année 2000. En ce qui concerne les infractions les plus graves, donc les plus fluctuantes, à savoir les arrestations pour meurtre et les arrestations pour viol, sont retenues les moyennes de la période de 1998 à 2002.
- Les variables de contrôle sont les suivantes : nombre total d'individus de sexe masculin, nombre d'individus de sexe masculin âgés de 15 à 24 ans, densité de population, population hispanique, taux de chômage, et nombre de foyers monoparentaux tenus par des femmes, pour l'année 2000.
 
L' analyse statistique utilise une régression binomiale négative.

Elle met en évidence, compte-tenu des variables sociologiques de contrôle, une corrélation significative entre la présence d'un abattoir de bovins et :
- le nombre total d'arrestations (22% d'arrestations en plus en cas de présence d'un abattoir),
- le nombre d'arrestations pour viols (166 % d'arrestations en plus en cas de présence d'un abattoir),
- le nombre d'arrestations pour infractions intrafamiliales (catégorie qui exclut les abus physiques ou sexuels) (90 % d'arrestations en plus en cas de présence d'un abattoir).

  




Je profite de ces résultats, qui vont dans le sens de l'étude précédente, pour dire combien j'avais trouvé inadaptée la campagne de PETA mettant en scène Zahia Dehar, d'autant que celle-ci avait dans le passé loué son corps aux hommes.
L'image de cette appétissante demoiselle avait certes été reprise par tous les médias. C'était le but, mais, au lieu de dissuader, elle risquait d'inciter tout être humain masculin normalement constitué à être carnivore.
Grosse erreur de com'.
(que les féministes veuillent bien m'excuser de cette observation bassement réaliste).

  

 

C - Études statistiques basées sur des questionnaires
 
Les études ci-dessus relèvent sur le plan méthodologique d'un point de vue « explicatif », visant à établir des simples relations entre des variables, en court-circuitant l'individu. Les études basées sur des questionnaires abordent la question d'un point de vue plus « compréhensif », prenant en compte la logique de comportement des individus.
 
1 - Richards et al. (2013), chercheuses australiennes, ont réalisé une étude basée sur des questionnaires présentés à 41 fermiers et 26 employés d'abattoirs (« meatworkers ») dans le Queensland, en Australie. Les résultats font état de scores plus élevés d'agressivité chez les employés d'abattoirs, notamment en termes d'Agressivité physique et d'Hostilité. Leurs scores se rapprochent de ceux trouvés chez les populations de détenus.
 
Les sujets ont été recrutés par la méthode du « snowball recruitment » (boule de neige, ou bouche à oreille, chacun étant invité à recruter d'autres collègues).
Le score d'agressivité est mesuré par l'Aggression Questionnaire de Buss & Perry (1992)
Les scores dans un échantillon de la population générale se référent à une étude ayant porté sur 550 personnes.
 
Les employés d'abattoirs ont un score d'agressivité significativement plus élevé que les fermiers, concernant le score global ou le score à chaque sous-échelle (Agressivité physique, Colère, Hostilité, et dans une moindre mesure Agressivité verbale)
En fait, les employés d'abattoirs ont un score d'agressivité significativement plus élevé que la population générale, alors que les fermiers ont un score d'agressivité significativement moins élevé (sans doute les fermiers en Australie, tout en ayant un travail difficile, ont-ils un mode de vie présentant encore des avantages).
L'étude selon le poste occupé en abattoir montre des différences, avec des scores d'agressivité plus élevés dans les postes d'abattage proprement dits.
Parmi les employés d'abattoir, le score d'agressivité n'est influencé ni par le niveau d'éducation, par le salaire, ou par le sexe (les femme tendant ici, de façon inhabituelle, a avoir des scores plus élevés que les hommes), mais est influencé par l'âge (les jeunes ayant tendance à avoir un score supérieur).
Les auteurs notent que le score général et le score d'Agressivité physique chez les employés d'abattoirs sont comparables à ceux rapportés chez les populations de détenus.
 
Les limitations de cette étude sont le nombre restreint de participants, et le mode de sélection (bouche à oreille). Conscients de ces difficultés, les auteurs invitent à approfondir les recherches sur cette population.
  
2 - Emhan et al. (2012), de l'université Dicle et de l'université de Siirt, ont réalisé une étude dans la province de Diyarbakir (sud est de la Turquie), où sont installés trois abattoirs. Ils ont comparé 43 bouchers d'abattoirs, 39 bouchers employés dans la transformation ou la distribution de la viande, et 82 employés de bureau, à partir de leur profil sur la Symptom Checklist-Revised (SCL-90-R, auto-questionnaire de 90 items cotés de 0 à 4, qui évalue toutes sortes de symptômes se regroupant statistiquement en neuf groupes).
La méthode statistique est la comparaison des moyennes des scores à la SCL-90 par le test t de Student.

Les bouchers en général présentent, par rapport aux employés de bureau, des scores significativement plus élevés sur chacune des neuf dimensions de la SCL-90.
Par ailleurs, ils se différencient des employés de bureau par un moindre niveau d'éducation et par leur statut marital (plus souvent mariés).
Entre les deux catégories de bouchers, les bouchers d'abattoirs présentent, par rapport aux bouchers de transformation ou de distribution, des scores significativement plus élevés sur les dimensions de somatisation (sensations corporelles désagréables), d'anxiété (nervosité, crises d'angoise…), d'hostilité (agressivité, irritabilité…) et de psychoticisme (dimension hétérogène comprenant repli comme hallucinations).
 
Les auteurs ne le précisent pas, mais rappelons qu'en Turquie, pays musulman, l'abattage a lieu sans étourdissement.
 

IV - Les études de terrain en abattoir et auprès des ouvriers

Une autre approche est celle de l'enquête de terrain.
On peut distinguer trois sortes d'enquêtes :
 
A - Enquêtes sociologiques
 
1- Les données en France
 
En France, la sociologie et l'anthropologie se sont intéressées à la question du travail en abattoir à partir des années 1980.
 
Noélie Vialles (1987, 1988), anthropologue, est souvent citée pour avoir mené l’étude de référence sur les abattoirs en France en 1987. Elle s'intéresse aux abattoirs d'un point de vue intellectuel, pour ne pas dire philosophique (elle a d'ailleurs enseigné la philosophie avant de se tourner vers l'anthropologie). Son objet de réflexion est le processus de désanimation qui fait passer l'animal vivant au statut d'aliment carné.
 
Anne-Elène Delavigne, anthropologue, a publié plusieurs études sur l'abattage depuis 2000, mais essentiellement axées sur les cultures alimentaires ou sur la place de l'abattoir dans la communauté.
 
Séverin Muller (2008), sociologue, a mené une étude de terrain sur le mode de l'observation participante dans un grand abattoir (Abagro) de l'ouest de la France, entre 1995 et 2000. Il est attentif aux travailleurs qu'il côtoie, et notamment aux « tueurs ». Mais dans son étude, s'il pointe la place un peu « à part » de ceux-ci dans l'entreprise, il élude explicitement (p 132 et sq) la question de leur rapport à la mort animale.
 
Jocelyne Porcher(6), sociologue à l'INRA au parcours particulier, a également étudié l'abattage. Elle a coordonné en 2000 les rencontres de la Bergerie nationale de Rambouillet sur le thème « L'abattage des animaux d'élevage : in-montrable ? », mais son compte-rendu (Porcher, 2000) ne fait qu'évoquer, à partir de témoignages, les difficiles particularités des métiers d'abattage. Elle a été en 2013 la co-organisatrice du colloque « Déshumaniser, désanimaliser, de l'abattoir à la viande in vitro », mais les interventions accessibles en ligne n'apportent pas grand-chose, malgré le titre, sur le travail en abattoir. Et l'ouvrage Livre blanc pour une mort digne des animaux (Porcher et al, 2014) étudie avant tout le point de vue des éleveurs.
D'une façon générale, Jocelyne Porcher apporte dans ses contributions avant tout des réflexions sur le travail des éleveurs, pas des abatteurs.
 
Catherine Rémy, sociologue au CNRS et à l’EHESS, a sans doute produit les réflexions les plus intéressantes de notre point de vue sur le travail en abattoir (Rémy, 2003, 2004, 2005).
Elle a étudié pendant plusieurs mois sur le mode de l'observation participante un abattoir privé de petite taille (dix temps plein, dont six abatteurs permanents), en zone rurale, dont la direction n'était présente que ponctuellement.
Elle fait état non seulement d'une disjonction entre le monde extérieur et l'abattoir, mais aussi, au sein de l'abattoir pourtant petit, d'une disjonction implicite entre « tueurs » et « non tueurs ».

Mais surtout, elle éclaire le rapport de l'homme à l'animal. Car si la définition de l'animal à l'abattoir inclut nécessairement une « objectivation », c'est-à-dire une réduction de l'animal en objet sur lequel s'accomplit le travail qui le transforme en viande (facilitée par la mécanisation, la division des tâches, la cadence, l'industrialisation…), Catherine Rémy distingue une « exo-définition » et une « endo-définition ».
. L'exo-définition est celle qu'ont promue les acteurs extérieurs à l'abattoir : ceux qui font les règlements, et ceux qui ont mission de venir contrôler leur application. À l'objectivation, elle associe l'« humanisation » : les animaux sont présentés comme des êtres sensibles qui doivent être traités de façon « humanitaire ».
. L'endo-définition est celle qui se produit à l'intérieur de l'abattoir, notamment chez ceux qui sont au contact de l'animal vivant, depuis le débarquement jusqu'à la saignée. À l'objectivation, elle associe la « subjectivation négative » : dès lors que l'animal se départit de son rôle d'objet en cherchant à fuir, en résistant, en se débattant, bref en ne se soumettant pas au processus, il devient un adversaire, un ennemi, un être dangereux. Car il est évident que, dès lors qu'un animal entré dans l'abattoir ne peut en ressortir que sous forme de viande, les ouvriers d'abattage ne peuvent pas se permettre d'y appliquer une subjectivation positive, qui en ferait un individu sensible et « innocent ».

2 - Remarques
 
Insistons sur un point : la sociologie n'est pas, ne peut pas être, une discipline objective. Car elle s'intéresse aux conduites, aux croyances, aux idées des hommes.
Les sociologues sont les premiers à le savoir, même quand ils s'efforcent de garder du recul.

Si un chercheur ou une équipe fait une étude sur un sujet, d'emblée se pose la question : pourquoi ce sujet ? (pourquoi un chercheur va-t-il s'intéresser à l'abattage ?)
L'angle de réflexion adopté, même s'il se veut "objectif" (facteurs historiques, géographiques, démographiques, économiques, sociaux…), n'en comportera pas moins une dimension éthique ou politique, fût-ce par la négative (par exemple, les études sur l'abattage excluant la question de la souffrance animale ou celle de la relation homme-animal, pourtant au cœur du sujet).
Et la méthode d'approche elle-même ne sera pas anodine.
. S'il s'agit d'une approche de terrain, certaines observations et certaines conclusions seront priviligiées (par exemple, Séverin Muller exclut de son enquête le rapport de l'homme aux animaux, Catherine Rémy axe au contraire sa réflexion sur cette question).
. S'il s'agit de questionnaires ou d'entretiens formalisés, les questions seront sélectionnées (si la plupart des études vont interroger les ouvriers d'abattoir sur les difficultés professionnelles ou la souffrance au travail, d'autres vont viser à évaluer leurs rapports aux animaux ou leur « score d'agressivité » (comme Richards et al, 2013).
. Et même s'il s'agit d'analyses statistiques de données formelles, il y aura des hypothèses de départ, et un choix méthodologique (variables retenues, modes d'analyse utilisés…). L'étude d'Amy Fitzgerald (2009) reposait ainsi sur l'hypothèse d'un effet spécifique du travail en abattoir sur la communauté environnante.
 
Cette question de l'objectivité fait d'ailleurs régulièrement l'objet de discussions voire de polémiques sur les sujets sociétaux ayant une dimension politique, à commencer par la sociologie de la délinquance. Et nous avons récemment eu des débats brûlants autour de la sociologie du terrorisme.
 
Notons par ailleurs que les chercheurs français s'intéressant au travail en abattoir emploient régulièrement l'expression « sale boulot », référence au concept de « dirty work » du fameux sociologue de l’école de Chicago, Everett Hughes (1897-1983)(7).

B - Enquêtes journalistiques et documentaires

Pour nous en tenir à la France, citons :

- L'enquête d'Anne de Loisy La viande dans tous ses états, diffusée par l’émission Envoyé Spécial en février 2012. Cette enquête est axée sur les défaillances sanitaires, mais une des séquences en caméra cachée, où la journaliste accompagne Frédéric Freund, directeur de l'OABA, à l'abattoir de Saint-Affrique, montre un bouc égorgé cependant qu'il est suspendu et conscient faute de dispositif d'immobilisation. Le livre d'Anne de Loisy publié 3 ans plus tard (Bon appétit !, 2015) reprend les problèmes d'hygiène et de sécurité alimentaire, mais rapporte aussi des manquements en termes de souffrance animale.

- Le film de Manuela Fresil Entrée du personnel (mai 2013). Ce documentaire est axé sur la souffrance des travailleurs (cadence, répétition, troubles "musculo-squelettiques"…), mais ne prend en compte l'impact psychologique de la confrontation à la mort qu'au détour de quelques phrases. Cependant, les propos énoncés par un ex-abatteur juste avant le générique de fin clôturent ainsi le film : « Ça fait deux ans que j'ai quitté l'abattoir. Des cauchemars, j'en fais encore. Il n'y a pas de nuit où je ne me réveille pas en sursaut. Il y a toujours une bête vivante qui me court après. Je ne sais pas pourquoi, c'est toujours de la vivante que l'on rêve, jamais de la carcasse ou du sang. Il ne faut pas rêver, il n'y a pas de nuit où je ne tue pas de vaches. » 

C - Enquêtes militantes
 
L'ouvrage auquel se réfèrent régulièrement les études universitaires anglophones est celui de Gail Eisnitz (1997), enquêtrice en chef de la Human Farming Association, dédiée à la protection des animaux de ferme. Une nouvelle édition a été publiée en 2006.
Elle s'est entretenue avec des dizaines d'ouvriers d'abattoirs. Mentionnons notamment la deuxième partie de son livre intitulée Les confessions des abatteurs, basée sur des entretiens avec ceux qui égorgent les animaux (« stickers »).
Y sont détaillées les violences et les souffrances qu'ils endurent, mais aussi celles, souvent effroyables, qu'ils font subir aux animaux, au mépris de la réglementation, et parfois celles qu'ils admettent faire subir à leur entourage, ainsi que le recours à l'alcool ou d'autres drogues.
 
J'ai mentionné dans mon article précédent sur l'enquête de L214 l'ouvrage de Jean-Luc Daub, Ces bêtes qu'on abat (2009), l'une des références françaises en la matière.
 
Citons, parmi les autres références militantes francophones :
- Témoignage d'une étudiante en médecine vétérinaire en stage dans un abattoir(Christiane M. Haupt), Cahiers Antispécistes n°21 (février 2002).
- Dans le couloir de la mort, témoignage de Josée Masse, qui a travaillé comme inspectrice à l’Agence Canadienne des aliments jusqu'en 2011.

D'une façon générale, les associations spécialisées dans la protection des animaux d'élevage, que leur optique soit « abolitionniste » (L214) ou « welfariste » (OABA, Welfarm/PMAF, CIWF-France, et la récente AFAAD), ont en pratique des préoccupations communes. Ainsi pour les abattoirs, elles sont très logiquement axées sur la souffrance des bêtes, et, pour les associations welfaristes, sur la nécessité de matériel adéquat, de personnel bien formé, et de contrôles efficaces.
Elles n'incluent pas dans leur champ les répercussions du travail sur les opérateurs d'abattoir, et les éventuelles conséquences dans la communauté humaine.

Caméra tachée - Jean Bourguignon Caméra tachée - Jean Bourguignon

V - La médecine du travail
 
Jennifer Dillard, dans le dernier chapitre d'un article (Dillard, 2008), constate qu'aux Etats-Unis, les dangers du travail en abattoir restent officiellement limités aux dangers physiques. Elle propose donc d'étendre les missions de l'inspection du travail (Occupational Safety and Health Administration) aux conditions psychologiques du travail à l'abattoir, de considérer les conséquences psychiques du travail à l'abattoir comme relevant des maladies professionnelles, ou à défaut de faire intervenir le principe de responsablité civile lié aux activités particulièrement dangereuses (« ultrahazardous activity tort doctrine »).
Cette approche de la question peut choquer les défenseurs des animaux, d'abord parce qu'elle concerne les hommes et pas les animaux, et elle peut choquer les végétar(l)iens car elle ne remet pas en cause le principe de l'abattage.
Mais elle a le mérite de contribuer à mettre les animaux à l'abri des déviances des employés d'abattoir. Ce qui n'empêche pas par ailleurs de promouvoir l'arrêt de la consommation de produits animaux.
Il s'agit d'une approche préventive, telle qu'elle existe classiquement dans le domaine de la délinquance et de la criminalité (y compris du terrorisme).

En France également, la question des répercussions psychiques du travail en abattoir reste très peu abordée par les sources institutionnelles. On peut se référer par exemple aux documents de l'Institut National de Recherche et de Sécurité, association exerçant sous le contrôle de la Caisse Nationale de l'Assurance Maladie (INRS, 2000, 2003), ou de l’Institut de Veille Sanitaire, établissement public placé sous la tutelle du ministère chargé de la Santé (InVS, 2007).

En règle, ces documents sur les risques professionnels en abattoir :
- se réfèrent non à la nature du travail (affronter directement ou indirectement le stress et la mort des animaux), mais à ses conditions d'exercice (organisation, aménagements, matériel…)
- sont axés sur les troubles physiques, qui sont de fait particulièrement fréquents : TMS (troubles musculo-squelettiques, touchant les articulations et les tissus péri-articulaires) dans le jargon de la médecine du travail, traumatismes (chutes, coups, coupures, écrasements…), infections, effets acoustiques, effets thermiques. Le stress psychologique est quant à lui évoqué en relation d'une part avec les troubles physiques ci-dessus, d'autre part avec les cadences ou la charge de travail.

Lorsque j'ai été interne aux urgences de l'hôpital de Vitré (Bretagne), au siècle dernier, j'ai vu défiler des apprentis bouchers d'abattoir qui venaient se faire recoudre. Mais les urgences ne laissent guère le temps à la discussion. Il pourrait être très intéressant d'avoir le témoignage de médecins du travail recevant des travailleur(se)s en abattoir.

A côté des « TMS » ont été pris en compte en France à partir des années 2000 les « RPS », les risques psychosociaux, c'est-à-dire la souffrance psychique au travail. Ils ont été médiatisés en 2009 avec la vague de suicides de France Télécom.
Cependant, on n'en parle pas à propos des abattoirs.

A la demande du ministère du Travail, le recensement des facteurs de risques psychosociaux a fait l'objet d'un rapport très complet d'un collège d'expertise (Ministère du Travail, 2011).
Il les classe en six axes, comportant chacun plusieurs dimensions, et nous pouvons retenir à propos du travail en abattage les rubriques suivantes :
 
Dans l'axe 2, Exigences émotionnelles :
2.2. Contact avec la souffrance
Notons que les auteurs, à côté des exemples des professions médicales, des travailleurs sociaux, ou des policiers, écrivent « Des sentiments assez voisins peuvent être suscités par la souffrance animale, en particulier quand le travailleur et l’animal sont dans un rapport de familiarité, comme dans le cas des éleveurs qui suivent les animaux de la naissance à l’abattage (Porcher, 2008). »
2.3. Devoir cacher ses émotions
Un travailleur en abattoir, notamment aux postes d'étourdissement ou de saignée, ne doit pas laisser transparaître la moindre émotion (sinon de la colère contre les bêtes, émotion qui va dans le sens de sa tâche).
 
Dans l'axe 4, Rapports sociaux au travail :
4.5. Relations avec l’extérieur de l’entreprise
4.5.1. Reconnaissance par les clients et le public
4.5.2. Valorisation sociale du métier
Le travail en abattoir est peu reconnu et peu valorisé, le public préfère l'ignorer et le travailleur ne s'en prévaut pas.
 
Dans l'axe 5, Conflits de valeurs :
5.1. Conflits éthiques
Le rapport indique : « Le travail que l’on fait peut entrer en contradiction avec ses convictions personnelles. »
D'autres auteurs se sont penchés sur ce concept (Robert et Favaro, 2013) et ont choisi comme exemple, entre autres, des travailleuses dans un établissement industriel de production porcine, d'après l'étude de Jocelyne Porcher (2008) citée ci-dessus.
On peut de même penser que certains travailleurs en abattoir doivent réprimer leur empathie pour les bêtes.
5.2. Qualité empêchée
L’état des équipements ou le rythme imposé peut conduire les travailleurs à maltraiter les bêtes.
 
Florence Burgat (1995) avait judicieusement remarqué que l’absence de formation reconnue des abatteurs, métier qui demande un grand nombre de compétences physiques, techniques et physiologiques, est tout à fait étonnante. « Reconnaître le caractère réellement professionnel de ce métier reviendrait à valoriser cette activité en lui donnant un autre sens que celui d’un “sale boulot” par lequel il faut bien passer, mais dont surtout nous ne voulons rien savoir » (p. 92).
Vingt ans plus tard, la situation n'a pas changé, comme le pointe l'AFAAD.
 
Dominique Dessors et Sandro De Gasparo (2009) ont rendu compte de trois enquêtes de psychodynamique du travail menées sur les plus grands sites d'abattage, à la demande des caisses départementales bretonnes de la Mutualité Sociale Agricole, en réponse à l’inquiétude des directions d’abattoirs relative à l’absentéisme et au turn over.
Ils notent que les travailleurs en abattoir reconnaissent « qu’on ne s’y fait jamais », et « qu’ils guettent sur les nouveaux arrivants l’impact de ce à quoi ils viennent se confronter, pariant plus ou moins ouvertement sur la probabilité qu’ils repartent aussitôt ou dans les prochains jours. »
Les auteurs enchaînent :
« La "qualité" de cet accueil ne serait pas sans incidence sur le pronostic d’une adaptation réussie.
S’y ajouterait une formation si réduite qu’elle aurait souvent sa part dans le découragement des néophytes.
Enfin, la plupart étant d’abord recrutés comme intérimaires, statut sous lequel la soumission la plus stricte serait obtenue dans la perspective d’une éventuelle embauche par l’abattoir, les nouveaux sont perçus comme des concurrents potentiels, auxquels on risque d’attribuer les postes des plus anciens ou des plus récalcitrants.
Qu’ils soient regardés comme "peu courageux" ou comme une menace sur l’emploi, ceux qu’on cherche tant à embaucher pour ce travail pénible sont donc intégrés tout de suite dans des rapports sociaux très tendus. »
Ces observations donnent à penser que, pour s'intégrer à l'abattoir, le nouveau venu doit imposer son courage et sa « virilité », que ce soit vis-à-vis des bêtes ou vis-à-vis des autres ouvriers.

Meat flies - Sue Coe, 1991 Meat flies - Sue Coe, 1991


VI - Les mécanismes psychologiques à l'œuvre
 
A - Analyse de Catherine Rémy
 
Nous avons vu plus haut les réflexions très éclairantes de Catherine Rémy dans la section IV-A-1 (Rémy, 2003, 2004, 2005). Elle oppose donc l'exo-définition « objectivation-humanisation », qui présente les animaux comme des êtres sensibles devant être traités de façon « humanitaire », et l'endo-définition « objectivation-subjectivation négative », qui est par la force des choses appliquée à l'intérieur de l'abattoir, l'animal devenant un antagoniste à soumettre.
 

B - Réflexions de Jennifer Dillard
 
Jennifer Dillard (2008), de l'université de Droit de Georgetown à Washington, tente dans un article bienvenu de systématiser les souffrances psychiques qu'endurent les ouvriers d'abattoirs, habituellement toujours ignorées.
Après avoir rappelé « les réalités du travail en abattoir » habituellement abordées, à savoir « les souffrances financières et physiques des travailleurs » et « le calvaire des animaux », un chapitre de l'article s'attaque aux « conséquences psychologiques du travail en abattoir ».
Ce chapitre suit le plan suivant :

   A. Les traumatismes psychologiques infligés aux employés),
Dans la présentation de ce chapitre l'auteure expose ainsi la problématique :
« Dans notre pays, nous partageons une vision selon laquelle prendre du plaisir à la mort cruelle d'un animal sans défense est une particularité antisociale, éventuellement psychotique. (NB : "notre pays" fait référence aux Etats-Unis, où il n'y a pas de corridas). Les innombrables histoires d'employés d'abattoirs infligeant de la douleur à des animaux juste pour s'amuser indique que la nature du travail en abattoir peut causer des dommages psychologiques aux employés, car leurs actes atteignent à l'évidence un niveau de cruauté anormal qui susciterait de l'inquiétude au sein de la population générale.
[…]
La suite de ce chapitre montre que les ouvriers d'abattoir souffrent probablement de graves traumatismes psychologiques dans leur lieu de travail. »
Ainsi, les pistes de réflexions suivantes sont suggérées :

  B . Deux cadres conceptuels pour la nature du traumatisme psychologique
    1 . Stress Traumatique Induit par la Perpétration
La notion de « Stress Traumatique Induit par la Perpétration » (le terme « perpétration », en français comme en anglais, désignant l'accomplissement d'un acte malfaisant ou criminel) a été proposée par Rachel MacNair à partir de données issues de recherches sur les vétérans du Vietnam. Elle a été exposée dans un article synthétique (MacNair, 2002 a) et un ouvrage (MacNair, 2002 b), qui montrent que les symptômes regroupés sous l'appellation « Troubles liés au Stress Post Traumatique » sont plus intenses chez les vétérans ayant commis des homicides. L'ouvrage a fait l'objet d'une nouvelle édition en 2005, après la guerre d'Irak de 2003.(8)
     2 . Dédoublement
Le dédoublement (« doubling ») renvoie à l'ouvrage du psychiatre américain Robert Jay Lifton (1986) sur les médecins nazis qui ont participé à l'extermination dans les camps de concentration. L'ouvrage repose notamment sur des entretiens avec des anciens médecins nazis, des professonnels non médicaux, et des anciens prisonniers d'Auschwitz.
En fait ce phénomène décrit par RJ Lifton et repris par J Dillard renvoit à la notion psychiatrique de « clivage du moi », repris de l'Ichspaltung de Freud, à savoir la capacité subjective de juxtaposer deux positions contradictoires (parfois bêtement appelé dans les médias actuels « schizophrénie »). C'est tout simplement un des mécanismes fondamentaux du fonctionnement psychique humain, quel que soit le domaine. Dans le domaine de la relation des hommes aux animaux, il peut s'appliquer dans une multiplicité de cas, et mériterait en soi un article voire un livre.
Ces clivages ont existé toujours et partout, comme en attestent de nombreux exemples historiques et ethnologiques. A l'échelon individuel et dans le domaine qui nous concerne, les travailleurs en abattoir doivent tuer à la chaîne des animaux protégés par des lois et règlements en tant qu'êtres sensibles à la souffrance physique et psychique. Et, cas de figure qui a été davantage abordé, notamment par Jocelyne Porcher, nombre d'éleveurs artisanaux peuvent avoir une sorte de lien affectif avec leurs bêtes, tout en sachant que leur sort est d'être abattues et mangées.
 
  C . Mécanismes psychologiques spécifiques à l'origine de traumatismes
J Dillard s'appuie d'abord sur un article de chercheurs français publié en anglais (Porcher et al, 2004). Il y est pointé que l'industrie de production animale conduit ceux qui sont en empathie avec les animaux à se comporter au travail d'une façon tout à fait différente de celle qu'ils souhaiteraient, et qu'au bout du compte la santé mentale de ces personnes peut s'en trouver affectée.
Elle rapporte le travail d'Amy Fitzgerald (cf plus haut), qui était, au moment de la rédaction de cet article, une dissertation (2006) n'ayant pas encore fait elle-même l'objet d'un article.
Enfin, elle cite deux affaires judiciaires récentes, où des meurtres avaient été commis sur le modèle de l'abattage d'un animal dans le lieu où l'accusé travaillait auparavant (Hannon v. State, Fla. 2006, et People v. Griffin, Cal. 2004)
 
  D. Témoignages de l'impact psychologique du travail en abattoir
Jennifer Dillard se réfère à l'enquête de Gail Eisnitz (cf plus haut). Et elle rappelle le témoignage de Virgil Butler, abatteur « repenti » devenu végétarien et militant de la cause animale. Il avait travaillé durant des années dans un abattoir industriel de volaille du groupe agro-alimentaire Tyson, dans l'Arkansas, avant d'en dénoncer les pratiques. Il avait ouvert un blog en 2003 (cf cet article en français), mais est décédé prématurément fin 2006.

C - Synthèse proposée
 
A notre époque, en terme de psychologie collective, les animaux de consommation sont à la fois réduits à l'état de viande dédiée à finir sous nos dents, et considérés par la règlementation, et de plus en plus par l'opinion publique, comme des êtres sensibles.
Mais ce clivage collectif est difficile à assumer à titre personnel par ceux qui participent physiquement à l'élevage intensif, et par ceux qui participent physiquement à l'abattage.
Il est d'autant plus difficile à assumer que :
- les conditions de travail sont physiquement éprouvantes,
- les métiers en abattoir ne sont pas socialement valorisés,
- les exigences en terme de cadence et de rentabilité nuisent au « bon » déroulement du travail.

D'après les diverses enquêtes, les ouvriers de la chaîne d'abattage assument ce clivage, dans le cadre de la confrontation au stress et à la mort des bêtes, par la froide indifférence, mais aussi :
- par la rudesse, le courage, la « virilité », que ce soit dans la manipulation des bêtes ou dans les rapports interhumains ;
- par l'agressivité, la violence, voire la cruauté :
  . notamment sur les bêtes qui n'avancent pas, qui tombent, qui cherchent à fuir, qui résistent aux différents gestes des ouvriers, qui se débattent, qui donnent des coups de pattes, provoquant du côté des ouvriers une perte de temps, des efforts supplémentaires, du stress, voire des blessures ;
  . mais aussi, par déplacement, et au titre de la subjectivation négative facilitant l'abattage telle qu'identifiée par Catherine Rémy, sur les autres bêtes ;
- par la moquerie, les blagues, le rire, qui peuvent :
  . être un mécanisme de défense contre le stress, dont les animaux sont victimes, les ouvriers pouvant non seulement rire de leur souffrance, mais en rajouter ;
  . être un mécanisme de réplique envers les ouvriers ou bien les auxiliaires des services vétérinaires, surtout novices, qui s'aventureraient à inviter à plus de respect envers les bêtes.

Les actes répétés de violence envers les bêtes, ou l'exposition à ces actes, combinés aux mécanismes psychiques permettant de les assumer, peuvent avoir des répercussions psychologiques nocives. Et celles-ci pourraient expliquer le lien trouvé par plusieurs études statistiques entre la présence d'abattoirs industriels de bétail et le nombre d'infractions, notamment violentes ou sexuelles, dans la collectivité environnante.
 
En tout état de cause, selon la formule bien connue qui clôt tout article scientifique, « further studies are needed » (« il faut encore d'autres études »).
 
Ces observations et ces hypothèses ont valeur de description et d'explication, aucunement de justification ou d'excuse. Elles visent à de possibles actions de prévention ou de réhabilitation, mais ne sauraient dédouaner de leur responsabilité morale et légale les auteurs d'actes de cruauté envers les bêtes dans l'abattoir, ou éventuellement d'infractions à l'extérieur de l'abattoir.
 

Standing Pig - Sue Coe, 1993 Standing Pig - Sue Coe, 1993
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Notes
 
1 - S'il se trouva en France au XIXe siècle des hommes et des femmes de gauche pour défendre le sort des animaux, la position de Marx et Engels sembla l'emporter au XXe siècle. Actuellement, la réticence des mouvements de gauche français (dont Mediapart) à prendre en compte le sort des animaux est probablement liée à la crainte de voir ainsi déviée l'attention au sort des humains dominés. L'un des mérites des mouvements écologistes de gauche, en France comme ailleurs, est de montrer que ces deux préoccupations ne sont pas incompatibles.
 
2 - Cf par exemple Paucelle (2003). Cette étape du capitalisme industriel n'est pas hors sujet, puisqu'à l'abattage industriel allait faire suite l'élevage intensif, après la IIème guerre mondiale. Après la métaphore végétale introduite par le terme « abattage », les animaux allaient être traités comme des végétaux qu'il s'agit juste de faire pousser, dans des usines qui n'ont rien de métaphorique.
 
3 - Aux États-Unis, les métiers d'abattage ont toujours été en lien avec les migrants, alors qu'en France cette relation est plus récente (cf cet extrait de La jungle de l’industrie agroalimentaire, tiré du mensuel de Lutte Ouvrière, avril 2013).
 
4 - Le principe de la libre concurrence est tellement dans l'ADN des États-Unis que même les États peuvent se faire concurrence entre eux. Ces lois visent à soutenir l'emploi par une « politique de l'offre », mais les tenants d'une politique plus sociale pointent qu'elles ont pour conséquence une baisse des salaires. Ceci nous ramène en France, où le code du travail fait actuellement l'objet de… bon, d'accord, on a dit pas de politique.
 
5 - La deuxième méthode, qui permet de différencier les variables dépendantes, a été appliquée à deux périodes :
- Une première période de 1994 à 1997.
Sur cette première période, le nombre d'emplois en abattoir est significativement corrélé avec le nombre total d'arrestations et le nombre d'arrestations pour infractions violentes.
- La période entière de 1994 à 2002, qui inclut à partir de 1998 des petites structures de 1 à 4 personnes destinées à l'abattage et la transformation de viande pour l'éleveur lui-même, lesquelles ont fait augmenter le chiffre des abattoirs de plus de 500 entre 1997 et 1998.
Sur cette période entière, le nombre d'emplois en abattoir est significativement corrélé avec le nombre d'arrestations pour viol et le nombre d'arrestations pour autres agressions sexuelles.
 
6 - Jocelyne Porcher lutte contre l'élevage et l'abattage industriels (les « productions animales »). Elle condamne la souffrance animale, mais également la souffrance des travailleurs des productions animales, produits du capitalisme néolibéral. Pour Jocelyne Porcher, non seulement l'élevage et l'abattage artisanaux peuvent exister, mais doivent exister comme tels, garants selon elle de la nécessaire coexistence hommes-animaux, et porteurs de sens. Elle est proche de la Confédération Paysanne, qui est certes beaucoup plus sympathique que la FNSEA. Et elle a le mérite d'être méprisée par les intellectuels porte-parole de l'exploitation animale sans vergogne comme Jean-Pierre Digard. Mais elle est inutilement acerbe envers les végétariens et les végétaliens (Porcher, 2007). Ce qui lui vaut en retour les critiques directes d'abolitionnistes comme Enrique Utria (2015), ou les critiques implicites d'autres détracteurs de la « viande heureuse », comme Patrice Rouget (2014).
 
7 - On peut se référer à propos de ce concept :
- à l'article de Dominique Lhuissier (pp 73-98) dans la revue Travailler (n° 14, 2005/2). Dans ce même numéro, un dossier est consacré au thème Élevage/Industrie, et dans son éditorial Pascale Molinier suggère « d'interpréter le contenu du dossier à la lumière du remarquable article de Dominique Lhuillier sur le sale boulot (dirty work). »
- et au numéro de cette revue Travailler (n° 24, 2010/2), consacrée au sujet, avec l'introduction de Molinier et al en libre accès. Dans le cadre de ce dossier, Sébastien Mouret, sociologue au CNAM qui partage les points de vue de Jocelyne Porcher, écrit un article intitulé Détruire les animaux inutiles à la production - Une activité centrale du point de vue de la souffrance éthique des salariés en production porcine industrielle (pp 73 - 91).
Pascale Molinier, rédactrice en chef de la revue Travailler de 1998 à 2010, psychologue spécialiste entre autres de la souffrance au travail, professeure de psychologie sociale à Paris XIII, est sensible à la problématique soulevée par Jocelyne Porcher, puisqu'elle a récemment co-signé avec elle À l’envers du bien-être animal - Enquête de psychodynamique du travail auprès de salariés d’élevages industriels porcins (in Yves Clot, Dominique Lhuillier, 2015, Perspectives en clinique du travail, éd EREC, pp 69 à 94).
 
8 - En ce qui concerne la France, j'invite à prendre connaissance du livre et du téléfim documentaire de Patrick Rotman intitulés L'ennemi intime (2002). Ils traitent de la guerre d'Algérie à partir de témoignages d'anciens engagés ou appelés reconnaissant avoir commis des exactions sur les populations locales. L'« ennemi intime » désigne bien entendu celui qui est en nous.
Tout ceci renvoie à la banalité du mal, telle qu'exposée dans le fameux ouvrage d'Hannah Arendt Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal (1963). A ceci près que le « mal » laisse des traces chez ceux qui en sont les exécutants de terrain.
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