Abattoirs: quand le Vigan pousse à devenir vegan

L'association L214 avait déjà suscité de vastes réactions avec les images de l'abattoir d'Alès en octobre dernier. Elle a provoqué une nouvelle déferlante médiatique avec des images de l'abattoir du Vigan.

Abattoir certifié bio - Le Vigan © Association L214
 
L'affaire de l'abattoir du Vigan

Le 22 février, à cinq jours de l'édition 2016 du Salon de l'Agriculture, l'association L214 a frappé un grand coup en diffusant à nouveau des images révoltantes filmées dans un abattoir.

La page consacrée à cette affaire est ici : http://www.l214.com/enquetes/2016/abattoir-made-in-france/le-vigan/
On y trouve :
- La vidéo principale, présentée par Nili Hadida, et deux vidéos complémentaires sur l'abattage des moutons et le démembrement des animaux.
- L'avis des experts, avec notamment le rapport très circonstancié et documenté du Pr Gilbert Mouthon, expert auprès des tribunaux, portant sur 18 mn de vidéos.
- Une pétition demandant une commission d’enquête parlementaire sur les abattoirs (qui a dépassé ce jour, 26 février, les 130 000 signatures !)
- Une lettre prête à envoyer à destination des députés de son département, les incitant à soutenir une proposition de résolution visant à la création d'une commission d'enquête parlementaire.

Rappelons que dans le sillage de l'affaire d'Alès, une telle proposition de résolution sur les conditions d'abattage avait été déposée en novembre 2015 au Sénat par Mme Sylvie Goy-Chavent et 73 autres sénateurs.
Cette initiative avait été appuyée par 90 personnalités rassemblées par l'OABA, l'Alliance Anticorrida et la SPA du Pays d'Arles.

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Ces images ont été obtenues de la même façon qu'à Alès: une personne ayant accès à l'abattoir a posé des caméras fixes. C'est par hasard que l'abattoir se situe comme Alès dans le département du Gard.
Même si on peut se demander si c'est bien par hasard qu'au début de la séquence "rires", l'exécutant prend une posture de banderillero après avoir infligé à l'animal une décharge électrique inutile, suscitant l'hilarité de son collègue.
 
 
 
Réactions

La Communauté de Communes du Pays Viganais, qui gère l'abattoir, a dès le lendemain fermé celui-ci à titre conservatoire et suspendu le personnel. Si elle fait sobrement mention dans son communiqué de "manquements graves", le maire du Vigan quant à lui ne mâche pas ses mots : "Les images sont terribles et ces actes barbares inadmissibles."
 
Mais surtout, l'association L214 a ceci de commun avec Mediapart que, lorsqu'elle dénonce un scandale preuves à l'appui, les responsables politiques ne font plus mine de regarder ailleurs en sifflotant.
C'est ainsi que, dès le lendemain de la diffusion, le ministre de l'Agriculture Stéphane Le Foll s'est senti obligé de condamner officiellement "avec la plus grande fermeté ces pratiques intolérables" et d'annoncer une enquête.
Et le MAAF (ministère de l'Agriculture) publiait une mise au point " Les abattoirs en France : questions / réponses" (le problème étant bien sûr qu'il ne répond qu'aux questions qu'il pose).
 
Car, tout comme la vidéo de l'abattoir d'Alès, la vidéo de l'abattoir du Vigan a été reprise et commentée par l'ensemble de la sphère médiatique française, à l'échelon national comme à l'échelon régional, qu'il s'agisse de la presse écrite, des radios ou des chaines de télévision.
S'il fallait choisir quelques références parmi les innombrables articles, nous citerions celui du Figaro, celui du Midi Libre, celui d'Audrey Garric, journaliste au Monde, ou encore celui de Fr3 Languedoc-Roussillon.
 
De leur côté, les éleveurs, qui d'une façon générale ne brillent pas par leurs talents de communication, regardent ailleurs en sifflotant, à commencer par la FDSEA du Gard.
Déjà, lors de l'affaire d'Alès, leurs réactions avaient essentiellement consisté à manifester pour demander la réouverture de l'abattoir.
A propos du Vigan, L'Indépendant cite Rémi Leenhardt, un éleveur ovin de Valleraugue, aux côtés de Roland Canayer, président de la Communauté de communes du Pays viganais, lors de sa conférence de presse, en colère … parce qu'il dénonce "un montage vidéo", et assure qu'il va "tout faire pour que l'abattoir rouvre". Ou encore Didier Giraud, éleveur de charolais en Saône-et-Loire et habitué des "Grandes Gueules" de RMC, se fait -face à deux avocats- l'"avocat" des abattoirs et trouve juste à se lamenter : "L'association L214 va arriver à ses fins, je serai bientôt un chômeur de plus !".

D'autres éleveurs cependant réagissent de manière plus raisonnée, ainsi un éleveur de cochons proposant "la mise en place de caméras de vidéosurveillance" (comme le proposent la SPA ou Welfarm).
 
La Chambre d'Agriculture du Gard (établissement public d'État représentant les acteurs privés de l'agriculture) dénonce "des actes cruels de malveillance" "inadmissibles" demandant à être sanctionnés, mais rappelle "qu’on ne ferme pas un hôpital si un médecin fait mal son travail, on remplace le fautif et l’outil reste en activité." Justement, tout le problème est là : est ce aussi simple ici ?
 
INTERBEV (l'organisation interprofessionnelle pour le secteur bétail et viande) "condamne avec la plus grande fermeté les pratiques inadmissibles que fait apparaitre cette vidéo", pour enchaîner évidemment "Ces pratiques portent un préjudice fort à la très grande majorité des entreprises d’abattage qui sont mobilisées quotidiennement pour la protection et l’assurance du bien-être des animaux d’élevage."

Curieusement, la Confédération Française de la Boucherie a des mots très durs : "images abominables de tortures infligées aux animaux", "cauchemardesques", "ignobles".
L'intervention radiophonique de son président, Christian Le Lann, va dans le même sens. Il dénonce (non sans raison) "des pervers, des vicieux", qui "doivent être traduits devant les tribunaux" et réclame (à juste titre) des "condamnations exemplaires".
Et la Confédération Française de la Boucherie sollicite, comme L214, une commission d'enquête parlementaire !
Évidemment, ces propos de la CFB ne pourront que surprendre les végétar(l)iens par éthique.
La part de communication (pour le coup intelligente) n'est bien sûr pas absente : il s'agit pour la CFB, qui représente 20 000 artisans bouchers-charcutiers français, de préserver la filière artisanale d'une part de la désaffection croissante des consommateurs, d'autre part de la main-mise des filières industrielles de production et de distribution sur le circuit de la viande. La CFB dans son communiqué invite le consommateur à prendre conscience "que le modèle productiviste est dépassé et que la viande n’est pas un produit comme un autre", car "c’est l’industrialisation de la viande qui entraine de fait ces dérives". Une position qu'on pourrait retrouver sous la plume de défenseurs des animaux "welfaristes" !
Seulement, là où le bât blesse, c'est justement comme nous l'allons voir que cet abattoir n'était pas un abattoir industriel.

Questions particulières
 
Un abattoir de proximité certifié "bio" ?
 
L'abattoir du Vigan fait partie de la centaine d'abattoirs "de proximité", garants d'un circuit court, établissements de moins en moins nombreux appartenant aux collectivités locales, qui traitent 8% des abattages en France.
On peut lire son histoire sur le site Mairie-conseils, tenu par la Caisse des Dépôts.
 
Il est en outre certifié "conforme au mode de production biologique" depuis 2012 par l'organisme Ecocert.
Comme le pointent plusieurs médias (Europe 1, 20 minutes, le Huffington Post…), les critères d'un abattoir "biologique" ne concernent quasiment pas le bien-être (en l'occurrence le "bien-mourir") animal, qui de toute façon est censé être assuré, hors abattage rituel, par les normes françaises et européennes.
Ainsi, les "bonnes pratiques" d'Ecocert se bornent en la matière à énoncer "L’embarquement et le débarquement des animaux s’effectuent sans utilisation d’un type quelconque de stimulation électrique destinée à contraindre les animaux. L’utilisation de calmants allopathiques avant et durant le trajet est interdite"
 
Laurent Kauffmann, directeur de l'abattoir, insistait en 2010 : "Nos agents ne font pas souffrir les animaux. C'est un aspect sur lequel nous sommes très vigilants"

Sur la première page de la section "Agriculture & Terroir" du website de la Communauté de communes du Pays viganais, on pouvait lire (jusqu'à ce que la page disparaisse le lendemain de la mise en ligne de la vidéo, allez savoir pourquoi) :

"Encore dernièrement (février 2014), l’ensemble du personnel a suivi les formations et obtenus les certificats de compétence pour la protection et le bien être animal."
J'avais conclu mon court billet sur Alès, après avoir évoqué Le sang des bêtes de Georges Franju (1949), par :
"La mort était déjà dure pour les animaux.
Mais, de même que l'élevage est devenu concentrationnaire, cette mort semble être devenue pire avec l'abattage industriel."
Force est de reconnaître, à la lumière de cette enquête de L214, que l'abattage n'a pas besoin d'être intensif pour être odieux.
 
Un abattoir avec étourdissement ?

L'abattoir du Vigan est répertorié par l'OABA parmi les abattoirs pratiquant systématiquement l'étourdissement avant la saignée.
On peut hélas vérifier que si l'étiquette "avec étourdissement" est une condition nécessaire au "bien-mourir" de l'animal, elle n'est pas dans la pratique une condition suffisante.
Par parenthèse, la SPA est à côté de la plaque lorsqu'elle écrit à propos du Vigan : "Ces images démontrent l’atrocité d’un abattage sans étourdissement. La SPA demande une modification de la loi afin d’interdire cette pratique."
 
La question du contrôle vétérinaire ?
 
Laurent Kauffmann, le directeur de l'abattoir, a déclaré à Paris Match "Un vétérinaire de la DDPP est présent sur le site les jours d’abattage", et au Monde "l'abattoir est contrôlé tous les jours par une personne des services vétérinaires".
Pour rappel, les DDPP (Directions départementales de la protection des populations) sont des services déconcentrés de l'État (en l'occurrence la DGAL, Direction générale de l'alimentation, dépendant du ministère de l'Agriculture) officiant auprès du préfet de département, et qui assure depuis 2010 les missions qu'assuraient les DDSV (Directions départementales des services vétérinaires).
Le ministère de l'Agriculture rappelle de son côté que "les services vétérinaires sont présents en permanence au sein des établissements d’abattage".
 
Jean-Luc Daub, dans son livre (2009) Ces bêtes qu'on abat, Journal d'un enquêteur dans les abattoirs français (1993-2008), consultable en ligne, était plutôt critique envers les Directions des Services Vétérinaires.
Cet ex-enquêteur de l'OABA, qui dans l'ouvrage s'exprime en son nom propre, mettait d'ailleurs l'accent sur l'importance des images telles que celles diffusées par la PMAF (devenu Welfarm) puis bien sûr par L214, pour faire prendre conscience au public de ce qui se passe dans les abattoirs.
Martial Albar, ex-inspecteur assermenté des Services Vétérinaires qui vient de faire part de son expérience à L214, est également fort critique sur le contrôle des services vétérinaires officiels en matière de protection animale.

A côté des abattages de mammifères (bovins, porcs, moutons…), il ne faut pas oublier les abattages de volatiles domestiques. Les images ont moins d'impact, pour nous autres hommes, que celles d'autres mammifères, mais avec presque 1 milliard de volatiles abattus par an en France, il s'agit de loin du premier secteur concerné.
Et l'Office Alimentaire et Vétérinaire, organe de contrôle de l'UE chargé entre autres de vérifier la conformité des abattoirs, a publié en 2013 un rapport sur la filière volaille en France. Concernant l'abattage, il relevait de nombreuses non-conformités en matière d'étourdissement, de nombreuses défaillances en matière de contrôle officiel (DGAL), et de nombreuses insuffisances en matière de présence effective des vétérinaires et auxiliaires officiels. Ces manquements étaient également rapportés dans son rapport de 2015 sur le bien-être animal dans les opérations liées à l'abattage.
 

Conclusion momentanée

Cette affaire réunit :
- les partisans de l'arrêt de l'exploitation animale : les "abolitionnistes", en règle "déontologistes" au sens éthique, qui se définissent volontiers comme "antispécistes", et ont un mode de vie "vegan" (ça se prononce et peut s'écrire "végane"), c'est-à-dire excluant les produits issus des animaux ou de leur utilisation.
- et les partisans d'une utilisation des animaux raisonnée et attentive : les "welfaristes", en règle "utilitaristes" au sens éthique.
Mais en même temps, elle les replace dans leur division fondamentale : faut-il cesser de considérer les animaux "sensibles" comme des marchandises, ou faut-il renforcer les règles et les contrôles encadrant leur utilisation ?
Ces deux positions ne sont pas tout à fait incompatibles en termes tactiques et/ou chronologiques.

A côté de ces questionnements, se pose le problème d'un lien entre la violence des abattoirs et la violence interhumaine. Nous l'abordons dans l'article suivant.
 

SUITE : Opérateur d'abattage : un métier comme les autres ?

 

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