Peut-on encore rire de tout ?

L'humoriste Élodie Poux a été condamnée ce 14 mai pour injure publique envers un torero. Certes, elle n'y avait pas été de main morte. Mais les toreros y vont-ils de main morte envers des bovidés stressés par un environnement inhabituel, soumis aux particularités de leur perception visuelle et à leurs réflexes de défense prévisibles, et formatés par des comportements génétiquement sélectionnés ?

ADDENDUM (le 18 mai à 11h30)

Juste après que j'ai mis ce billet en ligne, voilà-t-y pas que sa genèse, à savoir la suppression d'une de mes vidéos par Youtube, est... supprimée : la vidéo est à nouveau en ligne !!!
Bon : 
- on va voir ce que réserve l'avenir,
- en tout cas ça m'aura fait découvrir cette « affaire Élodie Poux ».

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D'accord, faute d'être un as du web 2.0, j'utilise bêtement Youtube, propriété de Google.

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Je reçois un "avertissement" de Youtube

Avant-hier soir (16 mai), j'ai reçu un mail de Youtube :
   « Suite à la réception d'une notification pour atteinte aux droits d'auteur, nous avons dû retirer votre vidéo de YouTube :
    Titre de la vidéo : Elodie Poux sur RIRES & CHANSONS - 3 SEPTEMBRE 2018
    URL de la vidéo : http://www.youtube.com/watch?v=zOVOKUY_OF8
    Demande de retrait formulée par : Kalmia Productions
    Par conséquent, votre vidéo ne peut plus être regardée sur YouTube. »

J'ai rapidement identifié le contenu de cette vidéo : il s'agissait d'un bref sketch de l'humoriste Élodie Poux sur la chaîne Rire et Chansons en septembre 2018, où elle se foutait de la tronche d'un toréador qui s'était fait encorner la cuisse deux jours plus tôt, lors de la féria de l'Atlantique de Bayonne. J'avais mis ce sketch en ligne sur Youtube afin de lui consacrer un billet dans… mon blog de Mediapart (je vous donne le lien plus bas wink).

Quoi, un article de mon blog n'allait plus avoir de sens pour ses millions de visiteurs !?!

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L'enquête !

Lorsque j'ai eu le temps, j'ai tenté de percer à jour les raisons de cette notification de Kalmia Productions, la société de production d'Élodie Poux :
- pourquoi diantre survenait-elle 8 mois 1/2 après ma mise en ligne (le sketch remontait au 3 septembre 2018, et ma mise en ligne au 5 septembre) ?
- et pourquoi diable cette censure survenait-elle, alors même que mon billet ne pouvait que faire de la pub à Élodie Poux ?

J'en eus bientôt le cœur net : le toréador dont elle se foutait, que je ne nommerai pas mais dont le prénom commence par Thomas et dont le nom finit par Joubert, venait d'obtenir le 14 mai de la part du tribunal correctionnel de Bayonne une condamnation d'Élodie Poux pour injure publique !!

Du coup j'ai re-visionné la vidéo en cause (oui, si je l'avais mise en ligne sur Youtube, c'est que je l'avais d'abord arrangée sur mon ordi).
Apparemment, le tribunal a retenu « Thomas Joubert, il s'appelle, ce con-là ! ». Ce qui n'est sur le plan syntaxique comme sur le plan sémantique qu'une apposition descriptive, mais bon...

Allez, je vous indique la vidéo : je l'ai remise en ligne sur mon billet de Mediapart, en dirigeant vers un lien "Google Drive" : Merci à l'Observatoire national des cultures taurines.

Puis, en continuant sur le mode inspecteur Clouseau (ou commissaire Bourrel, c'est comme vous voulez), je tombe sur un article en ligne de Télé Loisirscomprenant une vidéo... non disponible.

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Et quelle est l'adresse de cette vidéo, supprimée « en raison d'une réclamation de Kalmia Productions » ?
C'est « https://youtu.be/zOVOKUY_OF8 », à savoir celle de ma petite vidéo !
Bref, Télé Loisirs avait repris ma vidéo Youtube, faute d'autre vidéo disponible, et du coup Kalmia Productions, alerté, a cru devoir demander sa suppression à Youtube (pour des raisons soit juridiques, soit médiatiques : un peu de polémique peut servir un humoriste, mais pas trop).

Youtube

Non seulement dans le message qu'il m'adressait, ce gogol de Youtube se mettait en mode comminatoire :
« Vous avez reçu 1 avertissement pour atteinte aux droits d'auteur. Si vous en recevez plusieurs, nous devrons désactiver votre compte. Pour éviter cela, ne mettez pas en ligne des vidéos comportant des contenus protégés par des droits d'auteur que vous n'êtes pas autorisé à utiliser. »

Mais en outre, ce gogol de Youtube, à côté duquel l'administration française est un système humain, convivial et personnalisé (c'est vous dire wink), m'a *contraint* à un « stage » à « l'école du droit d'auteur » avant de pouvoir republier une vidéo !

Alors que Kalmia Productions avait donc demandé le retrait de la vidéo non pas en fait pour des questions de copyright©, mais suite à une condamnation pénale.

Le CSA

Le CSA (Conseil supérieur de l'audiovisuel), saisi par la FSTF (Fédération des sociétés taurines de France), que je me garderai de qualifier de fédération de cons, avait cru devoir répondre que les propos de l'humoriste « s'apparentaient à des injures et étaient de nature à porter atteinte à l'honneur ou la réputation du torero blessé nommément désigné, contrevenant ainsi à l'article 26 de [la] convention [de Rire et Chansons]. »

Le CSA était déjà intervenu pour blâmer France Inter sur la chanson de l'humoriste Frédéric Fromet en juin 2017, qui raillait un toréador espagnol encorné à mort une semaine auparavant.
Dans un billet qui analysait cette affaire (Le torero mort), j'avais exprimé mes distances quant à cette chanson, la mort étant à mon sens le point du curseur au-delà duquel l'humour est contestable.

Mais autant j'avais pu comprendre la mise en demeure du CSA à propos de cette chanson, autant son appel à la vigilance à propos du sketch d'Élodie Poux m'apparaît hors de propos.
Bien sûr, les média taurinistes s'étaient empressés de beugler que le toréador encorné avait subi une grave lésion de l'artère fémorale mettant en jeu son pronostic vital. Mais le soir même, les nouvelles étaient rassurantes, et lorsque Élodie Poux était intervenue deux jours plus tard, il n'y avait plus aucune inquiétude.

Thomas Joubert ?

Sans doute Thomas Joubert, Arlésien de 29 ans, a-t-il des excuses : c'est lorsqu'il était enfant que des adultes bienveillants l'ont incité à charcuter des veaux. Comme le signale le collectif PROTEC, c'est à 14 ans qu'il a tué son premier veau (à propos, tentons de faire atteindre le chiffre de 5000 signataires à la pétition lancée par ce collectif PROTEC, histoire de faire un compte rond !)

Et dans un sens, j'ai moins de mépris pour les toreros que pour les apoderados et les empresarios qui font du fric sur leur dos, ou que pour les peine-à-jouir qui viennent poser leurs culs sur les étagères et contempler du charcutage de ruminants, ou que pour les têtes de nœud qui se la pètent dans le callejón pour montrer qu'ils sont de la partie.
Au moins les toréadors prennent un tant soit peu le risque de se faire encorner ou projeter en l'air, ce risque fût-il statistiquement minime vu les particularités physiologiques, éthologiques et génétiques de taureaux « de combat ».

Cependant, j'aurais aimé que la cornada de Joubert le mette au moins hors d'état de nuire dans le ruedo. Mais que ses thuriféraires se rassurent : il s'est publiquement remis au charcutage en bas roses il y a quelques semaines, lors de la féria pascale d'Arles :

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Ces images venant d'un site afioc, les scènes souvent longues et laborieuses d'abattage final des taureaux sont bien entendu épargnées au valeureux vidéospectateur...
Et, par parenthèse, Thomas Joubert sévissait le 22 avril dans les arènes d'Arles en compagnie d'Andy Younes, Arlésien de 21 ans qui, grâce à des adultes bienveillants, a également tué son premier veau à 13 ou 14 ans (n'oubliez pas la pétition du collectif PROTEC, hein !)

Que penser de cette décision du tribunal de Bayonne ?

Cette décision judiciaire apparaît pour le moins critiquable.

Certes, Élodie Poux a choisi de ne pas faire appel.
Peut-être sur le conseil de Rire et Chansons ou de Kalmia Productions, soucieux d'éviter trop de polémiques, ou sur le conseil de son avocate, qui a peut-être estimé qu'il était périlleux d'associer le nom d'une personne et le mot "con" dans une même phrase… J'aurais certes aimé qu'elle fasse appel, mais elle a déclaré  « quand on paye de suite on a une réduction de 20% et je n’ai jamais su résister aux soldes » (effectivement, l'article 707-2 du Code de procédure pénale prévoit que lorsque le condamné règle une amende dans un délai d'un mois, le montant en est diminué de 20 % smile).

Mais au-delà de ça, c'est la libre expression et le droit à l'humour qui sont en jeu.

On n'aurait donc même pas le droit se foutre de M'sieur Joubert ?
Dès lors que l'alinéa 7 de l'article 521-1 du code pénal prévoit une exception pénale aux sévices graves et actes de cruauté en cas de tradition locale ininterrompue, la moindre des choses serait que l'article 33 de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse (qui vaut pour l'ensemble des déclarations publiques écrites ou orales) comprenne un alinéa prévoyant une exception pénale aux injures envers les personnes torturant des animaux en jouissant de l'immunité conférée par l'alinéa 7 sus-cité.
Relisez lentement, en fait c'est très simple wink.

Élodie Poux avertissait il y a deux jours : « C’est nous [les humoristes] qui lissons, censurons, stérilisons notre travail par peur de choquer l’opinion publique et de perdre des likes. Nous nous devons de continuer à rire de tout. »
J'invite d'ailleurs à apporter notre soutien à Élodie Poux via son compte Twitter ou sa page Facebook.

Toujours est-il que l'équipe de Charlie Hebdo doit se retourner dans sa tombe (sans parler de Coluche et de Desproges).

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BREF,

Cependant, je dois avouer que je redoute un aspect de la législation.
En effet, la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, telle qu'actuellement consolidée, prévoit dans son article 33 que « sera punie […] l'injure commise […] envers une personne ou un groupe de personnes à raison […] de leur handicap. »

Par conséquent, de la même manière que j'ai précisé que je me garderai de qualifier la Fédération des sociétés taurines de France de fédération de cons, au cas où j'aurais par inadvertance dans ce billet traité publiquement les aficionadeaux, graves handicapés moraux, de peine-à-jouir ou de têtes de nœud, je retire ce que j'ai écrit tongue-out.

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