Le Média, Aude Lancelin, et Denis Robert

Depuis son lancement début 2018, Le Média en est à sa troisième crise. Les controverses autour du départ d'Aude Lancelin font la joie des médias mainstream depuis avril dernier. Sur Mediapart, Laurent Mauduit prend quant à lui fait et cause pour Aude Lancelin. Je publie à titre informatif dans ce billet le communiqué d'Aude Lancelin du 13 juin et la réponse de Denis Robert du 17 juin.

Laurent Mauduit prend parti pour Aude Lancelin

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Depuis son lancement début 2018, Le Média en est à sa troisième crise. Après la rupture de la période d’essai d'Aude Rossigneux le 19 février 2018, puis le départ de Sophia Chikirou en juillet 2018 et les polémiques qui s'ensuivirent autour de sa société Médiascop, ce sont depuis avril dernier les controverses autour du départ d'Aude Lancelin qui font la joie des médias mainstream.

Mediapart, Laurent Mauduit prend quant à lui fait et cause pour Aude Lancelin, avec un premier article le 25 mai et un deuxième le 16 juin. Mais quelle que soit la considération intellectuelle et politique qu'on peut avoir pour Laurent Mauduit (moi le premier), on peut se demander s'il s'agit là du fruit d'une investigation ou bien d'un parti pris. 

Laurent Mauduit et Aude Lancelin entretiennent manifestement des relations d'estime voire d'amitié.
Le licenciement d'Aude Lancelin par L'Obs en mai 2016 a fait de celle-ci pour Laurent Mauduit une icône de la résistance à ceux qui ont fait main basse sur l'information (cf par exemple ici  ou ).
Et malgré la pique lancée le 16 sept. 2018 par Aude Lancelin à Mediapart sur son financement (recadrée par le Checknews de Libération), Laurent Mauduit était interviewé huit jours plus tard par Aude Lancelin dans Le Média.

Et d'un autre côté, Laurent Mauduit n'est guère tendre pour SoChik (de concert avec tous les médias mainstream de France, il cosignait fin octobre 2018 un article sur deux plaintes pour vol qui la visaient de la part du Média).

Le texte d'Aude Lancelin du 13 juin

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Aude Lancelin avait annoncé sur twitter le 9 avril dernier sa démission de la présidence de l'"Entreprise de presse Le Média", suite à l'élection d'un nouveau bureau de l'association du Média qu'elle présentait  comme un "putsch" mené par une "coalition illégitime".

Et le 13 juin 2019, elle a publié sur twitter le texte suivant


Conformément à ce qui avait été annoncé par le site Mediapart j'ai donc bien reçu une lettre pour un entretien préalable à licenciement pour faute lourde dans les locaux du Média, à Montreuil, le 10 juin 2019. Un lundi de Pentecôte, alors que les salariés étaient absents des locaux, la nouvelle direction sait installer des ambiances lorsqu'il s'agit de briser les gens qui ont donné leur vie à une entreprise. Le soir même, M. Denis Robert, le nouveau patron, recevait pour la deuxième fois en un mois à l'antenne du Média, un personnage refusant de se prononcer sur l'existence des chambres à gaz, et lui distribuait une fois encore des brevets de « non-antisémitisme ». Quarante-huit heures auparavant, M. Gabin Formont, nouvel animateur recruté par le Média, à qui un très grand nombre d'émissions se sont vues confier, annonçait en direct la mort imaginaire de deux femmes Gilets jaunes sur sa page Facebook « incubée » par la chaîne, donnant à ce sujet force détails horrifiques. En un mois et demi à peine, les faits sont là. L'image du Média est ruinée, sa crédibilité journalistique détruite. Un crève-coeur pour tous ceux qui, comme moi et de nombreux autres salariés, ont lutté chaque jour depuis la fin de l'année 2017 pour tenter de la construire.

Bavarde, la lettre qui me convoque à cet entretien préalable révèle l'ampleur de ma faute. Al Capone est un nain à côté de l'ancienne présidente du Média que je suis. Je résume les faits que je me vois reprocher : avoir voulu partir, l'avoir fait savoir via un mail aux salariés largement repris par la presse, avoir retweeté deux ou trois articles de confrères indignés par le sort que l'on essayait de m'infliger dans l'ombre, avoir écrit le 22 mai dernier au nouveau président de l'entreprise de presse, M. Julien Théry, pour demander une rupture conventionnelle aux conditions financières minimales prévues par la loi, les plus défavorables qui soient pour moi et l'avenir de mes proches. Et c'est tout. Je pense que je m'en tire bien. A une autre époque, sans doute m'aurait-on brûlée pour des actes aussi graves.

On ne peut donc pas reprendre sa liberté au Média. On peut y entrer, y offrir son travail inlassable, y mobiliser sans relâche son réseau, y endurer tous les coups du pouvoir, y prendre tous les risques, mais pas en partir à sa guise. Ou alors salie, prise en chasse, diffamée par toutes sortes de laquais de la nouvelle direction sur les réseaux sociaux, et pour finir, licenciée avec une violence barbare.

Lorsque j'avais pris la direction de cette chaîne en juillet 2018, contre mon gré déjà, c'était à la demande insistante des deux ex-associés de Sophia Chikirou, M. Miller et M. Poulain, qui m'avaient clairement annoncé que si je n'acceptais pas cette lourde charge, ils fermeraient le Média durant l'été 2018 entraînant de nombreuses destructions d'emplois. On a connu choix moins contraint. J'y mis néanmoins tout mon coeur, toute mon expérience, tout mon amour du métier. Six mois plus tard, grâce au travail inhumain fourni par un petit noyau de salariés, grâce à la ligne adoptée sous ma responsabilité, et grâce au magnifique mouvement des Gilets jaunes, les résultats étaient là. Les audiences étaient multipliées par dix, le Média devenant pour la première fois de son histoire un média, à savoir un organe d'information crédible, suscitant jusqu'à la colère publique du ministre de l'intérieur, Christophe Castaner et du porte-parole du gouvernement, rencontrant dans la rue la ferveur bouleversante d'un public populaire.

Cela n'aura pas suffi à m'accorder le moindre mérite, ne parlons pas de reconnaissance, ni même de droit élémentaire. Pour la seconde fois, je me suis vue privée de la simple possibilité de disposer de ma liberté. Le Média est un piège qui se referme sur vous, d'où vous ne pouvez-vous échapper qu'au prix d'épreuves personnelles insensées, à l'image de nombreux journalistes avant moi. Ce que même le Code du Travail anéanti par M. Emmanuel Macron autorise encore en effet, à savoir une rupture avec son employeur ouvrant des droits à l'assurance-chômage, le Média fondé en 2018 par des proches de la « France Insoumise » le refuse aux salariés à mon image, ceux qu'il veut persécuter.

Denis Robert vient donc d'entrer cette semaine au panthéon très particulier des Xavier Niel et des Vincent Bolloré, ceux qui licencient pour faute lourde les travailleurs les plus dévoués, à des fins notoirement punitives et pour ne pas avoir à leur verser un euro d'indemnités légales. Accordons au moins aux deux premiers de n'avoir jamais prétendu à être des patrons de presse de gauche, même médiocres. Mon cas n'est hélas qu'un élément du tableau social désormais spectaculairement dégradé du Média. Depuis la mise en place mi-avril de cette nouvelle direction qui se targuait d'apporter le salut sur la terre et de multiplier les pains, io départs ont déjà eu lieu, sont en cours, ou ont d'ores et déjà été annoncés. Démissions, demandes de ruptures conventionnelles, sans parler bien sûr de procédures de licenciements annoncées en réunion publique devant l'ensemble de la maison, avec jubilation. L'exécuteur des basses oeuvres, M. Julien Théry, universitaire médiéviste sans expérience du monde de l'entreprise ni des médias, un ancien « ami » à qui j'avais confié sur notre antenne une émission d'histoire, licencie désormais sans le moindre état d'âme pour le compte de M. Denis Robert, s'en glorifiant même sur Twitter où il traque ceux qui s'alarment de notre sort. Un fonctionnaire de l'éducation nationale convoque des journalistes en vue de les envoyer à Pôle Emploi. Il ne voit pas le problème. Quel destin.

Fait remarquable, ces persécutions touchent exclusivement des femmes — nous sommes trois à nous être vues notifier publiquement l'imminence d'un licenciement — les plus notoirement impliquées, celles auxquelles allait la gratitude du public pour le succès de la saison 2 du Média, dans une invraisemblable chasse aux sorcières, indigne d'un organe à prétentions progressistes. Diffamations, pressions, violences morales en tout genre, mes amies Virginie Cresci et Katerina Ryzakhova, ont, elles aussi, vécu des heures effroyables depuis le mois d'avril, et je profite de cette lettre pour saluer leur courage, leur travail, et leur dévouement absolu au Média un an et demi durant.

Il est trop tard pour moi, mon contrat de travail a servi de paillasson aux nouveaux patrons, et son saccage, de trophée. Mais d'autres attendent encore de connaître leur sort. Du fond du coeur, je pense à eux, à elles. Je connais la violence intime très particulière du licenciement abusif. Je choisis par la présente lettre de briser le silence. On a cherché à me priver de ma liberté, notamment celle, irremplaçable dans mon métier, de m'exprimer publiquement. Ce moment est désormais achevé, plus personne ne me privera de ma parole, aucune terreur larvée, aucune intimidation. Il est temps de relever la tête désormais, je vous dis donc à très bientôt.

Aude Lancelin

Paris, le 13 juin 2019


Juste quelques commentaires collatéraux

Ne connaissant évidemment pas les tenants internes de cette affaire, je m'en tiendrai à quelques remarques collatérales.

Antisémitisme

D'abord, Aude Lancelin embraye d'emblée avec un procès pour "antisémitisme par procuration" à Denis Robert, au motif qu'il avait invité Étienne Chouard, justement pour que celui-ci s'explique sur ces accusations régulièrement portées contre lui.

• D'une part, Etienne Chouard étant revenu sur le devant de la scène avec les GJ, il me paraissait tout à fait sain et légitime d'aborder frontalement ce sujet avec lui plutôt que de répéter une n-ième fois ce qui tourne en boucle dans les médias. Chouard est un drôle de gars, qui a une conception en quelque sorte étatsunienne de la liberté d'expression, certainement choquante en France, a fortiori quand il s'agit d'un gars comme Soral, qui n'est pas stupide mais dont l'antisémitisme est particulièrement délirant.

• D'autre part, on ne peut pas accuser Robert Denis ou le co-intervieweur Mathias Enthoven (rédac-chef du pôle numérique du Média) de complaisance envers la question de l'antisémitisme. J'invite à visionner l'entretien ici, ou encore à en lire le verbatim qui en a été transcrit par un Mediaparticipant

L'agitation malvenue de l'antisémitisme, dont ont notamment abusé les anti-GJ pour discréditer le mouvement, n'est vraiment pas à l'honneur d'Aude Lancelin.

Sexisme

Plus loin, Aude Lancelin lance une accusation de sexisme : "Fait remarquable, ces persécutions touchent exclusivement des femmes — nous sommes trois à nous être vues notifier publiquement l'imminence d'un licenciement", précisant "mes amies Virginie Cresci et Katerina Ryzakhova". Il semble assez absurde d'insinuer que le sexe de ces personnes ait pu entrer d'une façon ou d'une autre dans la querelle.

Je regrette le départ de Virginie Cresci, qui manifestement veut rester fidèle à ses liens d'amitiés avec Aude Lancelin. Je ne connais pas Katerina Ryzakhova, et je ne l'ai pas lue sur ce sujet sur les rézosocios. Rappelons qu'elle est la conjointe de Thomas Guénolé, qui a violemment claqué la porte de LFI en visant notamment JLM et SoChik le 18 avril dernier, huit jours après l'annonce de la démission d'Aude Lancelin.

Par parenthèse, Aude Lancelin orthographie mal le patronyme de sa seconde "amie" (qui s'écrit non Ryzakhova mais Ryzhakova).

Julien Théry

Ce placement de "h" me fait embrayer sur l'historien Julien Théry, responsable de l'émission "La grande H". C'est à mon avis l'une des meilleures émissions du Média (en tout cas lorsque celui-ci était administré par Aude Lancelin). On y apprend des choses, on s'instruit.
Aude Lancelin se réfère à Théry dans son communiqué comme "l'exécuteur des basses œuvres" qui "licencie désormais sans le moindre état d'âme pour le compte de M. Denis Robert, s'en glorifiant même sur Twitter où il traque ceux qui s'alarment de notre sort".
On peut consulter les très nombreux tweets de Julien Théry depuis l'annonce par Aude Lancelin de sa démission le 9 avril. Il a alors retweeté le tweet d'Aude Lancelin, puis dans la foulée le même jour celui de Serge Faubert, mais on chercherait en vain par la suite et jusqu'à ce jour des tweets ayant trait aux bisbilles ou aux remaniements du Média.

La réponse de Denis Robert du 17 juin

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Hier soir, Denis Robert a adressé aux "socios" une courte vidéo, et une longue réponse (qui a d'ailleurs déjà été mise en ligne sur Mediapart parmi les commentaires au dernier billet de Laurent Mauduit).


Chers socios,

J’aurais peut-être dû vous écrire avant, mais j’avais quelque peine à trouver la bonne distance. Il m’a fallu un peu de temps pour comprendre le fonctionnement du Média. Il ne devait pas subsister trop de silence entre la démission de l’ancienne direction et mon arrivée. Il y a les émissions et les directs à tenir et à inventer. L’équipe de redaction et la production à gérer et à renforcer. De ce côté, nous avons assuré. Il y a surtout l’avenir à preparer. Malgré l’adhésion de 700 nouveaux socios depuis mon arrivée, la santé du Média reste fragile.

Je viens de découvrir la lettre qu’Aude Lancelin fait circuler sur les réseaux sociaux. J’ai rarement lu autant de fiel en si peu de lignes.

J’espérais ne pas avoir à y répondre, tant ce conflit m’est étranger. J’ai autre chose à faire que donner corps à la calomnie. Ce courrier sera le premier et j’espère le dernier sur le sujet.

Ma personne a peu d’importance ici. Malgré la lourdeur des attaques, je ne suis pas affecté par les propos d’Aude Lancelin. Disons que j’ai une bonne expérience de ce genre de situation, aucun orgueil mal placé. Mais j’engage ici une équipe d’une trentaine de salariés à qui j’enverrai cette lettre pour avis avant de vous la faire parvenir. La survie, le développement et la longévité d’un média qui vous appartient se joue en ce moment.

Le Média a fonctionné depuis deux ans à coups de crises et de passion. Grâce à vous et aux 3 millions d’euros déjà investis, ces fondations ont résisté à deux tempêtes majeures et nous offrent des biens précieux et rares : un beau studio, une équipe motivée et la liberté d’informer. Avec des courriers orduriers et ces petits télégraphistes aux fronts bas, on voudrait nous faire entrer par tous les bouts dans une troisième tempête.

Pourtant, jamais les audiences du Média n’ont été aussi bonnes. Il n’y a aucune crise au Média. Dans un prochain courrier, je vous expliquerai comment nous envisageons notre développement et nos projets pour septembre.

J’avais résisté le 25 mai dernier à une première tentative de déstabilisation orchestrée par le journal Médiapart. Laurent Mauduit, son rédacteur en chef, m’a mis en cause dans un article largement repris par d’autres, à propos d’une « coalition » qui m’aurait mis en place. Il annonçait déjà le « licenciement pour faute lourde » de sa copine Aude Lancelin (ils se connaissent bien et sont très amis), alors que rien n’était décidé. Il devisait également sur la situation de “crise grave” que traverserait le Média. Foutaise. Si j’étais journaliste à Médiapart, j’aurais honte qu’on se serve de mon journal pour régler des comptes personnels. Mais passons.

Concernant le licenciement de Lancelin, les avocats en étaient encore au stade des discussions avec plusieurs options possibles. A cette période, j’étais d’ailleurs opposé à ce licenciement pour faute lourde. Mais mon avis n’est que consultatif. En acceptant le job, j’ai voulu rester à l’écart des questions qui concernent le bureau du Média et sa direction de publication. Je ne m’occupe que du développement et de la rédaction.

Cet article, initié par Aude Lancelin, émanait d’un journal concurrent du nôtre. Il était malveillant car il n’y avait aucune crise au Média. C’était très calme. Il intervenait au moment où nous lancions une nouvelle et nécessaire campagne de souscription. Il était mensonger, car je n’étais pas encore directeur de la rédaction du Média, mais intérimaire en CDD en raison de l’arrêt maladie d’Aude Lancelin. C’est assez difficile à comprendre, mais là réside un des nœuds de cette histoire.

Aude Lancelin occupait toujours officiellement ce poste. Elle était en arrêt maladie et elle a continué à percevoir son salaire intégral. Ce qui est délirant, c’est donc que n’étant ni directeur de la publication, ni président de l’entreprise de presse chapeautant le Média, je n’ai aucune possibilité de licencier qui que ce soit. Et je suis accusé du pire !

Joie des réseaux sociaux et effet moutonnier, ces fausses informations, livrées à dessein, ont depuis été reprises complaisamment par quantité de journaux jusqu’à cette semaine donc où ce même Laurent Mauduit, sur Twitter m’apprend que « Même le patronat le plus violent n’use de cette procédure que de manière exceptionnelle ». Le tout sans savoir ce qu’il en est réellement.

Dans sa nouvelle lettre, après m’avoir incriminé sur le fait que je donnerais la parole à un antisémite, après avoir expliqué que j’aurais diffusé sur le Média les informations d’un jeune journaliste annonçant des morts imaginaires dans une manifestation, Aude Lancelin écrit : « Les faits sont là. L’image du Média est ruinée, sa crédibilité journalistique détruite. » avant d’ajouter : « M. Denis Robert vient donc d’entrer cette semaine au panthéon très particulier des Xavier Niel et des Vincent Bolloré, ceux qui licencient pour faute lourde les travailleurs les plus dévoués, à des fins notoirement punitives et pour ne pas avoir à leur verser un euro d’indemnités légales. Accordons au moins aux deux premiers de n’avoir jamais prétendu à être des patrons de presse de gauche. »

Ça a l’air d’un gag. Ceux qui ne me croient pas peuvent lire ces lignes sur les réseaux sociaux. Face à ce type d’imbécilités, ma tendance naturelle est toujours le flegme et la confiance à l’intelligence des gens. Mais ici, la charge est lourde. Et la période sensible. L’été approche, la campagne de souscription nécessaire à l’équilibre des comptes (50 000 euros ont été récoltés en deux semaines) pourrait être affectée par cette contre publicité haineuse.

Je me retrouve contraint de vous expliquer, à vous socios, ce qui se trame et m’occupe depuis quelques jours.

Aude Lancelin -les faits le montrent et le montreront- à la minute où elle a décidé de quitter le Média, et bien avant son depart, avait le projet de créer un autre site en priant et en œuvrant pour que le Média disparaisse. Elle nous a donc manipulés. Je suis, malgré moi, le premier empêcheur de ce projet un brin machiavélique. D’où son courroux à mon égard.

Le 12 avril dernier, Théophile Kouamouo, journaliste au Media m’a appelé pour me demander si j’étais intéressé à venir aider l’équipe du Média afin qu’ils sortent du piège dans lequel les aurait mis leur directrice. Cette dernière avait communiqué largement sur une machination orchestrée par la France Insoumise qui l’aurait éjectée de la webtélé qu’elle dirigeait depuis un an environ. J’avais jusqu’alors des rapports cordiaux avec l’ancienne journaliste de l’Obs. Alerté par un de ses messages, la nuit de ce que je considérais comme son éviction, je lui ai d’ailleurs envoyé un sms de soutien.

J’ai rencontré, à leur demande, à Paris trois jours plus tard Théophile Kouamouo et Bertrand Bernier, le président de l’association, qui m’ont indiqué, suite au départ surprise d’Aude Lancelin et sa volonté affichée de ne plus travailler au Média, le souhait des équipes de rédaction et de production de me voir prendre la tête de l’entreprise.

Socios moi aussi, je ne m’étais jamais intéressé à la structure du Média. J’ai appris, à cette occasion, qu’Aude Lancelin cumulait les fonctions de directrice de la publication, de présidente de la société de presse et de directrice de la rédaction. En gros, elle pouvait décider de tout sans en référer à personne. Sa gestion humaine du personnel était, selon mes interlocuteurs, très discutée en interne et avait provoqué des départs et des conflits nombreux. Aude Lancelin prétend dans sa lettre que Le Média vivrait des démissions à la pelle, ou que la direction pousserait des salariés à partir, c’est une incroyable inversion de la réalité.

Sous sa direction, trois des quatre rédacteurs en chef, étaient partis, et le quatrième avait démissionné de son poste pour redevenir simple journaliste. Plusieurs autres salariés avaient fui ou étaient sur le départ. Parmi eux, le responsable numérique Lucas Gautheron, la développeuse historique du Média, Chloé Gence, ou encore le précédent ingénieur du son, ainsi qu’un monteur qui travaillait à plein temps au Média. De nombreux autres salariés avaient exprimé leur souhait de partir si rien ne changeait dans la gestion d’Aude Lancelin.

Une majorité de salariés voulait instaurer un peu de contre-pouvoir au sein de l’association, sans remettre en cause les fonctions d’Aude Lancelin. Certains salariés avaient émis le souhait qu’au sein de l’association, un nouveau bureau représentatif se mette en place. Ils avaient proposé une liste dans la perspective de l’Assemblée générale. Une liste composée de certains membres avec qui Lancelin était brouillée.

En apprenant cette initiative, Aude Lancelin a démissionné de la présidence de l’entreprise de presse, et n’a plus jamais remis les pieds au Média. Par simple crainte d’une élection qui risquait de lui faire perdre son pouvoir absolu sur l’entreprise.

Ce n’était pas la première fois qu’Aude s’opposait catégoriquement à la mise en place de contre-pouvoirs. En effet, lors d’une réunion interne violente, elle avait déjà sabordé la possibilité d’une transformation du Média en coopérative, qui aurait donné un réel pouvoir aux socios et aux travailleurs. Cela en humiliant le collaborateur qui présentait le projet, et en mettant en jeu sa démission.

Malgré cela, j’ai réservé ma réponse quant à la proposition qui m’était faite. Gérer les crises n’est pas ma vocation et la vie est courte. Je suis très occupé par mes livres à rendre cette année, deux films en tournages et trois autres que je produis. Autant dire que je ne manque ni d’occupations, ni de subsides. Accepter une pareille tâche, même si le projet du Média est excitant, me semblait incongrue.

Je leur ai demandé un peu de réflexion et souhaité avoir d’abord l’avis d’Aude Lancelin. La directrice du Média m’avait invité à la soirée de rentrée de la webtélé et me sollicitait régulièrement pour que je participe à des débats. En l’appelant, j’espérais la faire revenir sur sa décision, le cas échéant je me disais que nous pourrions faire -le temps de la crise- un duo. Et si cela s’avérait impossible, je m’attendais à recevoir son approbation pour prendre son relais au cas où…

Sans avoir vraiment pu m’expliquer, je me suis fait accueillir par un torrent d’invectives et de larmes. Le monologue a duré une quinzaine de minutes pendant lesquelles mon interlocutrice a énoncé un chapelet de contre-vérités. La première, la plus énorme, réside dans le fait qu’elle savait que la France Insoumise et Gérard Miller étaient à l’origine de son départ et de ma venue. La vérité que je suis bien placé pour connaître est que je n’ai aucun rapport avec la France Insoumise et n’avais jamais rencontré Gérard Miller. Aude Lancelin m’a ensuite intimé l’ordre de refuser l’offre. Elle a énuméré divers griefs à l’encontre des salariés du Média, m’a assuré qu’ils étaient « nuls et incompétents », que la structure était en faillite, que la « nouvelle direction » (qui n’existait pas) avait licencié sept personnes (personne n’était alors licencié). Face à mes interrogations, elle m’a menacé, indiquant qu’elle allait « me pourrir » la vie. Là dessus, elle y est en partie parvenue. Le Média était « son œuvre » et sans elle, ils seraient encore dans « le caniveau » où elle les aurait trouvés. J’en passe et des pires que je retrouve dans sa lettre délirante de cette semaine. Après avoir raccroché, j’ai compris que la version des salariés du Média était plus proche de la vérité que celle de leur boss. Il y avait trop d’amertume et de colère chez cette dernière. Et, sans trop réfléchir, j’ai accepté leur proposition.

Ce n’est peut-être pas la décision la plus raisonnable que j’ai prise dans ma vie, mais malgré les embûches et ces nouveaux soucis, j’en suis plutôt heureux aujourd’hui. Car, à l’usage, j’ai découvert un outil médiatique et un contre-pouvoir au potentiel journalistique très important. Et très réjouissant.

J’ai également découvert une situation comptable et humaine compliquées. Dès mon arrivée, j’ai reçu individuellement 27 salariés du Média qui tous, à deux exceptions près, m’ont livré la même version de la gestion arbitraire et chaotique d’Aude Lancelin. J’ai surtout découvert qu’elle n’avait pas démissionné de la direction de la rédaction mais était en arrêt de travail, en même temps que deux autres salariés qui lui étaient proches.

J’ai donc signé un contrat en CDD de directeur de la rédaction, en raison de l’abandon de poste d’Aude Lancelin pour maladie. J’ai refusé toute autre responsabilité liée à la structure.

Ce sont aujourd’hui les travailleurs du Média, réunis dans le bureau de l’association, qui ont le pouvoir décisionnaire. Ce bureau compte six membres tous salariés et travailleurs du Média ( le journaliste Serge Faubert, la monteuse Bérénice Sevestre ou encore l’ingénieur son Jordan Escoda, la développeuse Chloé Gence, le directeur de la production Bertrand Bernier et l’animateur de “Faits d’hier” Serge Garde).

S’il n’y avait que cela, ce serait déjà gros, mais il y a plus confondant. Les dénigrements d’Aude Lancelin à mon égard et à l’égard du Média ont été répétés oralement et par écrit à des dizaines de personnes extérieures au média : des politiques, des philosophes, un démographe, des gilets jaunes, des journalistes, des reporters que nous souhaitions embaucher. Aude Lancelin a promis et écrit que le Média n’existera pas sans elle. Elle mettait et met en application avec constance et énergie son projet.

Depuis que j’ai accepté la proposition des salariés du Média, j’ai dû expliquer des dizaines et des dizaines de fois que je n’étais pas à la France Insoumise et que non le Média n’était pas au bord de la faillite. Chacun répétait, à l’envi, ce que l’ancienne directrice leur avait confié.

Aude Lancelin est déloyale avec moi et avec l’ensemble de l’équipe, car elle sait la fragilité du Média qui ne fonctionne in fine que sur la confiance de ses 17000 souscripteurs.

Après sa démission de la présidence de l’entreprise de presse, sans respecter le préavis légal d’un mois, elle n’a plus mis les pieds au Média, plaçant brutalement l’équipe dans une situation inédite. Le cumul de ses fonctions de directrice de la rédaction et de présidente de la société de presse lui avait par ailleurs permis de s’augmenter de 1500 euros par mois, avec effet rétroactif sur deux mois. Elle a fait cela sans demander l’avis du reste de l’équipe, avec de l’argent qui n’est pas le sien, et alors que de nombreux autres salariés ont des centaines d’heures supplémentaires en retard qu’ils n’ont jamais réclamées.

Elle a augmenté une de ses journalistes sans prévenir les autres. Mais s‘il n’y avait que ces détails : alors que publiquement elle mentait sur le fait que la France Insoumise l’avait démissionnée et qu’elle avait annoncé publiquement qu’elle quittait le media, elle exigeait des sommes exhorbitantes pour partir définitivement du Média, alors que c’est elle qui ne voulait plus y travailler.

Est-il utile de rappeler qu’accepter sa proposition signifiait la faillite du titre?

Pendant de longues semaines, l’avocate du Média a cherché une solution de sortie correcte du conflit avec le conseil d’Aude Lancelin. En vain. Aude menace, persifle, se répand en calomnies, prépare des conférences à Science Po, se fait inviter au journal d’Arte (alors qu’elle est en maladie). Et nous devrions rester les bras ballants.

La cerise très aigre sur un gâteau bien étouffant a donc été cette lettre qui annonce qu’elle reprend sa liberté et qu’elle crée un nouveau média -reprenant en partie le nom du nôtre et ses codes couleurs.

A lire les articles publiés et initiés par Aude Lancelin, je passe pour le méchant de service, le journaliste aigri, le capitaliste aux dents aussi longues que celles de Xavier Niel, qui aurait comploté et réfléchi à une faute lourde quand une rupture conventionnelle aurait pu être envisagée. Tout est faisandé dans les propos d’Aude Lancelin. Tout. Et tout me porte préjudice mais surtout porte tort et préjudice au Media qui vient de lancer sa campagne de souscription. Et à ses équipes, qui se démènent pour faire vivre une information indépendante malgré les attaques que nous subissons.

J’aurais de loin préféré ne pas laver ce linge sale publiquement. Je suis un homme paisible et n’ai aucun autre intérêt ici que celui du Média. Le président de la société de presse a effectivement envoyé la semaine dernière un courrier à Aude Lancelin afin de la convoquer à entretien préalable pour un licenciement. C’est lors de ces entretiens que se décide l’hypothèse ou non de la faute lourde et du licenciement lui-même. Contrairement à ce qu’elle écrit, il y avait du monde au Média ce jour-là. Et son sort n’était pas scellé. Tout était possible. Mais elle ne s’est pas présentée à l’entretien. Une même convocation a été envoyée pour la semaine qui vient à une journaliste proche d’Aude Lancelin, qui est elle aussi toujours en arrêt maladie. La faute lourde n’est pas décidée et d’autres hypothèses peuvent être envisagées et sont souhaitables. Je n’ai personnellement -je le redis- aucun pouvoir à ce sujet.

Deux choses encore particulièrement blessantes. Cette histoire d’antisémitisme que je promotionnerais. C’est dégueulasse. J’ai effectivement invité Etienne Chouard lors d’un débat politique. Il est un des leaders politiques les plus en vue chez les gilets jaunes et fait de grosses audiences sur Sud radio. Il n’a donc pas besoin de moi pour être populaire. Je l’ai ensuite invité avec Mathias Enthoven lors d’un entretien où nous avons fait le boulot que tout journaliste aurait dû faire. Nous l’avons interrogé sur la question des chambres à gaz. Ceux qui ont vu le débat le savent. Et il s’est planté. Nous n’avons jamais, à aucun moment fait le jeu des négationnistes. Bien au contraire.

Concernant Gabin Fromont -puisqu’elle cite son nom-. C’est un jeune homme de 27 ans complètement autodidacte, sans formation journalistique, qui, à la seule force de son travail, avec des imperfections et des erreurs, a su gagner une belle audience auprès des gilets jaunes. Nous avons décidé de l’aider et nous hébergeons -un peu comme une couveuse- certaines de ses émissions. Il continue par ailleurs à faire les siennes sur son site « Vécu le media des gilets jaunes ». Lors d’une manifestation à Montpellier, sur son site et pas le nôtre, il a repris au conditionnel une information fausse selon laquelle deux femmes étaient mortes du fait de tirs de LBD. Il est néanmoins resté prudent. Et c’est moi-même qui lui ai demandé de donner l’information selon laquelle la préfecture démentait ces morts. Il était en situation de panique et a très bien réagi ensuite, refaisant avec les internautes le décryptage de la fausse rumeur. Que l’ancienne directrice de la rédaction du Média -qui connait parfaitement la situation de Gabin- aille chercher ce type d’information pour dénigrer ce jeune homme dans le seul but de s’attaquer à moi et au Média en dit long sur sa moralité.

Je pourrais encore et encore enfoncer le clou mais si vous êtes arrivés jusqu’ici vous conviendrez qu’il est inutile que j’en rajoute.

Nous sommes tous ahuris de la violence et de l’ignominie de ces attaques. Cette semaine je suis au Média avec tous les monteurs, journalistes, producteurs, pigistes et réalisateurs pour lancer nos nouveaux programmes. Nous ne sommes qu’au début d’une histoire et nous pouvons faire beaucoup mieux si vous restez à nos côtés.

Je vous demande de rester à nos côtés et je vous remercie par avance de votre soutien.

Bien à vous.

Denis Robert.


 

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