Ça la fiche mal !

Quelques réflexions sur le père de Chérif Chekatt...

Attentat de Strasbourg : les parents de Cherif Chekatt témoignent © franceinfo

RECTIFICATION
Le site
FranceTVInfo, après avoir confirmé, dans l'article qui accompagnait le reportage, que le père de Chérif était fiché S pour fondamentalisme, a effectué hier 18 décembre une mise à jour qui indique :
« Contrairement à ce qui est indiqué dans le commentaire du reportage, le père de Cherif Chekatt n'est pas fiché S. »
On me l'a fait remarquer (cf COMMENTAIRES), sans quoi je ne m'en serais pas rendu compte.
Je laisse néanmoins mon article en ligne, d'autant que le titre reste pertinent... au deuxième ou au troisième degré.


Chérif Chekatt, auteur de l’attaque du 11 décembre au marché de Noël de Strasbourg, qui a fait cinq morts et onze blessés et a été revendiquée par Daech, a été abattu par la police le 13 décembre.
Ses parents, qui sont d'origine algérienne, ont accepté de s'exprimer sur France 2 le 15 décembre.

Le père, Abdelkrim Chekatt, a une bonne tête, quasiment une bonne tête de Gaulois, avec sa barbe rousse et son bonnet.
Et pourtant, France 2 nous disait [cf RECTIF] qu'il est fiché S pour fondamentalisme religieux.
Vous me direz, son fils Chérif d'après sa photo avait lui aussi une bonne tête, et pourtant… 
Bon, à un détail près : la tache sombre en haut du front évoque une zebiba, le cal que les musulmans pieux mettent un point d'honneur à se faire à force de mettre leur front au sol lors des prières. On
 la retrouve par exemple chez Marwan Muhammad, ex porte-parole et ex directeur du CCIF qu'on ne présente plus…

cherif

Salafisme ?

Certes, Abdelkrim Chekatt ne porte pas de qamis, de kufi, de séroual. Mais sa barbe longue, justement, et sa moustache taillée, sont un habitus pilaire évoquant le salafisme. Plusieurs hadîths (paroles et actions attribuées à Mahomet, dont la compilation forment la "sunna") préconisent de porter la barbe (et de tailler sa moustache), et les ulémas (les savants de la doctrine musulmane) en font volontiers soit une obligation, soit une recommandation.

Et la couleur rousse de sa barbe, à 71 ans, procède d'une teinture, probablement à base de henné. Là aussi, un hadîth recommande de se teindre la barbe ou les cheveux avec du henné ou du safran pour se distinguer des juifs et des chrétiens. Cette recommandation est en pratique surtout suivie au Pakistan et en Afghanistan, même si Oumar Ould Hamaha, bérabich malien qui a commandé plusieurs groupes djihadistes avant d'être abattu en 2014, était surnommé “Barbe rousse" en référence à sa teinture.
D'ailleurs je vais peut-être essayer, je pense que ça m'irait bien !

Par parenthèse pilaire, de passionnants débats islamiques ont lieu autour des poils péri-anaux, invoquant de grands érudits du fiqh chafiite comme Abou Abbas Ibn Souraydj (3ème siècle de l’hégire), Abou Shama (7ème siècle de l'hégire), ou An Nawanî (le succcesseur d'Abou Shama).
Il faut dire que la question est juste métaphysique : les poils du cul font-ils partie des poils que le Prophète recommande d'enlever conformément à Al Fitra? Si oui, est ce une recommandation ou une obligation ?
Couper les cheveux en quatre est certes l'un des passe-temps favoris des institutions religieuses, mais même les ratiocinations les plus oiseuses de la théologie scolastique médiévale chrétienne sont surpassées !...

Et le bonnet à l'effigie de Che Guevara ?

abdelkrim
S'agit-il de taquîya (dissimulation de la foi, permise par le Coran en cas de contrainte ou de danger) ? Ce concept a été dévoyé depuis les années 1990 par Al Qaïda puis par Daech, en vue de mener des opérations terroristes sans se faire remarquer. Mais en France, ce concept est en quelque sorte tout d'abord implicitement exercé par les musulmans, au contraire, pour s'intégrer dans un État laïc ; même si, depuis également les années 1990, une fraction de musulmans et des musulmanes mettent en avant leur religion dans l'espace public, mouvement initié par les jeunes générations dans un esprit de revanche identitaire.

Bref, chez Abdelkrim Chekatt, ce mélange de salafisme pilaire et de laïcité vestimentaire traduit sans doute un mélange de volonté d'affirmer sa foi, notamment envers la communauté musulmane, et de souci de rester intégré dans la France laïque.

La référence - bien occidentale - à Che Guevara est-elle anodine ? Certes, l'icône du marxisme révolutionnaire est depuis des décennies devenu une image passe-partout.
Mais Che Guevara, c'était la rébellion contre l'impérialisme étatsunien, et plus généralement contre l'impérialisme occidental, c'était le prosélytisme révolutionnaire, c'était la guérilla, l'exécution des adversaires et des traîtres, le sens du sacrifice (son groupe de guérilla pendant la révolution cubaine était baptisé Pelotón Suicida, commando suicide), c'était la promotion d'un « homme nouveau » (hombre nuevo) animé par des idéaux moraux, c'était l'universalisme panaméricain au-delà des frontières. Autant de principes et de positions qu'on retrouve (certes dévoyées dans l'irrationnel) dans le djihadisme. Et j'aime à radoter qu'à partir des années 1980, la faucille et le marteau ont justement été remplacés par le croissant et l'étoile dans les communautés nationales ou intra-nationales de culture musulmane, faute d'alternatives.
Peut-être
 le bonnet à l'effigie du Che est-elle chez Abdelkrim Chekatt ce qu'on appelle dans le jargon psychanalytique une « sublimation » de pulsions destructrices ; mais d'abord il vaut mieux sublimer ce genre de pulsions que de les mettre en acte, et ensuite autant choisir l'image de Che Guevara plutôt que celle de Ben Laden.

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Bon, et Chérif ?

Je ne gloserai pas sur la radicalisation de Chérif Chekatt. Il souffrait manifestement de psychopathie (ou sociopathie, ou personnalité antisociale) : ses comportements déviants remontaient à l'enfance et ses antécédents judiciaires s'accumulaient par dizaines, avec près d'une trentaine de condamnations pour vols, violences, outrages, destructions… Un "bon" délinquant, lui, ne se fait pas pincer chaque fois qu'il commet une infraction. Un manque de cohérence familiale a manifestement favorisé cette évolution délétère, puisque France Info nous dit que ses parents ont divorcé depuis longtemps, et que Le Monde nous disait que son père s'était marié plusieurs fois, que Chérif avait une fratrie de six frères et sœurs, ainsi que six autres demi-frères et demi-sœurs, et que quatre de ses frères étaient aussi des multirécidivistes. Et on a appris qu'un de ses demi-frères a été interpellé lundi 17 décembre à Strasbourg pour vol à main armée. Un demi-frère âgé de… 15 ans ! 

Sa mère, que l'on voit dans la séquence de France 2, portant un hidjab et maîtrisant imparfaitement le français, a dû être dépassée pour élever des enfants dans un monde où elle-même était mal intégrée, lorsque son mari est parti (et peut-être même quand ils étaient mariés, si le métier du père comportait des longs trajets, donc des absences fréquentes).

Stromae - Papaoutai (Clip Officiel) © StromaeVEVO

Bref

Le père nous assure pour sa part considérer Daech comme une organisation de criminels. Je le crois volontiers, c'est pas un truc de sa génération, même s'il est fondamentaliste, et même s'il est peut-être à sa façon "révolté". C'est peut-être comme on dit un salafiste "quiétiste", qui aurait pu être [cf RECTIF plus haut] fiché S parce qu'il existe néanmoins des passerelles entre le salafisme quiétiste et le salafisme djihadiste.

L'état des murs de l'appartement de cet ancien chauffeur-livreur à la retraite montre qu'il ne roule pas sur l'or. Faute de gilets jaunes, peut-être a-t-il fréquenté la mosquée pour trouver du réconfort auprès de gens de sa condition.

L'intervention des parents n'a en tout cas pas donné lieu à des polémiques médiatiques ou à des gesticulations de la fachosphère. Tant mieux pour eux.

J'en profite pour poser dans l'article suivant la question « Que désigne le terme "radicalisation" ? »

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