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Billet de blog 23 déc. 2018

Que désigne le terme « salafisme » ?

Si on veut un titre nigaud à la mode, ça donnerait : « Au fait, c'est quoi le salafisme ? »

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Le mot

Le terme « salafisme » (al-Salafiyya) appelle à un réveil de l'islam. Le terme « salaf » désigne les compagnons de Mahomet (les Sahaba) ainsi que les deux générations qui leur succédèrent.

Définition

Les caractéristiques du salafisme sont la lecture littérale des textes sacrés (Coran et Sunna), la distinction catégorique entre ce qui est licite (halal) et ce qui est interdit (haram) dans tous les domaines de l'existence, le conservatisme en matière de mœurs (statut de la femme, sexualité), l'hostilité envers l'innovation, l'hostilité envers l'associationnisme (cultes accessoires : saints, tombes…), l'hostilité envers le chiisme, le rejet des Gens du Livres (Chrétiens et Juifs).

Le salafisme, comme le fondamentalisme en général, revendique donc non seulement l'orthodoxie, mais aussi l'orthopraxie. C'est ainsi qu'actuellement, on va volontiers reconnaître les salafistes, en tout cas dans la version piétiste :
. à leur barbe non taillée (alors que la moustache, elle, est coupée),
. à leur vêture : qamis (vêtement long) et calotte pour les hommes, jilbab (voire niqab) pour les femmes,
. à la stricte séparation hommes-femmes,
. et à l'insistance sur une série de prescriptions (prières quotidiennes,…) et des proscriptions (aliments haram, alcool, voire musique…).

Contexte historique

Le salafisme trouve ses racines, comme l'islamisme et le fondamentalisme, dans la réaction à la domination occidentale à la fin du XIXe siècle.

Le mouvement salafiste « réformiste » initial développé par Jamaluddin Al-Afghani et Mohammed Abduh incluait un certain modernisme. Si le retour aux sources était prôné, il s'agissait aussi de surmonter l'immobilisme des sociétés musulmanes pour les adapter à la modernité. Puis leur disciple Mohammed Rachid Rida se rapprocha des milieux conservateurs wahhabites à partir des années 20 jusqu'à sa mort en 1935.

Mais le terme « salafisme » tel qu'on l'emploie depuis les années 1980, et surtout 1990, n’a plus grand chose à voir avec le projet des réformistes religieux de la fin du XIXe siècle. Il se réfère à un mouvement littéraliste, rigoriste et puritain s'inspirant d'une des 4 écoles juridiques sunnites traditionnelles, l’école hanbalite, puis du wahhabisme, courants caractérisant l'Arabie saoudite.

Le salafisme se distingue cependant du wahabbisme tel qu'il existe en Arabie saoudite et au Qatar, en ceci que ses branches politiques et djihadistes souhaitent un panislamisme organisé en califat plutôt que des États contrôlés par des rois. À l'instar du mouvement tablighi, le salafisme a une conception transnationale de la « oumma », la communauté mondiale des musulmans.

Courants

On distingue généralement 3 courants :

- Le salafisme quiétiste, ou piétiste, ou missionnaire, qui constituerait la large majorité du mouvement. Sa pratique de l'islam se fait en retrait de la société, et sa façon d'agir est la prédication, l'éducation, la bienfaisance… Exemple : l'ONG « Ligue Islamique Mondiale », financée par l'Arabie saoudite.
A certains égard, le salafisme est comparable à l'évangélisme (au sens d' « evangelicalism ») dans sa version traditionaliste, bien qu'aux USA ce courant soit impliqué politiquement (à droite).

- Le salafisme politique (ou réformiste au sens du salafisme réformiste de la fin du XIXe siècle), qui s'inspire du courant militant politique des Frères musulmans (et est du coup en concurrence avec eux).
Exemples :
            . en Égypte, le parti « Al-Nûr », dont l'alliance salafiste avec les autres partis salafistes (Parti Construction de Développement et Al-Asâla) a recueilli 27,8 % des suffrages exprimés en 2011.
            . à Bahrein : le parti Asalah.

- Le salafisme djihadiste, qui appelle aux armes et à la violence. Il place au cœur de la croyance le djihad armé détaché de tout cadre national.
Al Qaïda et Daech sont les deux mouvements les plus connus.

Le courant quiétiste est le courant majoritaire. L'activité centrale du salafisme est la prédication et la conversion. Les autorités du mouvement salafiste sont typiquement des oulémas, c'est-à-dire des docteurs de la loi islamique. Le salafisme quiétiste reste en retrait de la scène politique et prône une resocialisation religieuse en rupture de l’environnement social.

Comme nous l'avons dit dans l'article « Islamisme », le salafisme fait partie des mouvements «  panislamistes », prônant l'union des musulmans au-delà des frontières des nations, et tend à refuser l'État, volontiers présenté comme héritage colonial. Donc les salafistes ne se retrouvent pas en règle dans la mouvance politique, voire sont plutôt hostiles à l'activisme islamiste politique. Ils critiquent ainsi les Frères Musulmans et leurs émanations pour avoir formé des partis politiques.
On pourrait même dire que le succès du salafisme est lié à l’échec des formations islamistes « classiques », soit réprimées soit récupérées par les pouvoirs politiques.

Difficultés d'identification du courant

Pour prendre deux exemples maghrébins :
- En Tunisie, le mouvement « Ansar al-Charia » se dit salafiste politique, mais est djihadiste pour les autres (et classé terroriste par le gouvernement tunisien).
- En Algérie, dans les années 90, le Front Islamique du salut (FIS) relevait de l'islamisme politique, mais avait une branche armée (Armée islamique du salut). Notons que sa composante salafiste était la plus importante, mais il avait aussi une composante plus nationaliste, tout comme le Groupe islamique armé (GIA), organisation terroriste.

Extension géographique

Le mouvement salafiste s'est développé non seulement au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, mais aussi au Sahel et en Afrique sub-saharienne, ainsi qu'en Asie du Sud et du Sud-est.

Problèmes posés par le salafisme en Europe

Le salafisme a atteint les communautés musulmanes en Europe.

La conception de l'identité promue par le salafisme combine une dimension personnelle rigoriste et exigeante avec une dimension collective exaltante en référence à l'oumma, transcendant les cadres nationaux. Elle va ainsi à l'encontre de l'intégration culturelle, sociale et politique des populations musulmanes au sein des sociétés européennes.

De même, le recours à un islam scripturaire induit un déracinement par rapport à l’islam des générations précédentes, notamment l'islam malékite (Maghreb et Afrique sub-saharienne, source de l'immigration en France) empreint de coutumes locales. D'où, chez les populations musulmanes européennes, une modalité de rupture générationnelle qui s'ajoute à la rupture sociale, et favorise le risque d'embrigadement dans le djihadisme.

Dans l'article suivant, nous aborderons la question du djihadisme.

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