Que désigne le terme « islamisme » ?

Si on veut un titre béotien à la mode, ça donnerait : « Au fait, c'est quoi l'islamisme ? »

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Le mot

Il faut d'abord savoir que le terme « islamisme » a longtemps désigné ce qu'on appelle à présent l'islam, comme le terme « mahométisme », ainsi qu'on emploie les termes « christianisme » ou « judaïsme ».
C'est à partir du début des années 1980 qu'il vint en France à désigner le militantisme islamique, cependant que le terme « islam » allait désigner la religion telle quelle, conformément à l'appellation des musulmans.
On peut y voir en partie les conséquences de la révolution iranienne de 1979.

La définition

Nous avons retenu pour ce terme la signification d'islam politique : l'islam qui entend s'insérer dans la sphère politique, construire une société islamique, faire de la loi religieuse, la charia(1), une loi régissant officiellement la vie publique.

Mais certains ont une définition plus large du terme « islamisme », à savoir l'islam militant (ou « activiste », puisque la mode est aux anglicismes).
Dans cette acception, il comprend :
. en deçà de l'islamisme politique : l'islamisme missionnaire, ou piétiste, ou prédicateur, ou conversionniste (comme les « évangélistes »),
. au-delà de l'islamisme politique : l'islamisme armé ou djihadiste.

D'autres modalités existent, notamment l'activisme médiatique ou l'activisme 2.0 (internet, Facebook, Twitter…). Ainsi en France, le CCIF est un spécialiste de la promotion de l'islam via l'agitation dans les médias, la toile, et les réseaux sociaux.

Manifestation au Pakistan demandant l'application de la charia à l'appel du parti Tehreek-e-Labbaik (octobre 2018) Manifestation au Pakistan demandant l'application de la charia à l'appel du parti Tehreek-e-Labbaik (octobre 2018)

Difficultés d'identification - Fluctuations

En fait le recours à l'une de ces modalités dépend beaucoup des circonstances politiques (comportement du régime au pouvoir) et géopolitiques (situation militaire dans la région).

Les mouvements islamistes peuvent alterner au fil du temps entre l'action missionnaire, l'action politique et l'action armée (ex en Égypte : les Frères Musulmans(2), puis Al-Gama'a al-Islamiyya), ou avoir une branche politique et une branche armée (ex : le Front Islamique du Salut (FIS) en Algérie, le Hamas en Palestine…)

Les mouvements dits « panislamistes » (ou parfois « oummistes ») ne se retrouvent pas en règle dans la mouvance politique, mais soit dans la mouvance missionnaire (pour le tabligh et le salafisme), soit dans la mouvance djihadiste (pour le salafisme), puisqu'ils sont dans la négation de l'État, volontiers présentés comme héritage colonial, et pour l'union des musulmans au-delà des frontières des nations, via la restauration du califat.
Ces mouvements ne cherchent pas tant à convertir les non-Musulmans à l'Islam que les Musulmans à ce qu'ils considèrent et proclament comme étant les conceptions justes de la foi, de la morale, et de la pratique islamique.
Ils militent dans les pays musulmans, mais également auprès des communautés musulmanes européennes. En France, les tablighis ont pénétré les cités dans les années 1980, mais ont été rattrapés puis dépassés par les salafistes à partir des années 2000.

Contexte historique

L'islamisme s'inscrit en quelque sorte parmi les grandes idéologies politiques nées au XIXe siècle.
Il participe souvent des / et aux réactions « anti-occidentales » dans les pays de culture musulmane, ainsi que des / et aux réactions « anti-intégration » dans les pays occidentaux, que ces réactions soient explicites, revendiquées comme telles, ou implicites, relevant d'états d'esprit personnels.
D'une manière génétale, les mouvements islamistes, les mouvements fondamentalistes, et les mouvements salafistes ont vu naissance au XIXe siècle et se sont surtout développés au XXe siècle, opposant un réveil et/ou un retour aux sources de l'islam à la domination occidentale sous ses diverses formes.

L'islamisme partage en quelque sorte des points communs avec le marxisme : remise en cause de l’organisation sociale, application d'un nouveau système de valeurs, appel à l’unité des peuples au-delà des frontières, refus de l'ordre colonial et de l'impérialisme occidental.
Avec le déclin du panarabisme dans les années 1960 puis du marxisme dans les années 1980, l'islamisme va progressivement devenir à partir des années 1990 une idéologie politique et géopolitique populaire pour résister à la domination occidentale, notamment au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.
Sans parler de l'essor du néo-libéralisme économique dans les années 1980, suivi de ses effets indésirables à partir des années 2000 (financiarisation de l'économie, décrédibilisation du politique), laissant un monde de plus en plus déstabilisé sans projet collectif fédérateur.
Dans le monde musulman, le croissant et l'étoile ont en quelque sorte remplacé la faucille et le marteau, qui se sont évanouis de la scène internationale à partir de 1989. La révolution iranienne de 1979 en a été en quelque sorte le premier signe annonciateur.

Dans l'histoire contemporaine (au sens anglo-saxon : depuis la 2ème GM), la première victoire de l'islamisme est chiite : c'est donc l'inattendue révolution iranienne de 1979.

Les suites des « révolutions arabes » de 2011 ont montré que les régimes laïques autoritaires n'avaient pas maîtrisé l'islamisme (Nasser, puis Moubarak en Égypte, Ben Ali en Tunisie, la dynastie Assad en Syrie…), qu'ils aient agi par la répression, la coercition ou la censure, ou bien par l'instrumentalisation, la clientélisation ou la cooptation. Le cas Kadhafi en Libye est particulier, le dictateur ayant prétendu promouvoir à la fois un panarabisme et un panislamisme (selon sa conception très personnelle).

D'une façon générale, si l'islamisme a gagné « socialement » (signes d'orthopraxie dans l'espace privé ou public), l'accession au pouvoir politique reste une autre affaire.

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Exemples de partis islamistes

A l'échelon des pays, citons comme exemples de partis politiques islamistes :
- Des partis liés au mouvement des Frères Musulmans :
. en Palestine, le Hamas (1987)
. en Algérie, le Mouvement de la société pour la paix (MSP ou Hamas), (1990)
. en Jordanie, le Front d'Action Islamique (1991)
. au Koweit, le Mouvement constitutionnel islamique (Hadas) (1991)
. à Bahrein, la Société islamique Al-Minbar, depuis les années 2000
. en Indonésie, le  Parti de la justice et de la prospérité (2002)
. en Mauritanie, le Rassemblement National pour la Réforme et le Développement, ou Tewassoul (2007)
. en Libye, le Parti de la Justice et de la Construction (2011)
. en Égypte, l'éphémère Parti de la justice et de la liberté (au pouvoir de 2011-2014)

- Ainsi que :
. au Pakistan, le parti Jamaat i Islami (1941), et le parti Jamiat Ulema-e-Islam (1945) et sa branche "F" depuis 1988.
. en Turquie, le Parti Justice et Développement (AKP) (2001, au pouvoir depuis 2002)
. au Maroc, le Parti Justice et Développement (PJD) (actif depuis 1997, au pouvoir depuis 2011)
. en Tunisie, le Parti de la Renaissance (Hezb Ennahdha) (1989, au pouvoir de 2011 à 2014)

Rappel : L'Église et l'État

Rappelons pour conclure, car il semble que beaucoup de Français aient la mémoire courte, que jusqu'au concile Vatican II (1962-1965), l'essentiel des promulgations du Magistère catholique ont été des plaintes, des protestations, des mises en garde, des interdictions, des imprécations et des condamnations, par lesquelles il s'ingérait continuellement dans l'espace public et la sphère politique. Le Saint Siège a combattu sans relâche le modernisme, le naturalisme, le rationalisme, le libéralisme, le socialisme, et a sans ambiguité placé les lois de Dieu au-dessus des lois des hommes. Il a incité les Français à ne pas accepter et à combattre la mise en œuvre de la loi de 1905 sur la séparation de l'Église et de l'Etat.

Je l'illustrais dans mon article "Quelques rappels sur notre Sainte Mère l'Église".

Bref, nos amis islamistes, qui s'offusquent que l'État français entende réguler l'expression religieuse, n'inventent rien : ils ont simplement un siècle de retard.

 

Dans l'article suivant, nous aborderons la question du fondamentalisme.

 

Notes

1 : Le terme charia est polysémique. Il peut désigner abstraitement la loi divine, le chemin spirituel, le modèle à suivre, ou se confondre plus ou moins avec le fiqh, qu'on traduit souvent par « jurisprudence » (ce qui peut avoir un sens ad hoc dans les pays régis par la Common Law, mais qu'on devrait traduire dans les pays comme le nôtre, régis par le droit romano-germanique, par « doctrine » ou par « casuistique »). Le fiqh est l'ensemble des règles élaborées par des érudits en se basant autant que faire se peut sur le Coran et la Sunna, c'est la codification de la charia. Ces règles ont cependant une dimension déontique (les normes de la morale) plutôt que juridique (les normes du droit), puisque les 5 qualifications du fiqh comprennent non seulement l’obligatoire, l’interdit et le permis (ou l'indifférent), mais également le recommandé et le désapprouvé.
Il règlemente les détails de la pratique religieuse et des actes de la vie quotidienne, mais également ce qui en France est régi par les codes, notamment civil et pénal.

2 : Les Frères Musulmans, confrérie née en 1928 en Égypte, est l'un des mouvements les plus connus et les plus influents.
Il s'est posé contre le pouvoir britannique, puis contre le nationalisme arabe nassérien, et contre la domination occidentale (et israélienne) en général. Il a essaimé dans un certain nombre de pays musulmans du Moyen-Orient et d'Afrique du Nord.
Le mode d'action privilégié de la confrérie a été l'action missionnaire en faveur d'un islam fondamentaliste (disons qu'elle prône une conquête du pouvoir politique « par le bas »), mais elle a connu divers niveaux de fondamentalisme et diverses formes d'activisme, selon l'époque, selon les branches, selon les dissidences.
Durant les années 1930 et 1940, les trois modalités de l' islamisme se sont confrontées au sein des Frères Musulmans :
- l'activité missionnaire, c'est-à-dire dans la sphère religieuse, éducative et sociale (associations religieuses, mosquées, organisations de jeunesse, organismes de bienfaisance…)
- l'action politique, non pas à l'époque par la création d'un parti, mais par le rapprochement avec les instances du pouvoir ( liens privilégiés avec le Palais royal contre le parti wafd, indépendantiste,  moderniste, laïque et libéral)
- l'action violente, prônée dès la seconde moitié des années 1930, alors qu'était signé en 1936 le traité anglo-égyptien d’alliance militaire, et que sévissait dans la Palestine (également sous mandat britannique) la Grande Révolte arabe de 1936-1939.
Leur relation au pouvoir égyptien a été mouvementée, ponctuée d'assassinats et d'exécutions.
Un des membres éminents des Frères Musulmans, Sayyid Qutb, pendu par Nasser en 1966, développa une doctrine connue sous le nom de "qutbisme", rigoriste, intolérante, takfiriste, djihadiste, réputée avoir influencé Al-Qaïda.
Depuis les années 1970, ils ont renoncé aux actions violentes (à l’exception du combat en Palestine). Les partisans qui ne partagent pas cette position se regroupent dans d’autres structures, comme la al-Gama'a al-islamiyya (Groupe islamique), groupe terroriste, qui a renoncé à son tour à la violence en 2003, et a fondé un parti politique salafiste en 2011.
Depuis les années 1990, ils ont évolué vers un islam moins rigoriste.
Et ils privilégient de plus en plus d'action politique.

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