La nouvelle bataille des Ardennes

Il y avait eu la bataille des Ardennes de 1914. Il y avait eu la bataille des Ardennes de 1944-1945, qui se termina le 25 janvier 1945. Et le 25 janvier 2019, le ministre de l'Agriculture a annoncé la nouvelle bataille des Ardennes. Après l'opération Épervier, l'opération Licorne, l'opération Serval et l'opération Sangaris, voici l'opération Sanglier.

Le vendredi 25 décembre, dans l'émission matinale de France 2 Les 4 Vérités, le ministre de l'Agriculture Didier Guillaume a annoncé publiquement la mobilisation de l'armée dans les Ardennes.

Didier Guillaume- France 2 - 25 janvier 2019 © Jean-Paul Richier

Il s'agit d'une opération visant à exterminer dans les semaines à venir les 500 ou 600 sangliers présents dans une zone dite « de vide sanitaire » à la frontière belge.

La « peste porcine africaine »

Est en cause la peste porcine africaine, ou fièvre porcine africaine, maladie infectieuse très sévère due à un virus, pouvant toucher les sangliers comme les porcs (mais pas les autres animaux ni les hommes).

Cette maladie, originaire d'Afrique sub-saharienne, est apparue en Géorgie en 2007 puis s'est étendue dans le Caucase, en Russie, et dans les pays d'Europe de l'Est et du Centre. Et elle est apparue en Belgique en septembre 2018. Par ailleurs, depuis août 2018, elle est également apparue en Chine, premier producteur mondial de porcs.

Les modes de transmission retenus sont divers : contacts directs entre animaux, mouches piqueuses et tiques (surtout en Afrique), ingestion d'aliments contaminés, ou transmissions via objets (bottes, vêtements, matériel, véhicules…).
Comme il n'existe ni traitement ni vaccin, son apparition chez les sangliers ou chez les porcs donne lieu à des mesures préventives drastiques, dont les tentatives d'extermination des sangliers, et l'abattage préventif systématique des porcs en « zone contaminée ».

En Belgique, le virus avait été identifié pour la première fois le 13 septembre sur des cadavres de sangliers dans le sud, non loin des frontières française et luxembourgeoise. Le 8 janvier 2019, deux nouveaux cas ont été confirmés à un kilomètre de la frontière française.

La peste porcine africaine est particulièrement redoutée des éleveurs de porcs et des pouvoirs publics dans tous les pays concernés, à cause de ses implications locales (abattage massif des porcs dans toutes les zones à risque) et surtout de ses conséquences internationales en termes commerciaux (embargo sanitaire sur les exportations).
En France, les exportations représentent un tiers de la production (essentiellement vers l'UE et l'Asie), et atteignent presque un milliard et demi d'euros en 2017 d'après l'IFIP. Enfin bon, si elles venaient à s'effondrer, il suffirait pour rééquilibrer notre balance commerciale de vendre encore plus d'armes à l'Arabie Saoudite, tant que le massacre de la population au Yémen offre un débouché...

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La FNSEA et le ministère de l'Agriculture, copains comme d'hab

La FNSEA, entre deux appels aux agriculteurs à lui apporter leurs voix pour les élections des chambres d'agriculture en cours, a publié des communiqués alarmants le 14 janvier ou le 23 janvier .

Le vendredi 25 janvier à l'aube, la présidente de la FNSEA Christiane Lambert s'exprimait sur France Info au sujet de la fièvre porcine africaine. Elle déclarait : « Il va falloir passer à la vitesse supérieure. Nous souhaitons que la haute sécurité indispensable dans cette zone soit assurée, quels que soient les moyens employés. S'il faut l'armée, mettons l'armée, mais supprimons tous les sangliers à problème dans cette zone-là. […] Je pense que l'armée avec des moyens suffisants en nombre donnerait la possibilité d'éradiquer vraiment. »

Et peu après dans la matinée, le ministre de l'Agriculture annonçait donc sur France 2 l'intervention de l'armée.

Il faut dire que Didier Guillaume a récemment défendu la filière viticole aussi vaillamment que la filière porcine. Il a fait montre à cette occasion d'une connaissance stupéfiante du dossier, déclarant encore le 23 janvier : « je veux lutter contre l'alcoolisme, contre l'adidadaddictologie »  (l'addictologie est la discipline médicale en charge des addictions), et martelant qu' « une molécule de vin et une molécule de whisky a le même degré d'alcool » (le vin et le whisky sont composés de tas de molécules différentes, leurs degrés alcooliques étant liés à des concentrations différentes de molécules d'éthanol).

Didier Guillaume explique l'alcool © Jean-Paul Richier

Et M Macron ?

Ces jours-ci, Emmanuel Macron est fort proche de son ministre de l'Agriculture.

Le 24 janvier, après une réunion à la mi-journée avec des élus drômois et ardéchois à Valence, Emmanuel Macron s'est rendu à Bourg-de-Péage, petite commune voisine, où il s'est invité vers 18 heures « par surprise » à un « débat citoyen » regroupant 200 personnes à la Maison des Associations. 
Une opération de comm' habile comme il en est capable :
- sa venue était prévue dans la commune, donc d'importants dispositifs policiers étaient déployés ;
- mais sa participation au débat n'était pas prévue, donc il n'y avait pas de mobilisation citoyenne particulière pour l'y « accueillir » ;
- autant notre président est un piètre orateur, autant sa réactivité et sa fluidité verbale en font un excellent communicant lors de séances improvisées comme celles-ci.

Et surtout, il n'allait pas seul en terres inconnues : il était accompagné de deux membres du gouvernement ayant des racines personnelles et politiques dans la Drôme et dans l'Ardèche : Didier Guillaume, ministre de l'Agriculture, et Olivier Dussopt, secrétaire d'État auprès du ministre de l'Action et des Comptes publics (= budget et organisation de l'État).
Didier Guillaume est natif de Bourg-de-Péage, en a été maire, puis président du Conseil général de la Drôme, et est sénateur de la Drôme. Et c'est lui qui avait organisé et conduisait cette réunion où M Macron est intervenu.

Emmanuel Premier, toujours confronté à la colère de la « France périphérique », n'a sûrement pas envie de contrarier la « France rurale », ou en tout cas l'idée qu'il s'en fait.
Donc il s'agit pour lui de faire d'une pierre deux coups : rassurer la FNSEA en sommant Florence Parly de mobiliser ses troupes, qui n'ont bien entendu que ça à faire, et donner aux flingueurs le beau rôle de protecteur du territoire français (avec en prime 100 euros par animal flingué).

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On avait eu droit à l'alliance des chasseurs et des gendarmes mise en place dans l'Oise en 2017, voici le soutien des militaires aux chasseurs !
Après tout, un virus qui vient de Russie, après les épidémies de trolls et de bots, c'est sans doute une affaire de défense nationale...
Allons-z-enfants de la patri-i-e♫♪

The Border Wall

Problème : les sangliers ne sont pas stupides, et réagissent à la chasse intensive en fuyant et en se planquant. D'où l'effet contre-productif (assez habituel dans le cas des réponses cynégétiques) : la chasse risque de favoriser l'extension de la peste porcine africaine. Des études scientifiques en attestent, par exemple Sodeikat et Pohlmeyer (2007), Thurfjell et al (2013) ou Guinat et al (2016).

Mais attention, le ministère de l'Agriculture a prévu le coup. La zone « blanche » de 141 km² où vont être exterminés les sangliers va être délimitée par une barrière de 43 km dans la Meuse et les Ardennes, complétée par une barrière de 57 km en Meurthe-et-Moselle.
La construction de ces clôtures reviendra à plusieurs millions d’euros, mais l'Inaporc, l’interprofession porcine, s'est engagée à prendre en charge un tronçon. Pour éviter un « shutdown » ?

Ironie du sort, ce 25 janvier, Donald Premier a dû provisoirement renoncer à la construction de son mur à la frontière mexicaine et a suspendu le shutdown.

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Barrière dans les Ardennes (Ministère de l'Agriculture, 2019)

 

 

 

 

Barrière au Nouveau-Mexique (Associated Press, 2016)

 

  

Et les animaux, dans tout ça ?

Les considérations économiques, sociales et politiques ont certes leur part de légitimité.
Mais qu'en est-il des premiers concernés, à savoir les sangliers et les porcs ?
La réponse est claire : ce sont les premières victimes.

Qui est responsable de la propagation mondiale du virus ?

Les bactéries et les virus font partie des écosystèmes à tous les niveaux, et les épidémies de maladies infectieuses font partie du cycle de la vie. Cependant, l'homme joue un rôle considérable dans leurs expansions.

Ainsi, si la peste porcine africaine est apparue en Europe ou ailleurs, ce n'est pas parce que des phacochères ou des potamochères ont décidé d'émigrer. Ce sont les humains qui ont transporté des produits animaux contaminés. Concernant l'Europe, la peste porcine est apparue en Géorgie en 2007 suite à la consommation par des cochons d'aliments contaminés provenant d'un bateau ayant transité par l'Afrique.

Les élevages porcins sont-ils indispensables ?

Le porc est la viande la plus consommée au monde, devant le poulet.
Il y a dans le monde au bas mot un milliard de porcs, destinés à être bouffés. Leurs conditions d'élevage et d'abattage sont souvent extrêmement pénibles, alors que ce sont des animaux intelligents et sociables.
La France en abat près de 24 millions par an.

Et, hors la question de la souffrance animale, on connait à présent les répercussions nocives sur la santé de la consommation importante de viande, notamment de charcuterie et de produits transformés, et les répercussions nocives de l'élevage industriel sur l'environnement, soit en rapport avec les déjections (pollution des eaux par l’azote et le phosphore, et de l'air par l’ammoniac et les gaz à effet de serre), soit en rapport avec la surexploitation des surfaces cultivables nécessaire à l'alimentation des porcs (gaspillage de surface au regard de l'apport protéique, déforestation, pollution due aux engrais et aux pesticides).

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Les sangliers sont-ils les ennemis de l'homme ?

Les sangliers sont accusés par les agriculteurs de causer des dégâts aux cultures, par l'ONF de nuire aux forêts en consommant des grosses graines et en arrachant les plants récents, par les éleveurs de causer des dégâts aux prairies, et donc à présent d'être porteurs de germes dangereux pour les cochons, par la sécurité routière de causer des accidents de voiture, et par la SNCF de causer des accidents de train.

Les humains sont toujours en train d'appeler à « réguler » les espèces sauvages, alors que la principale espèce qu'il conviendrait de réguler, c'est l'Homo sapiens. Puisque nous nous disons au sommet de la hiérarchie du vivant, c'est à nous de trouver les moyens d'articuler au mieux nos activités avec celles des animaux sans systématiquement recourir aux tueries. On pourra lire avec intérêt la section consacrée aux sangliers de l'association RAC, ou encore du naturaliste Pierre Rigaux.

Est-il nécessaire de rappeler que si la population de sangliers a considérablement crû en France ces dernières décennies (la FNSEA l'estime à 4 millions, je ne sais pas sur quelles bases), c'est du fait des hommes, soit indirectement par exemple avec les cultures intensives de maïs, soit délibérément avec l'agrainage et le lâcher de gibier pratiqué par les chasseurs.
Est-il nécessaire de rappeler que les accidents causés par les sangliers peuvent être provoqués par des chasses en battues, comme ce grave accident dans le Doubs en octobre dernier ? 

D'ailleurs Christiane Lambert elle-même, la présidente de la FNSEA, déclarait sur Radio Classique à l'aube du 30 août, jour où allait avoir lieu la conférence de rentrée du syndicat, que les chasseurs favorisaient la prolifération des sangliers par l'élevage, les lâchers et l'agrainage, constatait qu'il n'y avait jamais eu autant de sangliers malgré les 700 000 individus abattus chaque année par les flingueurs, et affirmait que « les agriculteurs en ont assez que leurs espaces soient la cour de récréation des chasseurs ».
La veille, un communiqué de la FNSEA intitulé Dégats de sangliers pléthoriques : c'est à l'État de réguler avait déjà déclaré :
« Nous refusons que la régulation soit confiée aux seuls chasseurs dont nous voyons, chiffres à l'appui, l'insuffisance des résultats
[…]
Nous voulons que l'État conserve ses missions régaliennes pour réellement baisser le volume des dégats ».
Bon, et en même temps la FNSEA, toujours très cohérente, réclamait davantage de chasseurs…

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Au fait, comment l'épidémie est-elle arrivée en Belgique ?

Comment le virus a-t-il pu venir d'Europe centrale jusqu'en Belgique, alors qu'aucun cas n'a été détecté en Allemagne ? Deux hypothèses s'affrontent :
- la « thèse du sandwich polonais », c'est-à-dire l'ingestion par des sangliers de restes de nourriture provenant d'un pays de l'Est, abandonnés dans la poubelle d'une aire d'autoroute ou jetés sur des bas-côtés ;
- l'importation de sangliers en provenance de pays de l'Est par des chasseurs belges.

La seconde hypothèse est officiellement laissée de côté, faute de preuves formelles et pour ne froisser personne. Cependant, les médias belges ont dès le début reçu un certain nombre de témoignages l'étayant, par exemple ici ou .

D'ailleurs en France, le 30 août 2018, la présidente de la FNSEA, toujours elle, s'était inquiétée des risques de transmission de la peste porcine africaine au motif que certaines sociétés de chasse importaient des sangliers d'Europe de l'Est pour leurs élevages de gibier. Tiens tiens…

Bref,

Outre ma préoccupation envers les animaux, j'avoue être inquiet pour les soldats français réquisitionnés pour collaborer avec les chasseurs.

En effet, les battues aux sangliers sont en France grosses pourvoyeuses d'accidents mortels entre chasseurs…

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