Didier Raoult, charlatan ?

Ce titre n'est ni une diffamation au titre de l'article 29 de la loi du 29 juillet 1881, ni un "appel à la haine" passible de la loi Avia : c'est juste une référence à l'article 39 du code de déontologie médicale.

[Suite de L'étude du Lancet sur l'hydroxychloroquine ]
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Comme prévu, Didier Raoult a réagi dès le 25 mai, dans son enyoutubage hebdomaire, à la publication du Lancet sur la vaste étude allant à l'encontre de l'efficacité de l'hydroxychloroquine/azithromycine dans le cadre du COVID-19.

Comme prévu, sa réaction a été à la hauteur de la probité rationnelle qu'on lui connaît.
On remarquera en passant que Son Altesse Hydroxychloro King était à cette occasion un peu plus agité que d'ordinaire…

Raoult le 25 mai : c'est moi qu'ai raison, na ! © Jean-Paul Richier

Comme d'habitude, dès que quelque chose ne va pas dans son sens, c'est qualifié de "fou" ou de "délirant". Félicitons-nous en tout cas qu'Ubu-Raoult se soit orienté vers l'infectiologie plutôt que la psychiatrie…

Son seul argument est la soi-disant réalité observable.

A ceci près que les Homo sapiens fonctionnent sur la base d'intuitions, de préjugés, de parti pris, et d'une quantité de biais cognitifs, tant dans leurs manières de penser que dans leurs manières d'agir, et qui n'ont rien à voir ni avec la sincérité ni avec l'intelligence.
C'est ainsi que les marabouts, les chamanes, les exorcistes et autres quimboiseurs peuvent être convaincus de leur efficacité.
C'est ainsi que les médecins français ont prôné le clystère ou la saignée durant des siècles.
C'est ainsi que durant l'épidémie de grippe de 1918, on a vanté les vertus curatives et préventives du rhum (bon, à tout prendre, je préfère une bouteille de rhum à un clystère…)

Je n'ai aucun mépris envers les thérapies utilisées par les sociétés "traditionnelles". D'ailleurs Lévi-Strauss, un ethnologue respectueux des peuples qu'il côtoyait, a décrit de façon brillante dans un article de 1949 ce qu'il a nommé "l'efficacité symbolique".

Seulement, nous ne sommes pas dans une société "traditionnelle".
Si un guérisseur fait une étude sans groupe comparatif, il va conclure en se caressant la barbe : « Écoutez, moi j'ai vu 10 000 personnes, qui souffraient de troubles digestifs, de maux de tête persistants, de démangeaisons nocturnes, de palpitations, de douleurs cervicales, de troubles conjugaux, 90 % m'ont dit qu'elles étaient guéries, sans compter celles qui ne sont pas revenues me voir parce qu'elles étaient guéries, alors si vous voulez, écoutez, les messieurs je-sais-tout qui me disent que ma pratique n'a pas de fondement rationnel, si vous voulez, il faudrait qu'ils sortent de leur délire et qu'ils se confrontent un peu à la réalité ».

La médecine basée sur les preuves, l'"Evidence based medicine" (EBM), développée à partir des années 1980, a permis de clarifier la situation et de mettre de côté les traitements au seul effet placebo, ainsi que l'"Eminence Based Medicine" façon Raoult.

L'intuition, la sérendipité, voire la capacité à penser à contre-courant sont des qualités qui font avancer la médecine (et la science en général), mais à condition de se confronter à la validation et à la réfutation.

Il est assez cocasse de voir ce personnage, qui se targuait de la somme de ses publications scientifiques, balayer à présent d'un revers de main le monde de la littérature scientifique :

Raoult le 25 mai et sa comparaison bidon © Jean-Paul Richier

Raoult sait qu'il surfe sur une vague protestaire, et il en profite.
Ce n'est pas un hasard si les zélateurs de Raoult se recrutent chez les anti-macroniens.
Mais autant je laisse bien volontiers les affidés de la droite dure voire extrême trottiner derrière lui comme des caniches, autant je suis effondré de voir autant de partisans de la vraie gauche et/ou de l'écologie tomber dans le panneau.

On peut être méfiant vis-à-vis des "médias généralistes", leur poignée d'éditocrates et leurs experts de plateaux interchangables. La distance, voire l'agacement d'une partie de la population à leur encontre s'est confirmée depuis une quinzaine d'années. Et l'irritation a sans doute pris de l'ampleur au fil de la crise du COVID-19, avec des médias qui ont radoté à qui mieux mieux, en plus en se remettant pour beaucoup en mode "ORTF".

Mais dire des "journaux de recherche médicale" qu'ils se sont éloignés du "vrai monde" en les comparant aux "médias généralistes", c'est juste une imbécillité démagogique.
Par définition, la recherche doit s'éloigner de "la réalité tangible" du quotidien pour déboucher sur des nouvelles données au moyen d'expériences reproductibles ou d'analyses multifactorielles, sans quoi elle tourne en rond en se mordant la queue.

Certes, le noyautage de la recherche médicale par le complexe pharmaco-industriel, lobby à la puissance financière redoutable, est un vrai problème. Mais le piège est justement de tomber dans le faux dilemme : "si je suis contre Big Pharma, alors je suis pour Raoult !"

Bref,

Même si des études fiables attribuaient une certaine efficacité au protocole HCQ/ASI, Raoult, en vantant son élixir sur les réseaux sociaux et en le distribuant comme un médecin forain dans son IHU, alors même que les bénéfices n'étaient qu'une hypothèse, s'est comporté comme un charlatan au sens de l'article 39 du code de déontologie médicale, qui est inscrit dans le code de la santé publique.

charlatan
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[A suivre : Didier Raoult, gâteux ? ]

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