Tir mortel de la police sur Shaoyao Liu : les réactions

Les suites de l'affaire Shaoyao Liu conduisent à s'interroger sur le vécu des personnes d'origine chinoise en France.

(suite de Le tir mortel sur Shaoyao Liu confirme que la police peut gravement déraper)
 
Les réactions

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La réaction de ce que les médias appellent par simplification la «communauté chinoise» a été vigoureuse. 
 
On peut lire ou écouter des réactions d'immigrés chinois ou de citoyens français d'origine chinoise dans de nombreux médias. (par exemple dans cet excellent billet de Doan Bui sur le site du Nouvel Obs)
 
Des rassemblements de protestation ont eu lieu, certains très tendus comme celui devant le commissariat du XIXème arrondissement lundi 27 mars au soir. Le rassemblement devant l'hôtel de ville de Paris, mercredi 29 mars au soir, reflétait toujours la colère contre la police.
 
Autre fait peu fréquent : l'événement à été relayé dans les médias chinois, comme ici, ici ou , mais aussi sur Xinhua, l'agence de presse chinoise (ici en VF), ainsi que sur la chaîne nationale publique CCTV (par exemple ici)
 
Enfin, last but not least, Pékin s'est exprimé mardi 29 par la voix de deux des porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Lu Kang, et Hua Chunying. Ils ont exigé que Paris fasse toute la lumière sur cette affaire, et assure la sécurité et les droits des ressortissants chinois. L'intervention de Hua Chunying a été relayée sur CCTV.

Pourquoi cette intervention officielle de la Chine ?
La Chine semble particulièrement attentive à ses ressortissants à l'étranger. Lorsqu'un de ses ressortissants est en difficulté en France, le consulat chinois est disponible et coopérant, ce qui est loin d'être le cas de tous les consulats.
Parmi les facteurs intervenants, il y a sans doute l'insécurité des touristes asiatiques en séjour à Paris, qui sont volontiers la cible des délinquants.
Il y a aussi sans doute la volonté du gouvernement chinois de montrer à ses ressortissants à l'étranger qu'il veille sur eux, afin que ceux-ci et leur famille continuent à se sentir liés à la Chine.
 
 
L'agression mortelle de Chaolin Zhang il y a huit mois
 
Cette affaire fait suite à l'affaire Chaolin Zhang, qui avait provoqué des réactions semblables  en août et septembre 2016: le 7 août 2016, ce Chinois de 49 ans, alors qu'il marchait avec un ami à Aubervilliers, avait fait l'objet d'une agresson particulièrement violente par trois jeunes qui voulaient dérober le sac de son compagnon, et était mort après plusieurs jours de coma.
Les trois jeunes, âgés de 15 à 19 ans, avaient été identifiés grâce à des caméras de surveillance, interpellés fin août, et incarcérés.
Ils avaient reconnus s'en être pris à un Chinois parce que la rumeur veut qu'ils aient beaucoup d'argent sur eux.
Une réputation de friqués et une violence disproportionnée, ça ne vous rappelle rien ? L'affaire Ilan Halimi était certes bien plus sordide, mais les points communs sont incontestables.
 
Les médias français ont suivi cette affaire, mais étaient à l'époque beaucoup plus intéressés par les polémiques autour du burkini.
Pour une fois, ce sont les médias de droite qui ont pointé le racisme dont pouvaient être l'objet ces personnes d'origine étrangère, et le peu d'intérêt que cela suscitait. (voir par exemple ce billet assez juste de Causeur).
 
 
Une « communauté » négligée ?
 
Les personnes de lignée asiatique souffrent de l'inattention des associations et des médias quant aux attaques dont elles font l'objet.
 
Je ne mentionnerai que l'intervention de cette jeune youtubeuse bien française, début septembre 2016, dont les préoccupations sont habituellement beaucoup plus «légères», mais qui se montre solidaire :
 
Racisme anti-asiatique, pourquoi personnes n'en parle? #ZhangChaolin mort pour rien. © Caroline Mia

 
Les personnes de nationalité chinoise ou de lignée chinoise sont généralement exemplaires quant à ce qu'il est convenu d'appeler le respect de l'ordre public. Elles sont généralement bien adaptées dans la société française, travailleuses, discrètes, évitant les conflits.
Ce ne sont pas des clichés, ce sont de simples observations socio-anthropologiques.

Entendons nous bien, je ne dis pas que ce sont pour autant des enfants de chœur, il peut exister des réseaux commerçants redoutables, il peut même exister des réseaux de trafic ou de blanchiment. Mais ce n'est pas par hasard que les médias ne s'intéressent à la « communauté chinoise » qu'à l'occasion du Nouvel An chinois.
 
Ces personnes peuvent donc avoir l'impression que les facultés d'adaptation et de résilience dont elles font preuve finissent paradoxalement par se retourner contre elles, que la France ne prête pas attention aux difficultés auxquelles elles sont confrontées.
 
A l'occasion de l'agression mortelle d'août 2016, un bon nombre de personnes d'origine chinoise, et plus généralement asiatique, ont rapporté ainsi être en France l'objet d'un racisme.
Voir par exemple cet extrait de France 24 en date du 1er septembre 2016.
Ou encore ce témoignage également en date de début septembre : Mon quotidien de Chinois à Aubervilliers
 

D'un racisme l'autre
 
Ceci peut a priori étonner, car si des préjugés bébêtes envers les Asiatiques persistent encore chez certains Français, ces préjugés ne donnent pas lieu à des comportements ouvertement racistes.
A moins que le racisme envers les personnes d'origine asiatique partage d'autres points communs avec l'affaire Halimi ?...
 
On notera qu'à aucun moment il n'y a eu de précisions dans les médias sur les trois agresseurs, alors que l'un d'entre eux était majeur.
 
Avançons sur la pointe des pieds,nous sommes sur Mediapart.
A moins que… Tenez, je vais citer Mediapart
 
Un article en date du 20 août d'Aurélie Delmas, journaliste à Mediapart, titrait La communauté chinoise d'Aubervilliers en colère contre le racisme
. On lit dans le chapeau :
« La mort après une agression d'un couturier à Aubervilliers a réveillé le sentiment de révolte de la communauté chinoise, face au silence qui entoure le racisme dont elle se dit victime depuis des années. Un racisme qui se traduirait de plus en plus fréquemment par des violences physiques. »
. Et au sein de l'article :
« Le commerçant, arrivé en France en 1991, souligne à plusieurs reprises la "colère froide" ressentie par la communauté. « On ne va pas brûler des voitures ou des magasins. Mais une mort, c'est une mort. »
 
Comment ? On n'est pas plus avancé ?

Ah, pardon, je voulais citer la *version anglophone* de cet article : 'Cold fury' mounts over racist attacks on Chinese population in Paris suburbs, mise en ligne une semaine plus tard.
. On lit dans le chapeau :
« The death earlier this month of a Chinese man after he was assaulted in the Paris suburb of Aubervilliers has sparked furious protests from the local Chinese and South-East Asian populations, which are increasingly the target of gratuitous violence and robberies by gangs of youths of other ethnic origins. »
. Et au sein de l'article :« Zhou, a businessman who arrived in France in 1991, referred several times to a "cold fury" in the Chinese community. "We do not go burning cars or shops," he said in a veiled reference to the youths of surrounding rundown city suburbs with large populations of North African and West African origins, and who are implicated in many of the attacks"But a death is a death [...]" »

Allo, Edwy, pourquoi tu tousses ?
 
Attention : il n'est pas question de tomber d'un racisme à l'autre et de stigmatiser les populations d'origine nord-africaine ou ouest-africaine.
D'une part, ceci ne concerne qu'une petite minorité de jeunes crétins qui par leur conduite font du tort à leurs propres « communautés ».
D'autre part, ceci peut s'expliquer (je ne dis au aucun cas « s'excuser ») par l'éternel mécanisme du report de la discrimination dont on est soi-même l'objet sur d'autres populations minoritaires (de même que nombre de Français défavorisés ou d'Américains défavorisés, se sentant délaissés, vont retourner bêtement leur rage vers les immigrés ou les descendants d'immigrés).

Halim Mahmoudi Halim Mahmoudi

En guise de conclusion

En tout cas, ce grave dérapage de la BAC a deux effets :
- un effet inattendu : elle rapproche la « communauté » chinoise des « communautés » qui ont d'ordinaire peu d'atomes crochus avec elle, mais qui sont habituées aux relations difficiles avec la police.
- un effet attendu : elle rapproche dans la même justification les deux frères ennemis que sont les deux principaux syndicats de policiers.

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