Les 7 péchés capitaux des Gilets jaunes

Quels autels sacrés les Gilets jaunes ont-ils donc profanés ? Depuis trois mois et demi qu’ils occupent la scène publique, de quels sacrilèges, de quelles hérésies les « Jojo le Gilet jaune », les « sans-dents » et autres « gens qui ne sont rien » se sont-ils rendus coupables pour devoir subir une telle violence policière, judiciaire, médiatique, politique et symbolique ?

Les 7 péchés capitaux, Jérome Bosch © DR Les 7 péchés capitaux, Jérome Bosch © DR

« Mais qu’est-ce que vous demandez en fait ?! », s’enquiert une journaliste de BFMTV auprès de la Gilet jaune qui vient d’offrir au président de la République un collier agrémenté d’un mini gilet jaune, lors d’une « séquence surprise », dans le cadre d’un « Grand débat au féminin », en Gironde, le 28 février (ICI). Cadeau qu’Emmanuel Macron a refusé de porter, se souvenant peut-être du sort funeste d’un autre monarque, Louis XVI, qui, invité à l’Hôtel de ville de Paris, trois jours après la prise de la Bastille, accepta d’épingler à son chapeau la cocarde tricolore.

« Foule haineuse », « poujadistes », « factieux », « chemises brunes », « fascistes », « nazis », « racistes », « antisémites »,… entre autres injures lancées pour disqualifier et même déshumaniser un mouvement populaire… soutenu depuis trois mois et demi par deux Français sur trois (ICI). Et quasi systématiquement, la même tactique. Par exemple : un Gilet jaune antisémite = tous les Gilets jaunes sont des antisémites. Rapportée à l’Académie française, par exemple, cela pourrait donner : un raciste, l’académicien Alain Finkielkraut = tous les académiciens sont des racistes (lire les articles de l’Union juive pour la paix ICI et d’Alain Badiou ) !...

Une répression policière et judiciaire d’une violence et d’un arbitraire jamais vus depuis la guerre d’Algérie (ICI et ), une loi scélérate pour étrangler le droit de manifester (ICI)… L’absence de scrupules, la démesure et la férocité des moyens mis en œuvre pour juguler le mouvement des Gilets jaunes laissent perplexe. Pourquoi tant de haine ?

PEUR PANIQUE

La réponse est à chercher dans la question posée par notre journaliste de BFMTV: « Mais qu’est-ce que vous demandez en fait ?! » À quoi les Gilets jaunes pourraient répondre : « TOUT ! ». Un « tout » dans le droit fil historique du célèbre pamphlet « Qu’est-ce que le Tiers-État ? », de l’abbé Sieyès, paru en janvier 1789 en prélude à la convocation des États généraux, et dont les mots, au prix d’une actualisation d’autant plus troublante qu’elle est aisée, sonnent en 2019 aussi forts, justes et clairs qu’alors :

« Qui donc oserait dire que le Tiers-État n’a pas en lui tout ce qu’il faut pour former une nation complète ? Il est l’homme fort et robuste dont un bras est enchainé. Si l’on ôtait l’ordre privilégié, la nation ne serait pas quelque chose de moins, mais quelque chose de plus. Ainsi qu’est-ce que le Tiers-État ? Tout, mais un tout entravé et opprimé. Que serait-il sans l’ordre privilégié ? Tout. Mais un tout riche et florissant. Rien ne peut aller sans lui, tout irait infiniment mieux sans les autres. » (ICI)

De quoi glacer le sang de la France des riches, cette lie de la société qui a fait sécession ; de quoi faire paniquer leurs fondés de pouvoir et leurs affidés.

UNE MYRIADE DE DÉBATS

Depuis le 17 novembre, au fil des jours d’un mouvement à l’inédite endurance, sur les ronds points, dans les manifestations, dans les lieux de réunion les plus divers (salles municipales, locaux prêtés par des syndicats, Maison du peuple à Saint-Nazaire ICI…), à l’occasion de coordinations locales ou nationales comme à l’Assemblée des assemblées à Commercy (ICI et ), lors de réunions citoyennes à l’initiative de collectifs de Gilets jaunes, par le biais de consultations transrégionales à l’initiative de groupes locaux, comme celui des Gilets jaunes de Carcassonne qui font circuler un questionnaire contenant pas moins de 67 revendications regroupées en 5 rubriques, sur les réseaux sociaux bien sûr mais aussi dans des feuilles et des radios locales, comme ces Gilets jaunes de Chalette-sur-Loing (ICI)… on débat !

Loin des regards des médias mainstream qui préfèrent relayer et amplifier à satiété la campagne de dénigrement permanente du pouvoir, le mouvement des Gilets jaunes est le tremplin d’une libération de la parole de centaines de milliers de citoyen-nes (dont une bonne moitié de citoyennes !), qui ressemble à s’y méprendre à des États-généraux.

Significatif, à cet égard, et bien malgré son initiateur, est le « Grand débat » lui-même : quoique borné et phagocyté (ICI), il est littéralement submergé par des interventions « hors cadre » et les revendications portées par les Gilets jaunes, au grand dam des élus qui en prennent souvent pour leur grade et n’en peuvent mais.

Pour offrir un espace central au foisonnement d’idées en cours, inspirée d’expériences similaires locales, à la Réunion, en Provence-Alpes-Côte d’Azur et Midi-Pyrénées, une plateforme Internet nationale, le Vrai débat (ICI), a été lancée, le 10 janvier dernier, par un collectif d’une dizaine de Gilets jaunes venant de plusieurs régions.

Au 4 mars, moment de la clôture de la première phase de la consultation consacrée à la collecte des revendications, le Vrai débat à rassemblé près de 50 000 utilisateurs uniques, pour plus de 112 000 contributions et un million de votes. Sans préjuger de la synthèse de la consultation, les revendications qui rassemblent le plus d’avis favorables confirment la rupture idéologique des Gilets jaunes avec la doxa néolibérale.

 

Une effervescence qui n’a pas échappée à la classe dominante. À qui on peut faire confiance au moins sur un point : elle sait lire ce qui dans un mouvement contestataire met radicalement en cause sa domination. Là est l’explication de l’ultra violence physique, verbale et symbolique à l’encontre d’un soulèvement populaire aux 7 péchés inexpiables.

 

Péché N°1

VAINQUEUR

Le 10 décembre 2018, en annulant la taxe carbone qui a déclenché le mouvement des Gilets jaunes, en reculant sur la hausse de la CSG pour les retraités les plus modestes, en concédant un effort pour le pouvoir d’achat d’une petite partie des bas salaires (par une entourloupe en forme de bricolage sur la prime d’activité), et quelques autres mesures, pour un total de 10 milliards d’euros sur le budget de l’État, Emmanuel Macron a cru en finir.

Trop peu, trop tard. Non seulement la suite a montré qu’il s’est complètement trompé, mais la victoire éclair du mouvement des Gilets jaunes (une première depuis le retrait du contrat première embauche (CPE), sous la pression de la rue, par Jacques Chirac, en avril 2006 !), victoire partielle au plan revendicatif mais victoire politique et symbolique incontestable, a sérieusement compromis la mise en œuvre de son programme.

Depuis, freiné dans son élan qu’il croyait irrésistible, sommé par ses maîtres de l’oligarchie de reprendre la main et vite, durement atteint dans sa fatuité éléphantesque, discrédité par le scandale Benalla, « Jupiter » joue la carte de la terreur : les gilets jaunes doivent capituler ou ils seront écrasés. Objectif en soi tout autant que pour l’exemple. Criminaliser et punir. Aucune compassion pour les victimes d’une guerre sans merci. Il faut que tous ceux qui voudront s’opposer à la politique du président des riches, dans les trois années à venir, sachent le prix à payer en gazages, crânes fracassés, yeux crevés, mains arrachées, morts et embastillements. Problème : le mouvement des gilets jaunes n’en finit pas de « s’essouffler » et, pourtant, toujours pas de dernier « acte » à l’horizon… (ICI)

 

Péché N°2

ÉCOLOSOCIAL

Depuis l’acte 1 des Gilets jaunes, l’écologie punitive et antipopulaire a pris un sérieux coup dans l’aile. Rien dans ce que disent et écrivent les Gilets jaunes ne vient conforter l’idée que la transition écologique leur est étrangère, mais, et c’est là que commence le cauchemar de la classe dominante, ils veulent que les efforts à produire soient équitablement répartis. Or plus on est riche et plus on pollue.

Comme l’écrit l’économiste Jean Gadrey, d’Alternatives économiques (ICI) : « Cela s’observe dans la plupart des enquêtes dont on dispose sur le sujet. Les plus aisés sont les principaux pollueurs au niveau mondial. » Mais pas les principaux payeurs : en France, « on peut affirmer sans trop de risque que la taxe carbone pèse plus de 4 fois plus sur le budget des 10% les plus pauvres que sur celui des très riches ».

Pas de transition écologique sans justice sociale et fiscale. C’est tout le sens du mot d’ordre des manifestants Gilets jaunes : « L’ISF d’abord ! » (d’autant plus que les quatre milliards d’euros supplémentaires dus à la hausse de la taxe carbone en 2019 devaient finir quasi intégralement dans le budget de l’État...) Et celui de la remise en cause des cadeaux macroniens aux grandes entreprises, avec le CICE, et aux très riches, avec la flat tax.

Les Gilets jaunes ne demandent pas « moins d’impôts », mais comme il est joliment formulé dans le Vrai débat, ils veulent « que les gros paient gros, que les petits paient petit ! ». Plus ou moins pêle-mêle encore, du « retour à 14 tranches de l’impôt sur le revenu », la « lutte contre l’évasion fiscale » et « l’emprisonnement des fraudeurs fiscaux », en passant par la « chasse à la fraude patronale » à « la baisse de la TVA pour les produits de premières nécessité », etc., la plupart des grandes mesures de justice sociale et fiscale sont dans les cartons de Gilets jaunes.

Selon la doxa médiatique, trop occupés à leur survie (version douce), les « Jojo le Gilet jaune », les « sans-dents » et autres « gens qui ne sont rien » se désintéresseraient de l’écologie et de l’avenir de la planète, apanage des classes moyennes éduquées. Cliché de classe qui ne résiste pas à l’examen. Là encore, il suffit d’aller à la rencontre des Gilets jaunes ou d’écouter leurs porte paroles pour se convaincre du contraire.

Ainsi le chapitre écologie du Vrai débat fourmille d’idées, de la généralisation de l’agriculture bio, la restauration des petites lignes ferroviaires et la gratuité des transports en commun, le développement des services publics, … à de vraies sanctions financières pour les entreprises pollueuses, la taxation des produits polluants, la suppression des emballages plastiques, l’établissement d’un grand plan de sauvegarde des espèces en voie de disparition…

 

Péché N°3

CITOYEN

Les Gilets jaunes ne séparent pas « le » social et « le » politique. Aux oubliettes le « partage des tâches » stérile entre syndicats et partis ! Démarrant sur le refus d’une hausse des taxes sur les carburants, les Gilets jaunes en sont presque immédiatement venus à revendiquer plus de justice sociale et une plus juste répartition des richesses, pour, dans la foulée, remettre en cause les privilèges de la caste politique et exiger une démocratie réelle, plus directe, avec des droits d’initiatives populaires allant de pair avec le contrôle de la représentation.

Parce qu’ils ne sont pas bridés par un syndicalisme castré par le soit disant « dialogue social », parce qu’ils sont ignorés, méprisés par des partis et des élus fossilisés par leur conception élitiste, privative et archaïque de la politique, les Gilets jaunes ont spontanément formulé leurs objectifs comme un tout,. Comme leur vie, comme la vie elle-même. Où la possibilité d’une vie matérielle décente est indissolublement liée à la participation véritable des citoyens aux affaires de la cité.

 

Péché N°4

DÉMOCRATE

À leur manière, les Gilets jaune réactualisent l’utopie démocratique défendue par Cornélius Castoriadis : « Il y a la merveilleuse phrase d’Aristote : “Qui est citoyen ? Est citoyen celui qui est capable de gouverner et d’être gouverné.” Il y a des millions de citoyens en France. Pourquoi ne seraient-ils pas capables de gouverner ? Parce que toute la vie politique vise précisément à le leur désapprendre, à les convaincre qu’il y a des experts à qui il faut confier les affaires. Il y a donc une contre éducation politique. » (ICI)

C’est contre cette pseudo-démocratie dite « démocratie représentative », un oxymore, que s’élèvent les Gilets jaunes quand ils plébiscitent le RIC (référendum d’initiative citoyenne), quand ils appellent à la convocation d’une Assemblée constituante et, plus généralement, imaginent une batterie de mesures visant à contrôler les représentants, s’assurer de leur intégrité, interdire leur professionnalisation…

 

Péché N°5

RADICAL

Les Gilets jaunes ont de la suite dans les idées. Tabou des tabous, l’Europe ou plutôt cette Union européenne là. Retour du refoulé ? En tout cas, comme la majorité des Français-es qui ont dit non au traité constitutionnel européen lors du référendum du 29 mai 2005, les Gilets jaunes gardent un souvenir cuisant de l’entourloupe antidémocratique qui s’en est suivie, avec, à l’instigation de Nicolas Sarkozy, l’adoption par le parlement français du traité de Lisbonne de 2007, copie conforme du précédent. Sans doute aussi le martyre du peuple grecque n’est-il pas absent des esprits.

Mais surtout, il n’échappe pas à la sagacité d’un nombre croissant de Gilets jaunes que quasiment toutes leurs revendications sont incompatibles avec les traités européens et le maintien de la France dans la zone euro ! Reflet de cette prise de conscience grandissante, s’agissant de l’Union européenne, les propositions plébiscitées sur le site du Vrai débat sont, dans l’ordre, « le Frexit pour recouvrer notre création monétaire et annuler la dette publique », « sortir des traités européens », « quitter la zone euro » pour « plus d’Europe mais autrement ».

 

Péché N°6

LIBERTAIRE

Rien à faire, les Gilets jaunes restent irréductiblement réfractaires à la verticalité. « Les Gilets jaunes vont-ils réussir à s’organiser ? », rabâchent, en forme de sommation, les éditocrates et autres chiens de garde. On les voudrait dans le rang, avec des chefs bien comme il faut, à l’instar des pontes syndicaux ou des politiciens : prévisibles, dociles, domestiqués, parfaitement inoffensifs. « L’entrée en politique » ? Un bide.

Rien à faire, le mouvement des Gilets jaunes reste à l’image de la Toile par laquelle il né et s’épanouit depuis. Horizontal, décentralisé, constitué de groupes autonomes mais unis par une révolte, dans l’action, et des revendications communes qui ne cessent de s’affiner. Et si coordination il y a, elle prend pour l’heure la forme d’une Assemblée des assemblées initiée par les Gilets jaunes de Commercy.

Mais, à travers le rappel à l’ordre vertical, ce qui est visé c’est l’ensemble des mouvements sociaux possibles à venir, dans l’éducation, la santé, la fonction publique, là où sont prévus les 100 milliards de réduction des dépense publiques, mais aussi le secteur privé, la jeunesse, les chômeurs, etc., dont le pouvoir et le patronat redoutent comme la peste que l’exemple des Gilets jaunes fasse tâche d’huile. Avec des directions syndicales qui, au mieux, comme celle de la CGT, appellent à l’action en baillant (à l'exception de Solidaires), le risque majeur pour l’oligarchie est que surgissent des coordinations dans le salariat du public comme du privé. Et là, se sera une autre paire de manche.

 

Péché N°7

RAYONNANT

Si, depuis des décennies, études et sondages constatent le rejet de la mondialisation capitaliste par la majorité des Français, en particulier parmi les classes populaires qui en sont les principales victimes, à travers son action et ses revendications, le mouvement des Gilets jaunes vient donner corps à l’idée qu’un autre monde est possible. En quelques semaines, la « pensée unique », le fameux TINA (There is no alternative) (ICI) ont pris un sacré coup de vieux. Tel un vaisseau en perdition, la fameuse hégémonie culturelle analysée par Antonio Gramsci, soit la domination idéologique indispensable à la classe dominante pour maintenir sa férule sur la société toute entière, prend l’eau de toute part. Touché mais pas coulé, certes, mais si c’était le seul apport du mouvement des Gilets jaunes, ce serait déjà considérable !

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Déstabilisé, durablement affaibli, ridiculisé y compris au plan international, Emmanuel Macron, a choisi une stratégie d’écrasement du mouvement des Gilets jaunes et de diversion avec son « Grand débat ». L’avenir proche dira si l’Adolphe Thiers de l’oligarchie a fait un bon calcul.

Du côté des syndicats et des partis, trop nombreux sont encore ceux qui se tiennent à distance d’un soulèvement dont ils ne voient, au mieux, que les ambiguités, et les contradictions, quand ils ne se laissent pas convaincre par une campagne de diffamation menée, comme un seul homme, par des médias quasiment entièrement entre les mains de 9 milliardaires. Ce qui, soit dit en passant, devrait leur mettre la puce à l’oreille…

Nombreux aussi, fort heureusement, sont les militant-es syndicaux, politiques, associatifs et bien d’autres qui partagent le combat des Gilets. Mais ce qui manque encore le plus cruellement, pour que l’effervescence des idées drainée par le mouvement des Gilets jaunes se transforme en une marée irrésistible, c’est l’engagement dans une lutte commune des quartiers populaires (c’est commencé), des classes moyennes éduquées, en particulier les étudiants et les lycéens (c’est commencé), et, surtout, l’entrée en scène massive et décisive des salarié-es du public comme du privé (c’est possible).

« Pensez printemps ! » nous invitait le candidat Macron, à la fin d’un de ses meetings électoraux. Avec plaisir !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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