Oser lutter, oser vaincre

Au début du mois de juin 1968, dans le souffle encore brûlant de la plus grande grève générale avec occupation des entreprises que la France ait connu, les ouvriers de l’usine Renault à Flins (78) se battent contre les CRS envoyés par le gouvernement pour les contraindre à reprendre le travail. « Oser lutter, oser vaincre, Flins 68 », film documentaire de Jean-Pierre Thorn, le 3 mai, à Paris.

 © Affiche Atelier des Beaux Arts 1968 © Affiche Atelier des Beaux Arts 1968

 (Extrait du film) Des ouvriers à des CRS : « Pourquoi vous venez aujourd'hui avec des fusils, des matraques ? Nous, nous sommes les mains vides... Douze ans de chaîne, vous savez, le soir on rentre, pas de vie de famille, pas du tout, hein... Oui, je crois que ça devrait repartir sur un mouvement presque général, parce que ce truc-là de ce matin pour arriver à reprendre une usine avec les flics dehors, ben ça va faire du bruit dans le pays... Ou alors je ne comprends plus... On mangera quinze jours de patates à l'eau s'il le faut, mais on tiendra encore… »

 

 © Affiche Atelier des Beaux Arts 1968 © Affiche Atelier des Beaux Arts 1968
Au début du mois de juin 1968, le gouvernement choisit de reprendre de force les usines occupées. Le 4, les grévistes de l’usine Renault de Flins brûlent les urnes pour empêcher un vote sur la reprise du travail. Le 6, les CRS défoncent les grilles de l’usine avec leurs blindés et l’occupent. Le 7, plusieurs milliers d’ouvriers rassemblés devant l’usine refusent toujours de reprendre le travail et imposent aux dirigeants syndicaux la présence active des étudiants révolutionnaires venus leur prêter main forte. Les CRS  chargent, matraquent et gazent ; les ouvriers et les étudiants ripostent avec des cailloux.

S’en suivent plusieurs jours d’une guérilla, dans les champs autour de l’usine, durant lesquels la police se livre à une chasse à l’homme particulièrement brutale qui indigne la population. Jusqu’à ce lundi 10 juin où, pour échapper aux gendarmes qui le poursuivent, un lycéen maoïste, Gilles Tautin, 17 ans, se jette dans la Seine et s’y noie. Contraints de reculer face à l’émotion suscitée par ce drame, le gouvernement et la direction de Renault rendent l’usine aux ouvriers qui en reprennent l’occupation jusqu'au 17 juin, où ils décident de reprendre le travail à une courte majorité.

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Jean-Pierre Thorn : « Ce film a été réalisé - alors que j'avais 21 ans - dans le cadre des États généraux du cinéma (toute une profession en « grève active » mettant ses outils de production aux côtés des ouvriers, étudiants et paysans). « Oser lutter, oser vaincre » est resté une source d'information - de première main - sur la puissance du mouvement ouvrier (après 1936 qui fut la plus grande grève ouvrière, trop souvent occultée par les médias) avec la prise de conscience révolutionnaire d'une partie non négligeable de la jeunesse ouvrière à la pointe du mouvement. 

Une fois le film monté, il a existé parce qu’il y avait une demande sociale énorme. Toutes les semaines, il y avait une projection. Je passais mon temps à vérifier les bobines, les réparer… Il y avait une soif de revenir sur 68, et on avait les seules images, la télé n’avait pas filmé. J'ai tenté dans ce film d'inventer une forme d'écriture cinématographique « épique » qui épouse le souffle de l'histoire mais qui - peut-être aujourd'hui - par son lyrisme excessif, ses analyses simplistes, son absence de nuances, dit finalement quelque chose aussi de la « folie » de notre génération sans rien renier nos combats.

Ce film a été à l'origine de ma décision ultérieure de quitter le cinéma pour m'embaucher, 8 années, comme ouvrier OS à l'Alsthom Saint-Ouen. Cela m'a permis de mieux capter les nuances, la complexité et les contradictions de la condition ouvrière. Le film que j'ai réalisé 10 ans après - « Le dos au mur » - est en quelque sorte l'anti « Oser Lutter, Oser Vaincre, Flins 68 » que j'ai alors retiré de circulation durant les quasi 20 années qui ont suivi. Aujourd'hui je pense au contraire qu'il est nécessaire de revoir ce film avec le recul du temps. »

« Oser lutter, oser vaincre, Flins 68 », le film documentaire (noir et blanc, 1h32), de Jean-Pierre Thorn (ICI et sur ce blog), est projeté le jeudi 3 mai, à 20 h, en présence du réalisateur, par la Cinémathèque du documentaire au Centre Pompidou à Paris, dans le cadre du cycle « Être(s) au Travail : 1967-68-78… Le cinéma au travail » (programme complet, jusqu’au 6 juillet, ICI).

 

Sont également programmés, dans le même cycle 

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VENDREDI 4 MAI, 17h 

En présence de Bruno Muel

• Classe de lutte (Groupe Medvedkine de Besançon) France, 1968, noir et blanc, 38 minutes 

Le premier film réalisé par les ouvriers du Groupe Medvedkine. Il suit la création d’une section syndicale CGT dans une usine d’horlogerie par une ouvrière dont c’est le premier travail militant en 1968. Comment Suzanne réussit à mobiliser les autres femmes de l’entreprise, malgré la méfiance des dirigeants syndicaux et les intimidations du patronat. 

• Nouvelle société n°5 - Kelton (Groupe Medvedkine de Besançon) France, 1969-1970, noir et blanc, 8 minutes 

Les conditions de travail dans l’horlogerie Kelton-Timex : les ouvrières travaillant comme des marionnettes, les évanouissements, les accidents et en guise de prime de la « Nouvelle Société », Sylvie Vartan venant chanter à l’atelier… 

•Avec le sang des autres (Bruno Muel ) France, 1974, couleur, 50 minutes 

Une descente aux enfers. La chaîne chez Peugeot. Son direct et image simple, assourdissante image. C’est là l’essentiel de l’empire Peugeot : l’exploitation à outrance du travail humain ; et dehors, cela continue. Ville, magasins, supermarché, bus, distractions, vacances, logement, la ville elle-même : horizon-Peugeot. 

VENDREDI 4 MAI,  20h 

En présence de Jean-Denis Bonan, Richard Copans, Guy-Patrick Sainderichin et Jean-Pierre Thorn 

• La Grève des ouvriers de Margoline (Cinélutte) France, 1973, noir et blanc, 41 minutes 

La première grève victorieuse en France des sans-papiers de l’entreprise Margoline de Nanterre et Gennevilliers en mai 1973 pour leur régularisation et la reconnaissance de leurs droits de salariés. 

• Petites têtes, grandes surfaces - Anatomie d’une grande surface (Cinélutte)France, 1974, noir et blanc, 36 minutes 

Des caisses aux réserves, le travail des employés du magasin Carrefour est filmé, notamment celui des caissières, révélateur des mécanismes du commerce et de rapports de classes et de sexe. Aux propos de cadres, expliquant le fonctionnement de l’hypermarché et son système hiérarchique, s’ajoutent ceux de caissières rétives au mode d’exploitation de la main-d’oeuvre féminine. 

DIMANCHE 6 MAI, 17h 

En présence de Michel Andrieu, Jacques Kebadian et Marcel Trillat 

• Ce n’est qu’un début (ARC) réalisé par Michel Andrieu, France, 1968, noir et blanc, 10 minutes 

Grèves, manifestations et affron-tements saisis par les caméras de l’ARC (Atelier de Recherche Cinématographique), principal filmeur de mai 68. Dans le feu de l’action, les images reçoivent l’urgence, l’énergie et les secousses des événements 

• Le Premier Mai à Saint-Nazaire (Hubert Knapp et Marcel Trilla) France, 1967, noir et blanc, 24 minutes 

En ce 1er mai à Saint-Nazaire, une grève de plus de deux mois se termine sur les Chantiers de l’Atlantique, chez Sud- Aviation et les sous-traitants. Le film témoigne de la solidarité et de l’élan nés du mouvement - le patronat a consenti à une augmentation salariale. Sans doute trop empathique, le film fut censuré. 

• Le Droit à la parole (ARC, sous la direction de Michel Andrieu et Jacques Kebadian) France, 1968, noir et blanc, 52 minutes 

Dans la continuité de Ce n’est qu’un début (dont on retrouve ici des images), Le droit à la parole répond à la même urgence mais est réalisé dans une position plus analytique et narrative ; l’enjeu est ici que les étudiants refaisant le monde se mettent à dialoguer avec la classe ouvrière. 

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