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Billet de blog 1 mai 2020

SE DEPLACER APRES LE CONFINEMENT : PEDALER ET MARCHER

Demain, dé-confinement. Au menu : masque et distanciation sociale. Comment l’appliquer dans des transports publics bondés ? La solution à court terme: pédaler et marcher. Les rues sont trop petites pour tout ce qu’on y fait ? On va prendre l’espace nécessaire sur la chaussée, sans aménagement, à la place de stationnements ou d’une file de circulation.

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Les vélos à Bogota dès 2012 © jean-pierre charbonneau

Marcher dans les rues vides a quelque chose de magique. Certes subsiste encore cette angoisse légère d’un côtoiement trop proche, le fond de culpabilité d’être sorti plus tard que l’heure qui était accordée. Mais quelle jolie expérience que ces feuilles nouvelles d’un vert éclatant, que cette douce sensation du soleil sur la peau. Peu de voitures, peu de passants, l’espace public est à nous.

« Je sors de la ligne 13 du métro parisien. Comment peut-on accepter d’être serrés comme des sardines ? Et ceux qui me collent et que je colle le subissent matin et soir !».

Même chose à certaines heures dans le tram à Bordeaux ou Montpellier, dans les bus à Nantes ou Vaulx-en-Velin. C’était il y a peu, l’histoire des urbains d’«avant », qui bougeaient sans cesse et sont presqu’à l’arrêt. Seuls se déplacent à présent « les essentiels », absolument nécessaires à la vie collective, à la santé : les éboueurs, les soignants, la police…

Demain, dé-confinement. Au menu : masque et distanciation sociale. Mais comment l’appliquer dans des véhicules bondés ?

« Dès le redémarrage, je reprends ma voiture ! ».

C’est ce que l’on constate en Chine, que l’on redoute ailleurs. Si la propension à des mouvements presque browniens est certes remise en cause, chacun ne va pas se réveiller tout à coup sédentaire. Se déplacer moins pourquoi pas. Mais beaucoup le font pour aller au travail. Faisons l’exercice d’imaginer notre futur très proche. Le nombre de passagers sera, dans le bus, contingenté. Car il faut bien entre eux garder la bonne distance. Il est donc à prévoir de longues queues aux arrêts. Comment les accueillir quand les trottoirs sont déjà trop étroits ?

Pas de problème. On va prendre sur la chaussée l’espace nécessaire. Les rues sont déjà trop petites pour tout ce qu’on y fait ? Et bien on va supprimer une file de circulation ou de stationnement.

« Il n’empêche. Les temps d’attente seront plus longs et les bus moins performants. Non seulement je mettrai une demi-heure de plus mais serai entouré de gens masqués. Je prends ma voiture ! »

Depuis des années, les politiques publiques cherchaient à promouvoir les transports en commun. Avec plus ou moins de réussite. La nouvelle donne remet cela en question, au moins à court terme. Car leurs performances en effet vont être diminuées. Le risque alors d’un retour en arrière est réel, au moment où tout devrait être fait au contraire pour faciliter la transition écologique. Pour que l’on soit moins dépendant des énergies fossiles. On a presque retrouvé la qualité de l’air, redécouvert le silence. Sommes-nous prêts à nous en séparer de nouveau ? De tous les enjeux invoqués par la crise, celui-là assurément n’est pas le plus facile. On ne peut et ne doit pas retourner en arrière et il faut à tout prix éviter le recours massif à la voiture. Elle encombrerait de nouveau les villes, polluerait et éloignerait d’une évolution vertueuse.

Alors comment faire car il y a urgence ?

« La solution à court terme, c’est de pédaler et de marcher. »

Les transports publics vont sortir affaiblis. Mais le vélo en effet est une réponse efficace, peu coûteuse et quasi immédiate. Efficace car il permet des distances assez longues. Les sceptiques y adjoindront un moteur électrique. L’exemple des pays du Nord est à ce titre convaincant : depuis un demi-siècle, les citadins l’utilisent. Et le Danemark n’est pas un pays tempéré, chauffé par le soleil tout au long de l’année. Le vélo est peu coûteux car, au contraire des autos et des transports publics, il n’oblige pas à construire des infrastructures lourdes. En revanche il a juste besoin d’un peu de place. 

Pas de problème. Il suffit de prendre, dans les rues de nos villes, l’espace nécessaire. Où ? Sur la chaussée, sans aménagement, à la place de places de stationnement ou d’une file de circulation. On le propose déjà, pour raisons sanitaires, pour les humains marchant appelés les piétons*. Beaucoup de villes en France et dans le monde aussi ont lancé des initiatives qui ressemblent à celle-ci. New-York ou Berlin, Bogota ou Montpellier créent en ce moment un vaste réseau, utilisant en partie les voiries existantes.

Econome, facile à mettre en œuvre, rapide, un tel système peut être développé tout de suite.

« J’habite à la campagne, dans un petit village. Il est à 20 kilomètres et mon activité est proche de la cité. Comment je dois faire, acheter des tennis, aller travailler en trail ? ». Plusieurs solutions.

Déjà, les pistes cyclables peuvent être développées sur les voiries existantes à l’échelle du territoire large qui entoure la ville. L’aire métropolitaine comme l’on dit quand on est urbaniste.

Mais si l’on habite vraiment loin (5 kilomètres se font aisément en cycle), on pourra faire le chemin depuis chez soi en auto. Ensuite on la laissera aux portes de la cité, dans des endroits repérés, sécurisés et équipés. On y trouvera des réparateurs, des distributeurs de matériel sanitaire et…des vélos. Où accueillir de tels lieux ? Ce ne sont pas les parkings qui manquent, aux limites des secteurs urbanisés. Où trouver des vélos ? Si l’on veut répondre vite à la demande, on pourra mobiliser les vélos en libre-service, peut-être ceux des loueurs de cycles, utilisés seulement pendant deux mois par an…On sait organiser des manifestations, de grands évènements, faire appel à des matériels, des compétences sophistiquées, mobiliser en un temps record des budgets importants…Et on ne saurait pas mettre en place un tel système ? Prenons exemple sur les solidarités qui se sont créées durant la crise !

« Les citadins ne pourraient pas s’adapter ? ».

Plus le vélo sera populaire, moins il y aura de personnes dans les bus et les trams. La distanciation sera alors facile pour les personnes empruntant les transports publics. Ne négligeons pas non plus la prise de conscience qui a vu tout un chacun à l’arrêt dans son salon.

« Ce serait plus simple de prendre sa voiture pour aller jusqu’à son lieu de destination ? ».

Il ne s’agit pas d’obliger mais de donner les conditions pour que pédaler soit performant, que les conditions sanitaires soient assurées et que nous préparions l’avenir. Convenons que l’espace pris sur la chaussée pour cycles et piétons va rendre la circulation plus difficile. Un choix délibéré, contre-nature avec ce qui guida les collectivités en France depuis des décennies. D’autant qu’une partie de l’activité de la ville -les livraisons, l’approvisionnement, les services de sécurité…- continuera à se faire par les rues.

La transition des mobilités est nécessaire, la rendre possible est à notre portée. Etre en arrêt total est autrement perturbant ! Les comportements commencent à changer, la conscience est là que nous sommes tous concernés. Il a bien fallu s’adapter du temps des grèves, les cyclistes alors ont tenu le haut du pavé, avec les piétons certes. Justement, la marche aussi peut être retrouvée car il est désagréable de se déplacer sur des trottoirs étroits, au milieu du bruit, de la pollution. Mais si la rue est pacifiée, si l’air y est meilleur, la lumière plus belle…

Permettre la marche à pied, favoriser les vélos, rendre sécure l’utilisation des transports publics oblige à retrouver de l’espace. Il existe mais est encombré de voitures en circulation ou en stationnement. On doit en distraire une partie par des moyens simples et peu coûteux. A cette condition, cette transformation majeure peut être réalisée dès maintenant. Elle est faisable, efficace et vertueuse et préparera l’avenir, quand on aura expérimenté ce que l’on aura mise en place et en aura tiré les leçons. 
« Alors allons-y !»

« Oui mais vous continuez à créer des parkings nombreux dans la ville, les entreprises continuent à avoir des exigences absurdes en termes de stationnement, il faudrait rapprocher les lieux d’activités des logements, créer des quartiers mélangeant les deux… ».

Tout cela est vrai. Mais il faut bien commencer. Des prescriptions trop générales n’auront pas de résultats avant longtemps. Alors que des solutions existent aujourd’hui et que les réponses sont attendues maintenant. Peu à peu, elles seront complétées, amendées, à partir de ce qui aura été engagé. On pourra tirer les leçons du télétravail, expérimenter les horaires décalés. Ici et maintenant. L’occasion ne doit pas être manquée d’une approche réaliste plutôt que de se laisser impressionner par les promesses à paillettes de slogans comme les smartcities. D’autant que le futur ne sera peut-être pas si facile que cela.

« C’est simple, c’est rapide, et ça peut rapporter gros ! ».

Et nous n’avons parlé que des déplacements des citadins, pas de la logistique, des livraisons, des approvisionnements, des circuits courts ou longs…Ce sera peut-être pour plus tard, ou pour d’autres !

*« les espaces publics après le confinement »

https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-charbonneau/blog/300420/les-espaces-publics-apres-le-confinement?fbclid=IwAR3Nx1X2HC2PCZJ-8FPElTawRgLszsr20Qiv3Bi7tMIHiIC92LabxDc2zrY

« Les vélos à Copenhague », écrit en 2008

https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-charbonneau/blog/260608/le-velo-copenhague

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