Les espaces publics après le confinement

Dès à présent et pour un temps indéterminé, une question se pose aux collectivités : comment permettre la distanciation sociale dans des trottoirs trop étroits. Il va falloir les adapter. Comment ? Il y a de l’espace dans les rues, utilisé pour les automobiles. Alors on va retirer une file de circulation ou de stationnement et faire passer, à la place, les piétons ou les vélos, ou les deux.

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Les petits oiseaux chantaient peut-être mais on ne les entendait pas. Marcher au milieu de la rue était agréable mais chaque fois la voiture derrière klaxonnait. La pandémie a tout chamboulé. On entend les oiseaux, on a la rue pour soi. Au dé-confinement va-t-il falloir oublier ce que nous avons regagné ? Oublier que les individus ont des corps, que ces corps ont une existence et une manière de se mouvoir qui nécessite de l’espace ? Que les individus vivent en société qui, elle-aussi, en a besoin pour exister ? Sur ce sujet au moins on se prête à espérer que rien ne sera plus comme avant. En tout cas, dès les premiers jours et pour un temps indéterminé, une question crue se pose aux collectivités : la distanciation sociale devra être rendue possible. Les espaces publics étaient-ils conçus pour cela ? Pas vraiment, les trottoirs sont souvent trop étroits, même pour que deux poussettes se croisent, obligeant l’une des deux à rouler sur la chaussée. Sans parler des personnes handicapées.

Adapter les espaces publics est nécessaire mais pas dans cinq ans ou dans dix ans : maintenant.

« Alors allons-y ! ».

Comment ? Il y a de l’espace dans les rues, mais il est utilisé en priorité pour la circulation et le stationnement. Déjà, on va retirer une file de circulation ou de stationnement et faire passer, à la place, les piétons ou les vélos (ou les deux). Ils pourront ainsi marcher (ou rouler) sur une largeur convenable et s’assurer d’une bonne distance entre eux. Un tel choix aurait été précieux « avant » pour permettre aux corps de se mouvoir normalement. Il était alors impensable, il est à présent une obligation sanitaire.

« Pourquoi ne l’a-t-on pas fait « avant » ? »

La question est juste. La réponse ? Arbitrer entre les usages automobiles et le confort des piétons donnait lieu à des discussions sans fin. La voiture était prioritaire et les techniciens et les élus en charge de l’aménagement souvent s’auto(sic) censuraient. Il y avait bien quelques rues piétonnes mais pour les autres, elles étaient souvent dans le même état que dans les années 70, au temps de l’explosion des voitures en ville.

« Alors profitons du contexte de la contrainte sanitaire pour adapter les rues à nos vies ! ».

Très bonne idée. Si l’on s’y prend bien, se préoccuper de la santé physique dans les espaces publics peut permettre de faire très vite ce que nous ne parvenions pas à réaliser : redonner aux piétons, aux individus, seuls ou en groupes, leur place dans des espaces publics confortables. Où vont aller les voitures en stationnement ? Dans les innombrables lieux prévus pour cela, parkings enterrés ou non, et qui sont rarement pleins à toute heure.

« - Ils ne sont pas devant chez moi ! 

- Peut-être faut-il renoncer à certains avantages au bénéfice du groupe. Pour vous y rendre, vous prendrez les trottoirs élargis, marcherez en toute sécurité et profiterez de l’ambiance apaisée de la ville.

- Il faudra payer !

- C’est le prix à payer pour répondre à l’enjeu de santé publique. N’est-ce pas la santé de notre société qui est en jeu aussi ? Bon, continuons… ».

A pied, on dépasse bien sûr le périmètre de sa propre rue et se rend d’un quartier à un autre. Pas de problème !

Il suffit de créer, à une échelle plus large et selon la même méthode, un véritable réseau de vastes parcours piétons. On peut le faire maintenant, rapidement et à peu de frais, avec les moyens dont nous disposons. Il suffit de le décider et de l’organiser. Il était impossible de le mettre en œuvre depuis 30 ans ? Mais c’était « avant ». Cette révolution douce est tout à coup à notre portée. Trop cher ? Il est parfaitement possible de réaliser ces changements d’usages à des coûts faibles. Les grandes villes, d’ailleurs, s’y mettent en utilisant des mobiliers simples pour protéger les espaces libérés. Du fait des enjeux sanitaires immédiats, Milan, Bogota, Grenoble et bien d’autres collectivités s’y sont engagées. Elles anticipent ainsi des évolutions qui, expérimentées, analysées se consolideront peut-être plus tard pour transformer définitivement les espaces publics et donc la vie urbaine.

Mais on ne fait pas que marcher dans une ville. On va faire ses courses aussi. Pas de problème !

Il suffit de faire la même chose et d’enlever les voitures devant les magasins.

« Même devant chez le boulanger, devant le bureau de tabac ? »

Ils pensaient que, sans parking devant leur vitrine, leur chiffre d’affaire s’effondrerait. Pour l’instant ils sont, comme tout le monde, à l’arrêt. Si la crise perdure ou revient (ce que personne ne peut dire), on aura en tout cas libéré de l’espace pour attendre, pour se croiser, pour discuter aussi. Et s’il y a beaucoup de commerces ? Il peut être envisagé de retirer tout le stationnement ou la circulation, en adaptant la réponse au terrain bien sûr. Les chalands viendront alors faire leurs emplettes en toute sécurité en empruntant des trottoirs élargis dans des rues apaisées.

« Et les écoles, elles qui font tant débat en ce moment ? »

A l’intérieur, les responsables et les enseignants sont les mieux placés pour trouver des solutions. A l’extérieur ? Il est parfaitement possible, comme évoqué auparavant, de libérer de grands parvis devant les entrées, voire de fermer la rue. Elle ne sera plus alors utilisée qu’à pied, pour les parents, les enfants, les riverains et les passants. Même scénario devant la Mairie, la Poste, le Centre social, chez le médecin…C’est une sorte de géographie d’un territoire qui se dessine ainsi, non pas une figure abstraite mais qui révèle les usages et les principaux services locaux. Auparavant primaient les dimensions fonctionnelles. Cette représentation spatiale donne à voir la manière dont on vit, avec les autres.

« Et comment je fais pour prendre mon bus, mon tram ? ». 

Pas de problème ! Le principe est aussi de libérer l’espace nécessaire devant les arrêts et de l’utiliser pour accueillir les files d’attente. Car celles-ci vont s’allonger du fait de la distanciation, et les temps d’attente seront plus longs. On prend les transports en commun pour aller travailler, se rendre au lycée…Ils seront sévèrement perturbés. Se déplacer est un des autres sujets que la crise va radicalement changer. Nous avons esquissé la manière d’adapter les espaces publics. La prochaine fois, nous évoquerons la mobilité et il sera question de bus, de trams, de vélos, d’autos. Et toujours d’espaces urbains, et toujours d’adaptations.

Où l’on voit que l’on passe d’un urbanisme planifié, normé, encadré à l’obligation de répondre à des situations nouvelles, concrètes, auxquelles on ne peut échapper. Comme si l’enjeu sanitaire, faisant prendre conscience de la nécessité d’intégrer dans l’espace public le corps humain, devenu ainsi un acteur incontournable des politiques publiques. Comme si l’urbanisme consistait aussi à prendre le réel tel qu’il est et à le transformer pour le rendre un peu meilleur en utilisant les moyens dont on dispose. Non pas des réponses renvoyées à des temps futurs qui seraient, grâce à nous, forcément meilleurs. Mais, sans attendre, des réponses concrètes, pragmatiques et qui font appel à une intelligence des situations immédiates. Ceux qui ont eu à trouver des masques de protection contre le virus n’ont pas fait autrement.

 

Revue Tous Urbains (mars 2013) « Faire beaucoup avec peu, vite et bien ». 

https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-charbonneau/blog/160813/faire-beaucoup-avec-peu-vite-et-bien

« C’est moins cher et c’est pas triste » dans Tous Urbains N°9 (mars 2015).

https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-charbonneau/blog/171114/cest-moins-cher-et-cest-pas-triste

« Les aménagements d’anticipation » (juin 2007)

https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-charbonneau/blog/290420/des-le-debut-des-annees-2000-les-amenagements-danticipation?

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