Bolivie 2018 : la dictature en marche

Les membres du Mouvement pour le socialisme (MAS) sont des convertis sans foi, ils sont devenus démocrates par opportunisme, mais en réalité leur vocation c’est le pouvoir, pur et dur.

 

Dans le lot des chroniques de cette fin d’année 2017, j’ai choisi de traduire celle d’Agustín Echalar Ascarrunz[1] parue le 31 décembre dernier dans le quotidien Página Siete. Ce n’est pas forcément la meilleure ou la plus tranchante, mais je me reconnais dans son ton désabusé, et dans l’idée qu’après tout, une partie des boliviens ne sont pas choqués par la manière dont Evo Morales s’accroche à la présidence, fut-ce au mépris de la Constitution qu’il a fait rédiger et approuver au forcing en 2009.

Et même si les scandales se multiplient, si la conjoncture économique est défavorable, si le mécontentement est croissant, si les protestations s’enchaînent, si les sondages ne font plus de lui un gagnant assuré de toute élection à venir, il ne semble pas être en danger.

La rébellion des personnels de santé du secteur public, médecins en tête, qui a pris la forme d’une grève ininterrompue et de manifestations de rue (abondamment gazées), depuis plus de quarante jours, en offre l’illustration. En dépit d’un large soutien populaire et de l’appui d’autres ordres professionnels (avocats, ingénieurs…), le gouvernement  joue ouvertement le pourrissement en comptant sur la grogne des usagers. Il orchestre une campagne calomnieuse. Il vient d’impulser la création d’un ordre des médecins parallèle et il a passé contrat avec le régime cubain afin qu’il envoie un contingent de personnels de santé pour briser la grève de leurs collègues boliviens. 

Il est donc difficile d’augurer une protestation massive. Et même si Evo Morales venait à perdre les élections de 2019, il dispose d’un tel pouvoir qu’il pourrait en invalider le résultat et continuer à gouverner à la manière du régime vénézuélien.  De plus, en l’état actuel des choses, son successeur éventuel ne pourrait prendre appui sur aucune majorité parlementaire – les partis politiques d’opposition sont rivaux et en charpie – ni sur aucune institution publique, car toutes sont profondément gangrenées et asservies au régime actuel.  Enfin, les cocaleros du Chaparé, arrimés aux trafiquants de cocaïne dont dépend leur survie en tant que producteurs, conforment maintenant un bloc économique et politique incontournable, très difficile à intégrer dans une démocratie entièrement à réinventer.

S’il y a une leçon à tirer de cette évolution politique, c’est qu’il ne faut pas laisser une dictature s’installer. Lorsqu’elle est en place, il devient très difficile et très coûteux de la faire cesser.

 

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2018 sans appétit 

…Tout laisse à penser qu’Evo Morales restera au pouvoir après le 22 janvier 2020. Il peut gagner l’élection à laquelle, selon la Constitution, il n’a pas le droit de se présenter, et s’il ne gagne pas il trouvera le moyen d’habiter son horrible palais[2].

Il a démontré depuis longtemps qu’il n’a aucun scrupule à se contredire. Il peut affirmer un jour qu’il a eu un enfant, le lendemain qu’il ne l’a jamais eu, et que cette naissance est une invention de l’opposition, bien qu’il soit allé le reconnaître dans un bureau du Registre civil[3]. Il peut dire qu’il accepte les résultats du referendum qu’il a organisé[4] …et les nier le jour suivant.

Depuis ses débuts de syndicaliste et d’homme politique, Evo Morales est le champion de la dissimulation (fingimiento).  Soutenir que la coca n’est pas la cocaïne, dans une région où les feuilles  produites par les membres des fédérations syndicales qu’il préside sont précisément destinées à fabriquer cette drogue, est une gigantesque mystification.

Pour  simuler, pour affirmer une chose et son contraire, il faut une énorme dose de cynisme, et le président et ceux qui l’entourent n’en manquent pas. Au début de l’année 2017, quand l’eau manquait à La Paz, le ministre de la présidence  affirmait que le passage du rallye Paris-Dakar servait la décolonisation du pays  (comment peut-on être aussi méprisant à l’égard de son public pour oser une telle absurdité !).  C’était, en fait, un spectacle sportif nuisible, suivi par les plus frustes des habitants du pays, de tous  les milieux sociaux, et une dépense de 4 millions de dollars

Un cran de plus dans le cynisme a été franchi  en novembre dernier, avec la sentence du Tribunal Constitucional Plurinacional[5]. Il ne s’agissait plus de défendre un caprice sportif coûteux, mais il en allait de la vie même du pays. Utiliser l’accord sur les droits de l’homme de Costa Rica pour défaire la Constitution, et  affirmer dans un même mouvement que les résultats du référendum de 2016 étaient respectés, nous conduit à conclure que ceux qui nous gouvernent ont franchi les limites de la logique et de la décence.

Comme l’a affirmé dans son livre mon ami Fernando Molina[6], les gens du MAS sont des convertis (conversos) sans foi, ils sont devenus démocrates par opportunisme, mais en réalité leur vocation c’est le pouvoir, pur et dur, qui, cela dit en passant, est la source de (presque) toute la corruption.

Demain, je me lèverai sans avoir l’envie de me réveiller. Une nouvelle année commence et je n’entrevois aucune perspective agréable pour mon pays. Je n’accuse pas l’opposition, comme c’est la mode, parce que je sais qu’un des premiers pas d’un projet dictatorial est précisément de l’anéantir. Mon pessimisme va bien au-delà : je crois que de nombreux boliviens sont encore fascinés par ce régime, ou au moins ne le perçoivent pas comme délictueux ; ils ne voient rien de néfaste à la permanence au pouvoir d’une personne et de son entourage.

2018 sera, comme on disait il y a longtemps en d’autres lieux, une année moyenne pire que 2017 et meilleure que 2019. Imaginez-vous amis lecteurs avec quel entrain les gens iront voter en 2019? Peut-on voter lors d’élections illégitimes ? Et si on n’y va pas, est-ce que ce ne sera pas pire encore?  Et notre âme dans tout cela ?

Non, je n’ai pas envie de me réveiller demain.

Agustín Echalar Ascarrunz

 

 

[1] http://www.paginasiete.bo/opinion/agustin-echalar-ascarrunz/2017/12/31/2018-ganas-164927.html

[2] Une énorme tour de 28 étages en construction, en plein cœur de la ville.

[3] Voir mes billets précédents : https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-lavaud/blog/210316/derriere-le-zapata-business-faire-sa-pelote-sur-le-dos-de-l-etat-bolivien; https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-lavaud/blog/050416/la-chola-des-pieds-nickeles

[4] Référendum du 21 février 2016 pour modifier la Constitution de 2009 en supprimant la clause limitant à deux le nombre des présidences successives pour un même candidat. La proposition est rejetée par 51,5 % des votants.

[5]  Sentence du Tribunal Constitucional Plurinacional (TCP) du 28 novembre 2017 qui rend possible la candidature d’Evo Morales pour un quatrième mandat présidentiel consécutif.

[6] Fernando Molina, Conversión sin fe. El MAS y la democracia, La Paz, Eureka, 2007.

 

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