Bolivie: l'invasion du territoire indigène et parc protégé Isiboro Sécuré

La spoliation du Territorio Indígena Parque Nacional Isiboro Sécure (TIPNIS) permet de montrer comment le concept de «double pensée», inventé par George Orwell dans son roman 1984, s'applique à la politique environnementale bolivienne.

Les informations relatives au Territorio Indígena Parque Nacional Isiboro Sécure (TIPNIS), aussi clairsemées qu’elles soient, donnent une idée précise de la manière dont le gouvernement bolivien traite la question environnementale et les indigènes qui peuplent les territoires protégés.

Rappelons d’abord qu’en août 2011, après que les autorités du pays eurent annoncé leur intention d’ouvrir une route de plus de 300 kilomètres au milieu du TIPNIS pour unir le département de Cochabamba à celui du Beni, les organisations indigènes organisèrent une longue marche protestataire depuis Trinidad (Beni) jusqu’à La Paz (600km et 3000m de dénivelé). En dépit d’une répression policière sévère le 25 septembre dans la localité de Chaparina (Beni)[1], les marcheurs, soutenus par diverses organisations de défense des droits des indigènes et de l’environnement, parvinrent à atteindre la capitale. Et la pression populaire fut telle que le gouvernement dut stopper son projet.  Mais quelques mois plus tard les planteurs de coca occupant légalement une zone du parc, le polygone 7, largement assistés par les pouvoirs publics, armèrent une contre marche dont le gouvernement prit prétexte pour remettre en question sa reculade. Dès lors la répression s’abattit sur les leaders des indigènes et des ONG ayant soutenu les protestataires : leurs organisations furent divisées et leurs sièges occupés, tandis que les ONG étaient soumises à des contrôles et des tracasseries administratives amenant certaines d’entre elles à ralentir, voire à cesser leurs activités.[2]

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Cependant, les autorités du territoire tentent toujours de faire entendre leur voix afin de préserver l’intégrité du parc naturel. C’est ainsi que deux organisations syndicales, la Subcentral TIPNIS (l’instance supérieure indigène en charge du parc selon la loi) et la Subcentral de Mujeres del TIPNIS ont déposé plainte auprès du Tribunal des droits de la nature (TIDN)[3] pour protester contre l’avancée de la route Villa Tunari – San Ignacio de Moxos, réitérer le refus de  sa construction, et dénoncer l’artifice juridique par lequel le gouvernement contournait la Constitution. De fait, selon l’article 385, « les aires protégées sont un bien commun et font partie du patrimoine naturel et culturel du pays ». Réuni à Bonn en  novembre 2017 pour sa 4e session (au moment de la COP23), le TIDN a émis une résolution (Nº 1/2018) demandant au gouvernement bolivien  de suspendre la construction de la route et de stopper la prospection pétrolière sur le TIPNIS, en attendant qu’il ait terminé son travail. Il a en outre annoncé qu’il ferait connaître son verdict après l’étude approfondie du dossier et après avoir enregistré la réponse du gouvernement, puis il a décidé d’envoyer une équipe d’enquêteurs sur place.

La commission est arrivée à Santa Cruz le 14 août 2018. Elle se proposait de visiter le TIPNIS pour constater l’avancée des travaux, de se réunir avec les communautés indigènes qui résistent au projet et avec celles qui l’approuvent, notamment dans le polygone 7, et enfin de s’entretenir avec le président Morales. La réunion avec les représentants des habitants du TIPNIS s’est effectivement tenue, comme prévu, dans le bourg de Trinidadcito.[4] Mais tout s’est gâté par la suite.

Les syndicats de producteurs de coca du polygone 7 (CONISUR) se sont opposés à l’entrée de la commission en encerclant la délégation internationale et en la retenant prisonnière pendant six heures.[5] Ils ont prétendu que la commission n’avait demandé aucune autorisation. Affirmant représenter la totalité des habitants du TIPNIS, ils ont interdit l’entrée des activistes, des journalistes et des non-résidents. Le ministre de l’Intérieur Carlos Romero, a quant à lui insisté sur le caractère non officiel et non légitime de ce tribunal qui n’appartient à aucune instance internationale (ONU, OEA…). Il a nié que ses représentants aient été séquestrés et a même cru bon d’ajouter : « Ils ont beaucoup à apprendre du processus bolivie à l’avant-garde dans le monde en matière de reconnaissance des droits indigènes.»[6]

La commission a rendu son rapport le 16 janvier 2019. Ses recommandations sont claires : la construction de la route doit être stoppée ainsi que la colonisation sauvage du TIPNIS par les cocaleros, et les auteurs de la répression de Chaparina doivent sanctionnés. [7]

Où en est-on  maintenant?

Les cocaleros ont largement franchi les frontières du polygone 7 et déboisé la forêt pour y installer leurs champs ; la construction de la route a progressé tant dans la partie jouxtant le polygone 7 qu’au Nord, dans le département du Beni, et enfin les pressions, menaces et prébendes ont divisé et affaibli les opposants à la route.

Une étude de la revue Current Biology [8]montre que le TIPNIS, habitat ancestral de quatre groupes indigènes des Basses Terres, a perdu plus de 46.000 hectares de forêt entre 2000 y 2014, sous la pression des planteurs de coca sectateurs d’Evo Morales. Mais on n’est qu’au début du défrichage puisque la route projetée entre Villa Tunari et San Ignacio de Moxos aura une longueur de 306 kilomètres. Or on sait que les routes qui traversent les forêts tropicales amènent rapidement l’arrivée de colons. Dans le cas du TIPNIS, les chercheurs ont montré que  58% du déboisement a été effectué à une distance de cinq kilomètres des chemins actuels ; par conséquent la route ne pourra qu’amplifier le rythme et l’amplitude du déboisement.    

La première partie de la route (tramo1), inaugurée par Evo Morales en 2016, celle qui traverse le polygone 7, a été cailloutée sur toute sa longueur et trois ponts y ont été  achevés en 2018 qui permettent de franchir les rivières Ibuelo, Isiboro (250 mètres de long) et Sazama[9]. Au nord (tramo 3) une route consolidée relie la ville de San Ignacio de Moxos au bourg de Monte Grande del Apere situé à l’entrée du parc protégé.  De là démarre une piste de 48.3 km ouverte en vue de l’exploitation forestière qui conduit à Santo Domingo. Cette piste est en train d’être transformée en route. Le gouverneur du Beni affirmait en août 2017 : « Nous ne sommes pas encore arrivés à Santo Domingo, mais le terre-plain est en place ainsi que les fossés d’écoulement des eaux, et surtout les chemins de jonction des communautés avec la route »[10].  Il ne reste donc plus qu’à  bâtir le tronçon intermédiaire de la route, celui qui traverse le cœur du parc (tramo 2). 

Cependant, en août 2018, le ministre de l’Intérieur Carlos Romero qui venait de recevoir les membres de la commission du TIDN résumait ainsi l’entrevue : « Ils étaient venus vérifier la construction d’un route par une entreprise chinoise…mais il n’y a pas de Chinois dans le TIPNIS, et personne n’y construit une route. Tout le monde réclame cette route, mais actuellement il n’y a aucune route en construction.»[11] Et aux dires du président de la Administradora Boliviana de Carreteras (ABC), Luis Sánchez-Gómez, le 15 février dernier, c’est toujours  le cas : la réalisation en est « à l’étape zéro … le gouvernement n’a pas commencé le travail ; nous n’avons pas débuté les travaux de la route.»[12]

À coup de menaces judiciaires et physiques, et de prébendes, les services gouvernementaux se sont appliqués à diviser l’organisation indigène de l’Orient bolivien (CIDOB) et celle du parc protégé.[13] Avec le temps, ils ont asservi la majorité des communautés de la réserve qui se déclarent, maintenant, favorables à l’ouverture de la route. Seule une minorité résiste encore, et elle le paie très cher.

La communauté Trinidadcito (où a été reçue la délégation du TDN en août 2018) fait partie des quatorze punies pour leur opposition[14]. Il y a bien une maison de santé construite en 2010, alors que le département était encore sous la gouverne de l’opposition, mais depuis  huit ans il n’y a ni médecin, ni médicaments. L’école, en bois et sans murs, était encore déserte quinze jours après la rentrée, et les habitants ne savaient pas quand l’instituteur arriverait, ni même s’il viendrait. Un nouveau bâtiment d’école en briques avait été commencé, mais il est à l’abandon depuis cinq ans. Il n’y a pas non plus de projet d’installation d’eau potable, ni d’électricité : tout a été stoppé. Il existe un programme de logements sociaux mais la réalisation tarde ; « il se passe toujours quelque chose », affirme le président de la subcentral TIPNIS.  La communauté se dépeuple : de 63 familles avant 2018, il n’en reste que 48 actuellement. Dans d’autres communautés les habitants se plaignent de promesses non tenues : une école à Nueva Galilea ; un programme de production de cacao à Gundonovia...

Selon selon la vice-présidente de la subcentral TIPNIS les colons cocaleros du TIPNIS ont largement débordé la ligne rouge du polygone 7[15]. Ils cultiveraient au moins 100ha en zone prohibée, et toute cette nouvelle production alimenterait le circuit de la cocaïne. À l’intérieur du polygone 7 la route, toujours en travaux, serait en voie d’être asphaltée.

Profitant de tenue dans le pays de la 171e session  de la Comisiòn Interamericana de Derechos Humanos (CIDH), les résistants du TIPNIS ont tenté un dernier recours pour faire reconnaître l’illégalité de la consultation  de 2012 qui a conduit à la légitimation de l’ouverture de la route (le gouvernement avait fait voter les habitants du polygone 7 contrôlés par les cocaleros et beaucoup plus nombreux que ceux du reste de la réserve) , et pour qu’elle condamne les auteurs de la répression de VIIIe marche indigène : « Que ce gouvernement dise enfin la vérité ! Qui a ordonné la répression de Chaparina? … Il est indécent qu’il récompense ceux qui nous ont réprimés tandis que demeurent impunis ceux qui ont violé les droits de femmes et d’enfants.»[16]

Au total, comme le constate le directeur de la Fundación Tierra, Gonzalo Colque dans son article, Tipnis bajo asedio[17], les pressions sur le Tipnis sont écrasantes et imparables  Les indigènes n’exagèrent en rien quand ils affirment qu’ils sont en danger d’extinction et d’ethnocide au nom du développement et du progrès .»[18] 

 

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Conclusion

Le cas du TIPNIS est exemplaire en ce qu’il permet de mettre à nu la duplicité du gouvernement en matière de politique des droits des indigènes et de l’environnement, ainsi que  son usage d’une langue de bois conduite à ses extrêmes limites. Mais la démonstration est valable pour d’autres domaines de la politique gouvernementale : ceux de la lutte contre la corruption, ou de la défense de la démocratie, par exemple.

Voyons donc de plus près quel est son mode opératoire.

Il défend conjointement et avec vigueur deux propositions antagonistes auxquelles il assure une égale publicité :

  1. La nature, la Terre Mère (Pachamama) est un bien sacré qu’il convient de préserver à tout prix, ainsi que les populations qui en vivent et l’entretiennent.
  2. Le développement et le progrès du pays impose que l’on exploite intensivement les ressources naturelles du sous-sol, de la forêt et du réseau hydraulique

Ces deux propositions sont logiquement contradictoires puisque la mise en œuvre de B entraîne une pollution envahissante et destructrice, une déforestation accélérée, des inondations, de profondes modifications de l’écosystème et au bout du compte la liquidation de l’environnement et des modes de vie des indigènes locaux. Cependant, si elles sont constamment  répétées ces formules contradictoires deviennent également admissibles. Destinées à paralyser la raison et la fonction critique, elles finissent par empêcher les personnes à penser par elles-mêmes.

Cette technique de la « double pensée », utilisée par une équipe dirigeante assoiffée de pouvoir, a été brillamment popularisée par Georges Orwell dans sa dystopie 1984, et résumée dans sa célèbre formule : « La guerre, c'est la paix. La liberté, c'est l'esclavage. L'ignorance, c'est la force. »

Mais ce n’est pas tout. Il faut encore ajouter à ce tableau, la négation de B qui relève du mensonge ordinaire : selon les autorités, ministre de l’Intérieur en tête, et contre toute évidence (photos, témoignages, reportages), il n’y a pas de route en construction dans le TIPNIS, et sa population n’est pas maltraitée, au contraire…

À la « double pensée » qui ne trouble aucunement l’esprit du jefazo[19] et de ses acolytes vient donc s’ajouter le mensonge éhonté qui  ne perturbe pas plus son sommeil.  Et on comprend d’autant mieux cette entreprise d’altération systématique et cet affranchissement de toute règle morale qu’ils sont au cœur de sa stratégie de maintien au pouvoir.

 

 

[1] À propos de la marche et de sa répression, voir le bel article de Laetitia Perrier-Bruslé https://journals.openedition.org/echogeo/12972  et https://erbol.com.bo/opinion/awqa_runa/masacre_de_chaparina

[2] Pour plus de détails voir : https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-lavaud/blog/040917/bolivie-la-mise-mort-d-un-parc-naturel

[3] Ce tribunal a été créé en 2014.  Il émane  de l’Alliance Mondiale pour les Droits de la Nature (AMDN), un réseau international qui fédère des organisations et des experts de la société civile attachés à défendre la nature et l’environnement en conformité avec les énoncés de la Constitution de l’Équateur et de la Déclaration universelle des droits de la Terre Mère  proclamée lors de la Cumbre Mundial de los Pueblos y Cambio Climático de Tiquipaya (Cochabamba), tenue en 2010. Il siège chaque année parallèlement aux sommets du changement climatique ((Conferences of the Parties) ou COP).

[4] https://www.eldia.com.bo/index.php?cat=150&pla=3&id_articulo=257916

[5] https://elpais.bo/tribunal-de-la-naturaleza-no-pudo-ingresar-al-tipnis/

[6] http://www.laprensa.com.bo/economia/20180820/romero-tribunal-tipnis-no-hubo-secuestro-no-son-organismo-oficial ; https://sharebolivia.com/tribunal-internacional-evidencio-vulneracion-de-derechos-en-tipnis

[7] Pour consulter le rapport de 44 pages , en anglais : http://therightsofnature.org/wp-content/uploads/2019/01/Report-TIPNIS-Commission-final-pdf.pdf ; et en espagnol : http://therightsofnature.org/wp-content/uploads/2019/01/Report-TIPNIS-Commission-final-pdf.pdf

[8] https://www.abc.es/natural/biodiversidad/abci-preocupa-construccion-carretera-pleno-amazonas-boliviano-201801091351_noticia.html

[9] http://www.lostiempos.com/actualidad/economia/20180812/empresas-ya-concluyeron-tres-puentes-poligono-7-del-tipnis

[10] https://tipnisbolivia.org/2018/07/30/metro-a-metro-gobierno-avanza-carretera-dentro-del-tipnis/ Il est prévu que la plateforme aura 9,2 mètres de large, un terre plein d’un mètre de haut et il est prévu deux ponts en ciment, l’un sur le río Itecore (30,60 m.)et l’autre sur le Sénero (40,60 m.).

[11] https://www.eldeber.com.bo/bolivia/En-el-Tipnis-no-hay-carretera-segun-el-ministro-Romero-20180821-9322.html

[12] https://elpais.bo/abc-sobre-carretera-por-el-tipnis-el-gobierno-decidio-frenar-el-proyecto-esta-en-etapa-cero/

[13] http://www.derechos.org/nizkor/bolivia/doc/tipnis665.html; Adolfo Chávez président de la CIDOB, a finalement été obligé de s’exiler pour éviter la prison.: http://eju.tv/2015/12/juez-declara-rebelde-adolfo-chavez-ordena-aprehension/

[14] http://eju.tv/2018/08/hay-comunidades-castigadas-por-oponerse-en-el-tipnis/ ; https://es.mongabay.com/2018/08/bolivia-carretera-tipnis-areas-naturales-protegidas/

 et https://www.eldeber.com.bo/septimodia/La-resistencia-en-soledad-germina-en-el-norte-del-Tipnis-asi-viven-los-que-se-oponen-a-la-carretera-20190301-6574.html?fbclid=IwAR0PFDYPEUro0mY__KMEOIAGEDR8iEwbJA770RzCBsiLjUmJEdpXGcicpfc

[15]https://www.eldeber.com.bo/septimodia/La-dramatica-linea-roja-en-el-sur-del-Tipnis-muestra-la-otra-cara-de-la-reserva-20190228-9311.html?fbclid=IwAR1QamEMWD11szBvJmsnoOUVJos_UWunft-pZS-TeGnMiOLmjRvSkVC69VA

[16] https://www.eldeber.com.bo/bolivia/ABC-dice-que-el-Gobierno-decidio-frenar-el-proyecto-carretero-por-el-Tipnis-20190215-8346.html

[17] http://www.ftierra.org/index.php/opinion-y-analisis/780-tipnis-bajo-asedio

[18] http://www.lostiempos.com/actualidad/economia/20170926/crisis-indigenas-se-inicio-chaparina

[19] Grand chef. C’est ainsi que certains de ses hagiographes ont qualifié Morales.

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