Le métissage en Bolivie. Un bref aperçu. Cholos et cholas

Le discours idéologique en vigueur en Bolivie oppose volontiers l’Indien au Blanc. Il fait même de cet affrontement le moteur de la vie politique. Et le but du gouvernement d’Evo Morales serait d’en finir avec la colonisation blanche. La réalité sociale du pays est nettement plus complexe. Le texte qui suit a pour but de présenter la catégorie intermédiaire des cholos et des cholas.

 

Comme l’énonce fort justement Thérèse Bouysse Cassagne, « Les clichés ont la vie dure, et la genèse de l’Amérique métisse apparaît encore sous les doubles traits caricaturaux  d’un conquistador victorieux et d’une Indienne violée ou traîtresse (l’archétype de ce couple étant Cortés et la Malinche) »[1]. Ce qui fait que « le métissage n’a jamais été considéré comme un champ de recherche en soi »[2], et que les quelques recherches qui y sont consacrées sont peu diffusées et peu connues[3].

Pourtant le métissage biologique et culturel entre les conquérants ibériques et les populations américaines démarre avec la conquête, et le statut social intermédiaire du métis est reconnu dans tous les pays andins au moins depuis  le 17e siècle. Celui de cholo apparaît au 18e pour désigner péjorativement un métis proche de l’Indien, ou le croisement métis/Indien[4]. Depuis lors l’ascension sociale de l’Indien (ou du moins de celui qui est classifié ainsi) passe par un processus de cholificación. Installés dans les villes à l’époque coloniale, les métis ont d’abord occupé toute la gamme des métiers de l’artisanat tandis que leurs femmes étaient employées domestique. Ils ont  progressivement conquis le monde du commerce (hommes et femmes), du transport urbain et routier, de la mine et de l’usine, et finalement la plus grande partie du secteur informel jusqu’à devenir largement majoritaires dans les villes où ils se fondent dans   la masse hétérogène de la classe moyenne en expansion.[5]

 

Actuellement, dans cet ensemble médian composite, mouvant et poreux[6], les hommes s’habillent à l’occidentale, mais les femmes revêtent une variante bigarrée de l’habit andalou de l’époque coloniale, composée notamment d’une jupe plissée aux couleurs vives et chatoyantes, recouvrant plusieurs jupons, ou pollera[7]. Et c’est d’ailleurs cette particularité vestimentaire qui permet le plus sûrement de les identifier ; une caractéristique propre à la Bolivie (surtout à La Paz) que l’on ne retrouve ni à Lima ni à Quito.

chola

La chola souffre du stigmate de l’impur, du mélangé, du bâtard.  Mais elle est dépeinte comme une femme vive, énergique, ambitieuse, indépendante et libre, voire arriviste, usant de moyens douteux pour s’élever socialement[8] ; et de surcroît comme une femme vulgaire : « Tu cries comme une chola du marché », entend-t-on parfois. Si bien qu’on insulte une femme en la traitant de chola. C’est pourquoi, dans le langage courant, on la désigne par le diminutif affectueux cholita, tandis qu’elle-même se dit plutôt femme de  pollera, par opposition aux femmes de vestido[9], habillées à l’occidental.

L’orientation discursive indianiste du gouvernement actuel fait qu’une partie des nouveaux riches ou des nouveaux puissants endossent avec fierté ce statut intermédiaire. Deux signes ostentatoires symbolisent on ne peut mieux cette appartenance à l’élite de  l’entre-deux : la participation aux fêtes « folkloriques » telles que celles du Gran Poder à La Paz ou du Carnaval à Oruro. L’épithète folklorique (employé en Bolivie) ne convient pas vraiment, ou du moins ne renvoie pas à l’idée du folklore muséifiée la plus couramment véhiculée en France. Ces fêtes rituelles de dévotion, vivantes et évolutives, font l’objet d’un cycle annuel de longues préparations et de répétitions. Elles rythment la vie des familles et des quartiers. Or comme l’a écrit le sociologue Emile Durkheim : « le rythme du temps préside à l’état de congrégation qui apporte à la société le sentiment qu’elle a d’elle-même ».

Chaque ville a sa ou ses célébrations[10]. Leur manifestation publique prend principalement la forme de défilés de groupes de danseurs. Le financement de l’organisation du  groupe (les costumes, les accessoires, les bijoux, les orchestres, les boissons et victuailles..) qui se donne en spectacle lors de ces journées, et qui tente de briller plus que les autres, peut atteindre des sommes considérables: en 2017, le total des dépenses pour les 42 000 danseurs et musiciens de la fête du Gran Poder était estimé à 100 millions de dollars[11].

Deuxième symbole récent : les immeubles voyants aux façades peintes de motifs inspirés des décorations des temples et des poteries des cultures pré-incaïques comprenant d’immenses salons aux décorations baroques calquées sur ces mêmes motifs : les cholets.  Pourquoi cet étrange néologisme? Parce qu’on trouve généralement, au dernier étage de ces édifices, une maison qui a toutes les apparences d’un chalet à l’européenne où habitent les propriétaires, tandis que les étages intermédiaires comprennent des appartements  locatifs, des salons de divertissement, des entrepôts, le rez-de -chaussée étant dédié au commerce. Cholet est donc la contraction de cholo et chalet.

cholet

Au demeurant, cette situation est loin d’être nouvelle. Aux lendemains de l’indépendance de la Bolivie, en 1826, le naturaliste irlandais Joseph. B. Pentland, écrivait déjà : « Les races mêlées cataloguées cholas ou métisses font preuve d’une grande énergie, de caractère et de vivacité naturelle, elles sont industrieuses et certains des leurs possèdent une fortune considérable…»[12].

Les nouveaux riches du présent se trouvent au sommet d’une série de strates sociales qui vont du « cholo indio » au « cholo mediano », puis au « cholo decente », affichées sur les vêtements, parures, et bijoux des cholas[13]. Ils empruntent aux usages et coutumes des classes populaires (dont ils inspirent aussi les modes et évolutions), notamment à leurs costumes, rituels et divertissements, une partie des outils par lesquels ils assoient leur commerce et leur domination. En d’autres termes, ils visent une clientèle commerciale ou politique : celle des couches moyennes urbaines, plus ou moins récemment sorties des campagnes et implantées dans les capitales départementales ou dans la conurbation de La Paz. Mais leur distinction vient aussi de leur habileté à importer et présenter les signes de la modernité. Les costumes de fêtes sont réalisés avec des tissus onéreux achetés en Chine ou en Italie ; les chalets qui coiffent les édifices sont calqués sur les villas européennes…

Dans la vie de tous les jours, ils n’en finissent pas de se distinguer les uns des autres. La  couleur de peau, la langue, l’accent, le patronyme, l’habillement, l’ancienneté de la migration de la campagne à la ville, le degré de richesse, les fréquentations (le groupe festif, le club sportif…) scrutés à la loupe, font l’objet de comparaisons envieuses et servent à ordonner et séparer les plus en vue des plus effacés. Il y a en permanence des jeux, des batailles même, de positionnement qui visent à se différencier ethniquement ou économiquement ou les deux, à trier les vrais et les faux, les purs et les mélangés, les plus ou moins authentiques, les anciens et les nouveaux, les piliers et ceux qui sont à la marge ou veulent sortir du lot…

chola-foot

Quand un individu est situé quelque part dans cet entre-deux  –, il peut jouer de cette situation tant sur le plan économique que sur le plan politique. C’est ainsi qu’Evo Morales peut se présenter comme un Indien victime (il en use et en abuse devant les instances internationales), ou agir comme un cholo dominateur face des sujets qu’il considère comme des Indiens sauvages ; ceux du Territoire indigène et parc national Isiboro-Sécure (TIPNIS), par exemple. Bien sûr, ces jeux d’identité sont loin d’être nouveaux. Dans un article suggestif et bien documenté Marie Danièle Demélas étudie le cas de personnages qui se firent passer avec succès « tantôt pour créoles, tantôt pour Indiens »[14]. Le plus révélateur est celui du commandant José Santos Vargas (pendant la guerre civile qui mena à l’indépendance du pays) : issu d’une famille de notables créoles, il « adopta un comportement de métis dans sa jeunesse et finit sa vie en tant qu’Indien originario[15]dans une communauté aymara ».  

Ce dernier exemple montre que le cholo n’est pas toujours inscrit dans une dynamique d’ascension sociale et qu’il peut aussi provenir d’un rang social supérieur. Le processus d’encholamiento par lequel des hommes de la bonne société se trouvent déclassés par leurs relations sexuelles ou maritales avec les cholas est abondamment traité par la littérature bolivienne de la première moitié du 20ème siècle. Évidemment, le déclassement des uns va de pair avec celui de l’ascension sociale des autres ; en l’occurrence celle des cholas et surtout de leurs fils, à travers elles. Dans son livre très éclairant, Las Claudinas, le sociologue Salvador Romero Pittari faisait observer que « si ce thème persiste dans la littérature nationale, c’est la preuve qu’on n’est pas en présence de cas isolés, mais bien d’un fait social dont l’ampleur est difficile à évaluer…». À cette époque l’ascension sociale « doit beaucoup aux hasards de la vie militaire, aux révolutions…aux opportunités de la politique, du commerce, de l’économie ». Mais elle est incontestablement le résultat de stratégies dont certaines reposent sur l’utilisation avisée des « réseaux de compérage » et sur une inébranlable volonté familiale « souvent celle de la mère, disposée à tous les sacrifices pour la réussite de ses fils, y compris à son propre effacement quand le triomphe arrive »[16].  « Son vœu le plus cher, c’est que son fils devienne docteur et sa fille accède au rang de  señorita. Dans toutes les professions, les dirigeants et les pionniers proviennent de la cholada, cette classe sociale, si l’on veut …sous estimée par la classe « blanche ».  La majorité des chefs d’État, peut-être ceux qui suscitèrent les plus grandes passions des foules, sont nés de femmes de pollera »  précisait Rafael Reyeros en 1937.[17]

Le parti politique Conciencia de Patria (CONDEPA), disparu à la mort de son leader, Carlos Palenque (28 juin 1944-8 mars 1997), surnommé,  le compadre[18], a placé les cholas au centre de son discours de revalorisation d’une identité ethnique urbaine. Il s’est vite associé avec une jeune femme de pollera (la comadre) Remedios Loza qu’il a d’abord engagée dans son équipe de journalistes de radio,  puis promue  en politique.  Elle a été élue député du département de La Paz en 1989 puis s’est présentée à la présidence de la République en 1997[19]. Le travail social et politique du couple a largement contribué à revaloriser l’image des cholas. Et en réponse, le vote de celles-ci a conduit  au succès de CONDEPA à La Paz et El Alto. Tout en promouvant les musiques et les danses du folklore andin depuis sa radio et ensuite depuis sa chaîne de télévision, et en organisant des spectacles de télé réalité où il résolvait les problèmes des humbles de La Paz et d’El Alto, il a mobilisé ses électeurs  avec un discours mêlant habilement des symboles culturels andins et chrétiens. 

Le Mouvement pour le socialisme (MAS) poursuit la dynamique de mobilisation et de promotion de cette population – du moins de la partie qui le soutient et qui, pour une bonne part, vit de l’économie informelle –, dont il est au fond le représentant, en dépit d’un discours indianiste clivant.

    

danse

 

[1] Thérèse Bouysse-Cassagne, Incertitudes identitaires métisses : l’éloge de la bâtardise, Caravelle, 62, p111-134.

[2] Thérèse Bouysse-Cassagne, op .cit.

[3] Ce billet fait suite au billet : L’obstination racialiste en Bolivie https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-lavaud/blog/230118/l-obstination-racialiste-en-bolivie

[4] Selon François Bourricaud, Le cholo « un individu qui monte, qui change d’état, qui tente de s’égaler ou de s’identifier aux modèles du groupe dominant », Changements à Puno. Etude de soaologie andine, Paris, Travaux et mémoires de l'Institut des Hautes-Etudes de l'Amérique Latine, IX, 1962. p.25.

[5] Tous les habitants de la ville d’El Alto qui compte près d’un million d’habitants entrent dans cette catégorie.

[6] « El cholaje no fue, ni es, una estructura fija ni está sujeto a fronteras duras. Antes bien, es una estructura porosa, blanda, que se transforma, que cambia ». https://www.eldeber.com.bo/brujula/Javier-Sanjines-El-cholaje-no-es-una-estructura-fija-20170406-0047.html

[7] http://www.erbol.com.bo/noticia/cultura/05092014/la_identidad_cultural_de_la_mujer_de_pollera_perdura

On trouvera une belle description de ces vêtements dans l’article de Thérèse Bouysse Cassagne : « Incertitudes identitaires métisses : éloge de la bâtardise », Caravelle, n°62, 1994, p.111-134.(p.120)

[8] Il y a des portraits célèbres de cholas dans la littérature classique bolivienne. On lira avec plaisir et profit l’excellent ouvrage d’analyse que leur a consacré Salvador Romero Pittari, Las Claudinas: Libros y sensibilidades a principios de siglo en Bolivia”, La Paz, Neftalí Lorenzo E. Caraspas, Editores, 1998.

[9] Cependant la chola accepterait encore plus difficilement qu’on la traite d’indienne, une condition  dépréciée dont elle, ou ses ancêtres, sont précisément sortis. Et il y a une autre catégorie avec laquelle elle ne veut pas être confondue mais qui lui est néanmoins associée, celle de birlocha (ou virlocha), ou encore chota femme sans foi ni loi pourrait-on dire, et donc sans origine (qui a abandonné la pollera), associée au stupre et à la vulgarité.

[10] On estime qu’il y a au moins 1.200 entradas folklóricas par an dans le pays.

[11] http://www.paginasiete.bo/sociedad/2017/6/10/vive-fiesta-gran-poder-140706.html ; http://www.la-razon.com/index.php?_url=/la_revista/Jesus-Gran-Poder-deslumbrar-organizacion_0_2725527438.html

[12]Bouysse-Cassagne, Thérese, Saignes, Thierry, 1992 El cholo: actor olvidado de la historia.

in: Silvia Arze, Laura Escobari (comp.). Etnicidad, economía y simbolismo en los andes. Hisbol./IFEA. La Paz.

p.141) ; Joseph Barclay Pentland,  Informe sobre Bolivia (1827) cité par Huascar Rodríguez García, Mestizaje, racismo y política en Bolivia, http://somossur.net/documentos/mestizaje_politica.pdf

https://books.google.fr/books?id=9H0XCwAAQBAJ&pg=PA98&lpg=PA98&dq=han+tomado+parte+activa+en+las+luchas+revolucionarias+y+son+enemigos+implacables+y+crueles+de+Espa%C3%B1a&source=bl&ots=DkKymdu_5T&sig=MZ1e585LKZRkTOZ_KhyWSKKKFCs&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwiu3JOstbzZAhVIbRQKHUR3CDQQ6AEILjAA#v=onepage&q=han%20tomado%20parte%20activa%20en%20las%20luchas%20revolucionarias%20y%20son%20enemigos%20implacables%20y%20crueles%20de%20Espa%C3%B1a&f=false

[13] Concernant les différentes strates des commerçantes de La Paz voir: Véronique Marchand, Organisations et protestations des commerçantes en Bolivie, Paris, l’Harmattan, 2006.  Et http://journals.openedition.org/cal/1459

[14] Marie Danièle Demelas, « Je suis oiseau ; voyez mes ailes… » « Je suis souris : vive les rats ! », Caravelle, n°62, p 179-191.

[15] Originario désigne une catégorie fiscale de l’époqu coloniale.

[16] Salvador Romero Pittari, Las Claudinas, La Paz, Neftali CaraspaS editores, 1998, p.67. Dans plusieurs des romans qui servent de fondement à l’étude, les héroïnes sont prénommées Claudine ; d’où son titre  Las Claudinas : A. Costa du Rels, La Misqui Simi (1921) ; C. Medinacelli, La Chaskañawi (1947) ; J. Mendoza, En las tierras de Potosi (1911).

[17]

Rafael Reyeros, Caquiaviri. Escuelas para los indigenas bolivianos, La Paz, 1946, p.13. (première édition en 1937).  « De la cholada, clase social si se quiere, con más virtudes que taras, subestimada por la clase “blanca”, proceden los dirigentes y pioneros de todas las actividades. La mayoría de los jefes de Estado, acaso los que más apasionaron a las multitudes, nacieron de las polleras»

[18] Littéralement co-père.  Le parrain d’un enfant pour le père de celui-ci  (et réciproquement). L’équivalent féminin est la commère. Le compérage désigne la relation entre le père d’un enfant et le  parrain de son fils.

[19] Elle est arrivée en 3ème position avec 17,1% des suffrages.

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