Bolivie : Morales for ever ?

Comment Evo Morales et sa suite planifient leur permanence au gouvernement de la Bolivie, et pourquoi l’opposition se trouve en grande difficulté pour contrer leurs manœuvres

 

Evo Morales préside aux destinées de la Bolivie depuis janvier 2006 et il entend se présenter aux élections générales de février 2019 pour briguer un quatrième mandat de cinq ans violant ainsi, une fois encore, l’article 168 de la  Constitution qui fixe la durée de la présidence du pays à deux mandats consécutifs.

Pourquoi Evo Morales et les siens s’enkystent-ils au pouvoir ? Pourquoi ce pays suit-il les traces du Venezuela et du Nicaragua, eux-mêmes guidés par Cuba?  Il est urgent que les opposants de Morales débattent de ces questions s’ils veulent réellement en finir avec le régime autoritaire que ce caudillo leur impose.

Les partis, les groupements et les intellectuels de gauche, les ONG de tous acabits (de défense des droits de l’homme et de l’environnement, de développement, d’éducation, …), nationales et internationales, et même l’Église catholique ont aidé et cautionné son ascension au pouvoir et salué le vote triomphant du Movimiento al socialismo (MAS) de décembre 2005.  Des années se sont écoulées avant qu’une partie d’entre eux osent émettre des critiques à l’égard des nouveaux puissants, alors même que l’orientation autoritaire, discrétionnaire et brutale du gouvernement, la manipulation des suffrages électoraux et l’occupation programmée de toutes les instances de pouvoir était patente.

 Et pourtant, l’orientation politique et les penchants autoritaires du nouveau président étaient connus dès le départ. Evo Morales n’a jamais caché ses affinités et sa déférence à l’égard de Fidel Castro et d’Hugo Chávez. Et la présence envahissante de ses deux alliés dans son entourage sautait aux yeux dès les premiers mois de sa présidence. Or ces deux partenaires s’étaient appliqués à opprimer leurs populations et à les appauvrir – du moins était-ce patent depuis longtemps dans le cas de Cuba.

Par ailleurs, comment a-t-on pu accorder une confiance aussi totale au représentant le plus en vue des planteurs de coca et à ses affidés alors que la quasi intégralité de leur production alimentait le trafic de cocaïne ? Comment ne pas voir les connections entre ces producteurs et la mafia des trafiquants, alors même que les forces spécialisées dans la répression du trafic découvraient chaque jour des fosses de macération des feuilles de coca destinées à produire du sulfate de cocaïne dans la province du Chaparé (département de Cochabamba), le fief du dirigeant cocalero ? Du sulfate vendu aux trafiquants colombiens qui se chargeaient alors de le transformer en poudre de chlorhydrate de cocaïne.  Cette réalité, cette évidence aurait dû inspirer le doute quant à l’honnêteté de ces dirigeants et à la confiance qu’on pouvait leur accorder pour gouverner le pays ? N’allaient-ils pas se servir de leur pouvoir pour faire prospérer leur entreprise cocalera dont il convient de rappeler qu’elle était, et qu’elle est, capitaliste, mafieuse, et de surcroît meurtrière ? La  naïveté des uns (la majorité des citoyens) et le cynisme des autres,  le noyau des dirigeants, ont pourtant largement prévalu. L’image de l’Indien pauvre victime du colonialisme et du néolibéralisme a complètement occulté celle du cocalero, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. Si bien qu’aujourd’hui encore, en dépit d’une répression systématique des ONG de défense des indigènes et des droits de l’homme et de toutes les associations environnementalistes, et alors même que le gouvernement  mène une politique économique qui conduit à la destruction des derniers noyaux libres d’indigènes et au saccage programmé de leur –environnement nourricier, il se trouve encore dans le monde, et particulièrement en France, des défenseurs du pauvre Indien Morales.

Maintenant que le tyranneau est solidement installé au pouvoir, il est bien tard pour réagir. Et la population assiste impuissante à la mise en place du dispositif qui va lui permettre de se maintenir en place.  Après avoir changé la Constitution en 2009 pour obtenir le droit de se présenter pour la troisième fois à la présidence, Evo Morales a organisé un référendum, le 21 février 2016, afin d’avaliser un  nouveau changement constitutionnel lui permettant d’exercer un nouveau mandat.  En dépit de fraudes évidentes, il a perdu ce référendum. Il avait promis qu’il respecterait le résultat du scrutin, mais il n’a pas accepté sa défaite. Et il a porté la question devant le Conseil constitutionnel – à ses ordres – qui l’a autorisé à se présenter à nouveau en s’appuyant sur l’article 23 de la Convención Inter-Americana de Derechos Humanos, selon lequel toute personne a le droit d’aspirer à une charge publique ; une ruse déjà utilisée au Nicaragua et au Honduras pour justifier des réélections interdites par la Constitution.

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De plus, il vient de fait voter le 4 septembre dernier une Ley de Organizaciones Políticas (loi 1096) qui oblige les organisations et groupements politiques à organiser des élections primaires en leur sein, le 27 janvier 2009, pour désigner leurs candidats à la présidence et à la vice-présidence. Les alliances électorales et les binômes présidentiables devront être enregistrés par le Tribunal Supremo Electoral (TSE) dès novembre prochain[1]. La manœuvre a été tramée pour légitimer la candidature d’Evo Morales (qui apparaîtra d’autant plus valide qu’elle aura été plébiscitée par son parti) et mettre dans l’embarras une opposition fragmentée faite de partis rivaux considérablement affaiblis – notamment par les attaques judiciaires incessantes contre les éventuels présidentiables et le harcèlement de ce qu’il reste de presse libre – et d’un ensemble d’organisations citoyennes dispersées, qui ne disposent plus que de quelques semaines pour s’organiser.

Et cette loi contient d’autres pièges[2]. L’un d’eux tient au fait que les présidentiables doivent être élus par le vote direct des militants de leur parti ou groupement politique. Cette clause implique l’adhésion au parti et l’inscription sur un registre électoral. Or rien ne garantit la confidentialité de ces données. Ce qui, dans une atmosphère générale d’intimidation et de répression, limite beaucoup la participation électorale. Il est difficile d’imaginer qu’un agent de l’État ou d’une des instances de pouvoir contrôlées par le MAS puisse s’inscrire dans une alliance politique rivale. Au contraire, cette procédure les oblige à afficher leur adhésion à ce parti sous peine de sanction, le registre fonctionnant comme une liste de contrôle.

Ajoutons encore à cela la promulgation annoncée d’une loi contre le mensonge qui s’appliquerait aux opposants (soit disant occupés à soulever le pays contre « le processus politique » et à calomnier l’administration) et aux media qui les relaient, qualifiés depuis longtemps de « cartel du mensonge » et d’ « ennemi numéro un du régime ». La Sociedad Interamericana de Prensa (SIP) dénonce une mesure de « censure destinée à empêcher toute critique »[3]. Si cette loi devient effective  elle s’apparentera au ministère de la Vérité imaginé par Georges Orwell dans son roman 1984, et elle signifiera un pas de plus vers le contrôle de consciences déjà largement conditionnées par la propagande officielle.

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Pour beaucoup d’analystes et de commentateurs les opposants doivent s’unir pour faire front à la candidature annoncée et quasi certaine d’Evo Morales. Il est évident que l’union fait la force. Mais entre la possibilité d’évincer l’evocrate et  l’installation d’un gouvernement ayant la puissance et les moyens de gouverner le pays, il y a un pas de géant à franchir : celui d’alliances claires autour d’un leader et d’un programme cohérent. Car la tâche sera rude pour restaurer l’ordre démocratique, et mettre au pas des organisations cocaleras maîtresses de leurs territoires.

Il est donc important de comprendre pourquoi Evo Morales et les siens ont bénéficié de larges appuis et d’étonnantes permissions et mansuétudes pour mener à bien leur colonisation de toutes les instances de pouvoir du pays, afin de ne pas répéter les erreurs qui ont conduit à l’impasse actuelle. C’est pourquoi ceux qui ont accompagné ce régime et qui le condamnent aujourd’hui doivent nous livrer l’analyse de leur compagnonnage, puis de leur revirement. Il ne s’agît pas d’exiger d’eux des excuses ou une quelconque repentance, mais bien de comprendre les mécanismes de leur adhésion et de leur appui à cette entreprise politique.

Il est en effet impératif qu’un débat s’instaure sur les écueils à éviter pour ne pas reproduire une situation qui mènerait à une captation des pouvoirs par une nouvelle clique sans scrupule.

Cette clarification est la condition pour que puisse s’imposer des alliances et un programme de gouvernement fondés – au minimum – sur le respect de la démocratie, la défense de l’environnement et une véritable politique sociale[4].

Autrement dit, la coalition des opposants peut difficilement être celle de tous les opposants.  Car dans ce cas l’échec électoral d’Evo Morales et son remplacement par une coalition hétéroclite pourrait avoir un rapide effet boomerang et le ramener au pouvoir en sauveur, après une période de troubles sociaux et d’impuissances gouvernementales.

 

 

[1] Le registre des alliances politique est ouvert jusqu'au 13 novembre et le dépôt des candidatures aux primaires jusqu'au 28 novembre. Le TSE publiera le 8 décembre la liste des candidatures habilitées pour les primaires.  .

[2] Sur ce sujet voir : Roberto Laserna, Partir los partidos, http://www.lostiempos.com/actualidad/opinion/20180916/columna/partir-partidos

[3] https://www.eldeber.com.bo/bolivia/SIP-reprueba-anuncio-de-Evo-de-crear-ley-contra-la-mentira-en-Bolivia--20180824-8412.html  La calomnie et la diffamation sont déjà punies par le Code pénal,

[4] L’Agenda del 21F Propuesta ciudadana para la transición democrática proposé en septembre 2017 par un groupe de 180 personnalités du monde intellectuel et politique est sans doute la proposition la plus sérieuse pour animer le débat : https://www.eldeber.com.bo/bolivia/Agenda-21-F-busca-un-cambio-de-paradigma-20170909-0053.html  J’en ai proposé une traduction en français : https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-lavaud/blog/241017/bolivie-un-manifeste-en-faveur-de-la-democratie

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