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Billet de blog 29 mai 2018

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Evo Morales: l’antienne du complot impérialiste

Un étudiant de l’université publique de la ville El Alto est décédé lors d’un affrontement avec les forces de police. Les manifestants et la direction de l’université ont porté plainte contre la police. Le gouvernement a riposté en faisant de ce drame l’amorce d’un complot de l’Empire contre Evo Morales.

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Le 24 mai dernier les étudiants de l’université publique d’ El Alto (UPEA) ont manifesté en bloquant les rues principales de la ville pour réclamer une augmentation du budget de leur université. La police les a dispersés à coup de grenades lacrymogènes.  Alors que la manifestation prenait fin un étudiant a été blessé à la poitrine, et il n’a pas tardé à mourir.

Deux thèses s’affrontent quant à la cause du drame. Pour le ministre de l’intérieur l’étudiant a été victime d’une bille propulsée par un pétard  utilisé comme arme par les manifestants ; elle aurait été extraite du corps de la victime lors de l’autopsie[1].  Cette version des faits a été contestée par  diverses  organisations  notamment l’Assemblée permanente des droits de l’homme de La Paz (APDHP), et le Colegio Médico[2]. Selon les  étudiants et  la direction de l’université, il aurait été tué par une balle tirée par la police. Si bien que l’université a porté plainte contre le commandant de la police et le ministre de l’Intérieur qu’elle considère comme les responsables d’un assassinat.

Au vu de l’inféodation de l’appareil judiciaire au pouvoir exécutif, il y a peu de chances qu’on connaisse le ou les coupables du crime – du moins dans l’immédiat.

Ce drame a suscité le commentaire suivant d’Evo Morales : «Ces jours-ci  j’écoute les médias et j’entends  « Carlos Romero (le ministre de l’Intérieur) assassin, Evo assassin».  Se souviennent-ils de 2002 quand ils m’ont accusé d’assassinat pour m’expulser du Congrès ? [3] Ils cherchent sûrement à me déloger du gouvernement en utilisant la même stratégie. L’histoire se répète »  “ Je n’invente rien »,  ajoute-t-il, car «maintenant  l’Empire fomente  des  coups  en provoquant des morts de toutes les façons (buscar muertos como sea)  dont ils nous font ensuite porter la responsabilité pour mobiliser la population. »[4]

Illustration 1

La thèse de la conspiration est relayée par le ministre de l’Intérieur selon lequel «la mobilisation universitaire fait partie d’un complot mené conjointement par l’opposant Samuel Doria Medina, la maire d’El Alto, Soledad Chapetón [5], et le chargé d’affaires des États Unis à El Alto ».  Ce sont eux les coupables : « Ils font de la politique en jouant avec les vies humaines et ils ne méritent aucune considération, parce qu’ils outrepassent les limites de la conscience morale… en utilisant une stratégie appliquée au Venezuela pour provoquer des morts (generar muertos) et accuser ensuite le gouvernement. »[6]

En résumé l’Empire et ses alliés de l’intérieur sont les assassins du mort par bille et ils veulent faire porter la responsabilité de leur crime à Evo Morales pour le chasser du pouvoir.  La victime ce n’est pas l’étudiant qui a trouvé la mort, c’est Evo Morales ; l’éternelle victime d’un complot permanent depuis son accession au pouvoir, et même avant.

*

Comme je l’écrivais il y a plus de deux ans : « Il ne se passe guère de mois sans qu’Evo Morales ne fasse état de la découverte d’un complot visant son gouvernement ou sa personne. Selon un décompte du journal La Razón du 12 octobre 2006, il en aurait annoncé huit depuis le début de son mandat, mais jusqu’à ce jour aucune preuve tangible n’a été apportée à l’appui de ces révélations. Une telle antienne ne peut être mise uniquement sur le compte de la paranoïa du président, fût-elle réelle : on se souvient, en effet, qu’à peine élu, craignant pour sa vie, il proposa de partager la résidence présidentielle avec son Vice-président et les présidents des deux chambres. C’est une entreprise délibérée de communication et de mobilisation, afin de cibler l’ennemi à combattre, d’éliminer des adversaires et de resserrer les rangs de ses troupes. Le chef de l’État en retire en outre la sympathie voire la commisération dévolue aux victimes. »[7]

Illustration 2

[1] http://www.la-razon.com/sociedad/UPEA-El_Alto-cientificamente-Gobierno-causa-muerte-estudiante_0_2936106371.html   

[2]. http://www.lostiempos.com/actualidad/pais/20180526/alto-llora-quispe-medio-incredulidad-pedidos-justicia

[3] Au début de l’année 2002, à Sacaba Cochabamba), un affrontement entre syndicalistes cocaleros et forces de lutte contre le trafic de drogue tourne à la tragédie : quatre cocaleros, trois militaires et un policier sont tués.

À la suite de ce drame le Congrès accuse Evo Morales de profiter de son immunité parlementaire pour inciter les paysans à la violence armée et l’expulse en le privant de son immunité parlementaire (le 22 janvier 2002) 

[4] http://radiofides.com/es/2018/05/27/evo-la-derecha-me-quiere-sacar-acusandome-de-la-muerte-del-estudiante-de-la-upea/ 

[5] Ils appartiennent tous deux à la formation politique Unidad Demócrata (UD) d’orientation social-démocrate.  Samuel Doria Medina, a été plusieurs fois candidat à la présidence de la Bolivie. En 2014, il est arrivé second en recueillant 24,23 % des votes.

[6] http://www.erbol.com.bo/noticia/seguridad/27052018/demostraremos_quienes_han_provocado_esta_muerte

[7] https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-lavaud/blog/190216/l-usage-politique-du-complot-la-victime-evo-morales

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