A Sofia, la belle petite saison du théâtre Sfumato

A Sofia, capitale de la Bulgarie, le Théâtre Sfumato dirigé par Margarita Mladenova et Ivan Dobchev est le cœur rassembleur d’une culture qui résiste aux sirènes. Fin juin, le Sfumato organise une manifestation qui ne ressemble à aucune autre : La petite saison. Et rêve d’un théâtre à la hauteur de ses exigences, intactes.

Depuis quelques années à Sofia, le Théâtre Sfumato propose, vers la fin juin, une sorte d’anti-festival intitulé « La petite saison ». Durant une dizaine de jours (cette année, du 26 juin au 5 juillet), on assiste à des spectacles (surtout), des concerts, des performances voire des films, inédits ou jamais présentés en public. Ces manifestations ont la particularité de ne pas avoir été choisies par un sélectionneur, un programmateur ou un directeur. Chacun vient et s’inscrit. En revanche, les deux directeurs du Sfumato, Margarita Mladenova et Ivan Dobchev, voient toutes les propositions et en choisissent une ou deux auxquelles seront donnés quelques moyens et l’assurance d’une programmation dans la « grande » saison du Sfumato qui suit.

Une oasis bulgare

Certains spectacles que l’on découvre sont signés par des anciens élèves ou assistants d’Ivan et Margarita, pédagogues aussi exigeants que recherchés qui ont chacun une classe à l’Académie théâtrale de Sofia. Durant La petite saison, l’un et l’autre présentent au public des travaux réalisés à l’intérieur de l’école avec leurs élèves. Cette année sur des textes de Gabriel Marcia Marquez pour Margarita Mladenova et sur La Fin de l’homme rouge de Svetlana Alexievitch pour Ivan Dobchev, le but étant de mettre en avant chacun de leurs étudiants, une quinzaine pour Margarita et autant pour Ivan.

Bref, il règne une belle atmosphère dans cette oasis bulgare au cœur de la capitale qu’est La petite saison, pleine d’une saine émulation, de curiosité partagée, d’amicalité générale. On est loin des lois du marché, des angoisses, des pressions, des enjeux parfois troubles et du gigantisme effrayant qui empoissent la fête que devrait être durablement le Festival d’Avignon, lequel commence dans quelques jours. En revanche, La petite saison du Sfumato à Sofia n’est pas sans rapports avec l’esprit de certains « petits » festivals en France tels celui de Villeréal (près de Villeneuve-sur-Lot) ces jours-ci ou celui de Villerville (près de Deauville) aux tous premiers jours de septembre (lire ici et ici).

De fait, c’est tout l’esprit du Sfumato qui imprègne La petite saison. Cet esprit s’est affirmé et non dissout au fil des années depuis que, grâce à un voyage organisé par Philippe Tiry alors qu’il dirigeait l’ONDA, nous les avions rencontrés, abrités dans une sous-pente du Palais de la culture au printemps 1991, sous les bâches d’un campement qui leur tenait lieu de théâtre. Margarita Mladenova présentait Post-scriptum, un spectacle qui partait de la mort de Constantin à la fin de La Mouette et faisait retour sur tout Tchekhov. Ivan, lui, s’aventurait dans les textes du poète bulgare Gueorgui Atanassov qu’il articulait en s’appuyant sur l’épaule de Pouchkine. Un double choc.

Les répétitions et la joie

Leur nom, Sfumato, est emprunté à la peinture et à ce qu’en dit Léonard de Vinci et ils résument leur démarche dans une formule empruntée à Odilon Redon : un chemin qui du visible conduit à l’invisible. « Pour nous, le spectacle est une action, un rite spirituel qui a lieu ici, maintenant. Car le rite ne peut être ni imité, ni répété. C’est cela qui détermine la présence de l’acteur dans nos spectacles : tout le travail de répétition consiste à le diriger vers des réflexes non conditionnés, à favoriser une impulsion créatrice », nous déclaraient-ils alors. Ils évoquaient Jerzy Grotowski, Tadeusz Kantor, se sentaient proches de la démarche d’Anatoli Vassiliev et disaient s’être beaucoup nourris de la lecture des écrits du metteur en scène russe Anatoli Efros, en particulier son ouvrage Répétitions, mon amour (traduit en anglais mais malheureusement pas en français). Des références qui perdurent. L’exigence qu’ils avaient lorsqu’ils ont fondé le Sfumato en 1989 est toujours là, passé un bon quart de siècle, plus acérée peut-être, mais aussi plus souple, plus aérienne.

Ils sont venus en France pour la première fois à l’automne 1991 grâce au Théâtre de l’Europe (l’Odéon), à l’AFAA (devenu depuis l’Institut français), au Festival d’automne et à l’ONDA. Ce fut le début d’une reconnaissance internationale (ils ont été invité en Russie, au Japon, aux Etats-Unis, etc.) dont les derniers épisodes français en date furent en 2009 la Trilogie Strindberg au Festival d’automne et au Festival Passages (dont j’étais alors le conseiller artistique), et l’année suivante un mémorable atelier à l’école du Théâtre national de Strasbourg (groupe 38) titré Avec Dostoïevski. Cet auteur russe, le Sfumato le retrouve régulièrement, il est comme un miroir et un compagnon d’armes. Il est au centre de leur nouveau projet : Margarita travaille sur le prince Mychkine d’après L’Idiot et Ivan sur la « confession » de Stavroguine d’après Les Démons. Premières cet automne.

Leur notoriété internationale, la fidélité d’un public, leur réputation de grands formateurs et directeurs d’acteurs et une volonté inébranlable leur ont permis de surmonter les difficultés qui se sont accumulées au fil des années. D’abord une aventure nomade, puis un premier théâtre dont ils sont expulsés avant qu’il ne soit détruit (opération immobilière) suivi d’une vie errante avant de recevoir en 2004, à deux pas du gigantesque théâtre Sofia, un immeuble en ruine qu’ils aménagent en théâtre en dégageant trois petites scènes. C’est un lieu qui est désormais le leur. et dont on ne les délogera pas. Le restaurant ouvert au sous-sol mord aujourd’hui sur le jardin attenant préambule d’un grand parc municipal, la nourriture y est agréable et le lieu est plein tous les soirs en cette saison.

Le rêve de « L’Annexe »

Plusieurs fois, le ministère de la Culture bulgare a proposé à Margarita Mladenova et Ivan Dobchev de diriger un grand théâtre de la ville (il en existe plusieurs à Sofia), mais l’un et l’autre ont refusé. « Les grandes maisons ont une telle inertie qu’on ne peut pas les changer de l’intérieur », dit Ivan. Ils ont tenu bon ensemble (l’union de leurs sensibilités fort différentes contribuant à leur force) et ont préféré faire vivre « leur » Sfumato en dépit des obstacles.

Depuis qu’ils sont installés dans ce dernier lieu, ils souffrent de son exiguïté, d’espaces scéniques trop étroits. Derrière le théâtre, un espace en friche ne demande qu’à être aménagé. Ils rêvent d’y construire ce qu’ils ont baptisé « L’Annexe », un ensemble avec une salle de douze mètres d’ouverture, une profondeur de 24 mètres, pouvant accueillir 220 spectateurs, une salle de répétition équivalente au-dessus, un espace pour une école du dimanche, une garderie pour les enfants pendant le spectacle, un café, etc. Et des passerelles avec le lieu existant. Un magnifique projet qui drainerait un public élargi et ferait travailler nombre d’acteurs de la galaxie Sfumato.

Le ministère de la Culture y est favorable mais manque d’argent, l’administration bulgare restée d’esprit soviétique multiplie les chicanes juridiques qui ont fini par lasser le mécène que le Sfumato avait trouvé. En outre, les fonctionnaires, méfiants, craignent que le lieu ne devienne un jour privé, « une absurdité », souligne Margarita. Aujourd’hui, Margarita Mladenova et Ivan Dobchev songent à demander une aide à l’Union européenne. Cela ne serait que justice car le Sfumato est assurément l’un des meilleurs théâtres d’Europe. Mais Bruxelles est un sac de nœuds et ils ne savent pas sur quel fil tirer. On en est là.

La galaxie du Sfumato

La galaxie du Sfumato, ce sont aussi des cinéastes, des peintres, des architectes, des poètes, des écrivains. Un esprit commun. Que cerne à sa manière cette formule du peintre Stanislas Pamoukchiev qui avec ses étudiants participait à La petite saison le temps d’une installation : « La bataille est perdue mais il faut la continuer. »

Au départ, Ivan Dobchev hésitait entre les Beaux-Arts et le théâtre, il avait été reçu dans les deux écoles. Il opta pour le théâtre tandis que son ami Stanislas entrait aux Beaux-Arts. Stanislav Pamoukchiev était très proche de Daniela Oleg Liachova qui signait toutes les scénographies et les costumes des spectacles du Sfumato jusqu’à son décès l’an dernier d’un cancer. Tous avaient et ont en commun d’avoir résisté aux deux sirènes : devenir un artiste officiel du régime (quel qu’il soit) ou un artiste commercial. Hier comme aujourd’hui, ils sont restés dans ce qu’ils aiment nommer une « opposition civilisée ». Les derniers grands tableaux de Stanislas Pamoukchiev peints l’été dernier montrent de vagues formes blanches humaines émergeant à peine d’un fond à base de cendres et d’éclats de charbon mais faisant front. L’une d’entre elles a pour titre Le Messager.

Quand Ivan dit à son ami Stanislav que les fonctionnaires jugent que le projet de « L’Annexe » n’est rien d’autre qu’un caprice d’artiste, le peintre raconte cette anecdote : « Cela se passe à l’époque du socialisme quand il y avait un comité de censure. Un peintre soumet une toile qui n’obéit pas aux canons du réalisme socialiste. Cependant, les membres du comité sont surtout intrigués par la présence d’un chien dans un coin de la toile qui n’a rien à voir avec le sujet peint. Le comité demande au peintre ce que vient faire ce chien dans le tableau : "c’est un caprice de peintre, je vais l’effacer", répond-il. Le comité est satisfait et, dans la foulée, accepte le tableau qu’il aurait dû refuser. » Il n’y a plus de comité de censure, mais un chien veille toujours sur le Sfumato, ce mouton noir du théâtre bulgare.

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