Un dimanche à Lausanne: Rimini Protokoll, Milo Rau, Romeo Castellucci

Le « Programme commun » entre différents théâtres de Lausanne s’est achevé dimanche en beauté avec Rimini Protokoll, Milo Rau et Romeo Castellucci. Trois artistes, trois aventures qui creusent le fait théâtral. Rien ne les rassemble sauf l’essentiel : chacun de leurs spectacles ouvre une nouvelle brèche, fraie un nouveau sentier.

Scène du spectacle "Les 120 journées de Sodome" © Toni Suter Scène du spectacle "Les 120 journées de Sodome" © Toni Suter

Midi à Vidy-Lausanne, un théâtre donnant sur le lac. René Gonzalès qui apercevait le lac depuis son bureau aurait apprécié ce que l’on peut voir dans la salle qui porte désormais son nom. C’est le privilège de certains morts. Leur nom survit au fronton d’une école, d’un gymnase, d’une rue, d’une salle de spectacles. Malade, René Gonzalès refusa jusqu’au bout de se préparer à sa mort qu’il savait proche. Il était trop dans la vie pour se soucier de sa postérité, se contentant du service minimum : ses proches.

Même si Gonzalès fut un mauvais client, le commerce de la mort est de plus en plus florissant comme tout ce qui tient à la fin de vie, laquelle va de bonus en bonus. Comment faire avec ce et ceux qu’on laisse ? C’est le sujet de Nachlass, le nouvel opus de Rimini Protokoll.

Post-scriptum de Rimini Protokoll

Comme toujours le metteur en scène Stefan Kaegi et son équipe à commencer par le scénographe Dominic Huber mais aussi Katja Hagedorn (dramaturgie) et Bruno Deville (vidéo) ont d’abord fait un énorme travail d’enquête auprès de ceux qui vivent avec la mort : unités de soins palliatifs, entreprises de pompes funèbres, cliniques suisses où l’on décide de sa fin, etc. Au final, un sas donnant sur huit petites pièces chacune fermée par une porte coulissante. Au-dessus de chaque porte, un compteur égrène le temps restant avant de pouvoir entrer. On va de pièce en pièce après un temps d’attente dans le sas.

Dans chaque pièce des objets, des meubles, parfois des chaises ou un lit où l’on peut s’asseoir. Un univers personnel. Et une voix off. Celle de celui, de celle qui va mourir. Alexandre Bergérioux nous parle de sa mort prochaine et de la façon dont il a pensé l’après. Atteint d’une maladie incurable, il tourne un film pour sa petite fille où on le voit pécher dans un torrent des poissons qu’il remettra à l’eau. C’est un souvenir qu’il partage avec sa fille, environ huit ans, suite au divorce du couple. On est assis dans sa chambre. Dans les tiroirs du lit, il a rangé la collection de mouches qu’il a lui-même fabriquées. Il se demande s’il sera mort quand on verra ce film. Renseignements pris, il ne l’est pas. Pas encore.

Jeanne Bellengi nous accueille autour d’une table jonchée de photos où on la voit rarement : c’est elle qui les prenait le plus souvent. Sur la table, deux réveils : elle travaillait dans l’horlogerie jusqu’à la retraite et vit à Neuchâtel. On entend sa voix. « Les photos sont un peu comme les corps des morts. On a un peu peur, mais après l’image est toujours très belle », dit-elle. Elle trouve que les photos embellissent les morts, « même les méchants ». Et confesse n’avoir jamais pleuré de sa vie, même en épluchant des oignons. Le jour où elle mourra, elle ne se pleurera pas.

Une date à graver

Cela Tayip est un commerçant turc à la retraite qui vit à Zurich. Il (sa voix) nous accueille sur un tapis comme chez lui, nous convie à manger un loukoum. Filmé, il effectue les repérages de ce qui sera son dernier voyage. On le voit chez un fabricant de cercueils aménager celui qui l’emmènera par fret aérien à Istanbul et de là dans un cimetière musulman où on l’enterrera dans un linceul, sans cercueil comme le veut la tradition musulmane, il sera allongé entre son père et sa mère. Tout est prêt, il n’y a plus que son nom et la date de sa mort à graver.

Une autre porte coulisse, nous voici dans un bureau de chef d’entreprise, un mobilier qui semble n’avoir pas bougé depuis des lustres. C’est celui du Dr Günther Wolfarth, président du conseil d’une banque du Bade-Wurtemberg à la retraite. Né en 1922, il a été blessé à la guerre. Membre du parti nazi ? Rien n’est dit. Sa voix alterne avec celle de son épouse, AnneMarie, un peu plus jeune que lui, ils ont décidé de mourir ensemble. Avec leur pactole constitué au fil des années, ils veulent financer les études de leurs petits-enfants en Europe et, entre autres, l’apprentissage de la langue allemande. La fille du couple est partie vivre au Brésil où elle a eu des enfants, lesquels ont appris le portugais. Elle a refusé qu’ils apprennent l’allemand.

Entre deux séjours (jamais plus de dix minutes) dans l’une des huit pièces, on se retrouve dans le sas aux lumières tamisées. Au plafond, une carte du monde fait le compte des morts au quotidien. A chaque fois, l’impression d’être dans une chambre mortuaire est de plus en plus prégnante ; on ne parle pas ou à voix basse, chacun est renvoyé à ses propres morts. Ce n’est pas morbide, c’est plutôt doux, apaisant. On vit de mieux en mieux avec la mort, nous disent les huit témoins en sursis.

Milo Rau, des handicapés et Pasolini

14h30, Théâtre de l’Arsenic, très actif centre d’art dans le haut de Lausanne, non loin de la gare. On est là pour voir Les 120 Journées de Sodome par Milo Rau. Tous les spectacles de Milo Rau opèrent un décalage, un décentrement qui éclaire le propos en lui donnant une forte tension dramaturgique. Ses sujets traversent l’actualité : la radio des mille collines au Rwanda à l’heure du génocide, « La déclaration de Breivit » (la défense du tueur norvégien lors de son procès), récemment les séquestrations et meurtres de Marc Dutroux, ou encore, régulièrement, les guerres des Balkans, de Syrie, d’Irak, l’exil, les réfugiés à travers des spectacles comme The Civils Wars ou Dark Ages (lire ici). Autant de sujets névralgiques abordés par le biais d’une mise en perspective narrative et d’une réflexion scénographique. Cette fois, Milo Rau qui lui aussi travaille en équipe part d’un film, pas n’importe lequel : le dernier film inachevé de Pier Paolo Pasolini, Salo ou Les 120 Journées de Sodome. Le cinéaste italien s’appuie sur Sade à la lumière de la République de Salo, dernier bastion du régime fasciste italien. Des jeunes gens des deux sexes sont séquestrés et obligés d’obéir au bon vouloir des maîtres de Salo. Jeux érotiques, rituels sexuels, tortures. Et au bout : la mort.

Scène de "Les 120 journées de Sodome" Scène de "Les 120 journées de Sodome"
Milo Rau part de deux troupes existantes de Zurich, le Theater HORA, formé d’handicapés, et de la troupe du Schauspielhaus. L’un des handicapés a vu le film. Il se souvient d’un certains nombre d’images fortes. Et c’est cela qu’il rêve de mettre en scène et va filmer. Nous assistons donc au spectacle du tournage d’un film joué par une troupe de handicapés réputée, familière de la scène et de quelques acteurs d’une troupe professionnelle, réputée elle aussi. Le tournage reprenant certaines scènes de Pasolini : l’alignement des culs nus pour un concours, le jeune levant le poing avant qu'on ne lui tire une balle dans la tête, la copulation de deux jeunes gens devant les autres, la crucifixion du Christ. Jusqu’au festival des tortures : langue coupée, bite sectionnée, œil arraché, ventre ouvert dont on sort un fœtus, tout cela avec un art du détail réaliste qui va très loin mais s’arrête à la porte du supportable : cela semble vrai, mais c’est faux, c’est du théâtre. Et du théâtre, Milo Rau explore les limites. Conjointement, il questionne le voyeurisme au cœur même de tout théâtre. Le spectacle brouille les cartes : les acteurs du théâtre de Zurich qui semblent être les maîtres du jeu et qui le sont, font mine d’entrer dans la danse, filmés cul nus en train de se faire enculer par un un acteur handicapé à poil. Borderline ? Oui. Tout ce que fait Milo Rau se tient sur une ligne de crête. Où commence l’anormal ; où finit le normal ? C’est une des questions que pose Les 120 Journées de Sodome.

Romeo Castellucci lecteur rêveur de Tocqueville

17h30. Retour au bord du lac, au Théâtre Vidy : Democracy in America de Romeo Castellucci, spectacle librement inspiré de l’essai d’Alexis de Tocqueville. Second tome de cette somme à bien des égards prophétique, fin du chapitre 12 : « ...et si maintenant que j’approche de la fin de ce livre, où j’ai montré tant de choses considérables faites par les Américains, on me demandait à quoi je pense qu’il faille principalement attribuer à la postérité singulière et la force croissante de ce peuple, je répondrais que c’est à la supériorité de ses femmes. » Tocqueville consacre de nombreuses pages aux femmes américaines, il est sans doute l’un des premiers hommes à traiter longuement de ce sujet. D’une certaine façon, le spectacle de Castellucci lui rend hommage en accordant une place essentielle aux femmes, puisqu’elles y interprètent tous les rôles.

Scène du spectacle "De la démocratie en Amérique" © Guido Mencari Scène du spectacle "De la démocratie en Amérique" © Guido Mencari

Tocqueville parle aussi longuement des Indiens, du sort qui leur est fait, ce qui inspire à Castellucci un dialogue entre deux ndiens de la tribu des Chippewa dans leur langue ojibwe. Le début du dialogue part d’une anecdote racontée par Tocqueville mais s’en éloigne très vite. Leur conversation tourne autour du langage. Faut-il que les Indiens apprennent l’anglais. Ils en discutent dans leur langue. Ils hésitent, ils savent le pouvoir des mots. « Babillage niin dibaajimo giin ji gibaakobidoon giiwose gaye ingiw, wiiji ikidowinan » (« Et je te dis qu’ils peuvent chasser avec eux, avec les mots »), dit Hokolesqua, « et que les mots peuvent tuer », ajoute-t-il. C’est un dialogue d’une lucidité calme et tristement désespérée. Les deux actrices se défont de leur peau d’Indien et, nues, les posent sur une barre, comme des peaux d’animaux morts que l’on va faire sécher et vendre. Le spectacle se termine ainsi actuellement. Cela ne sera peut-être pas le cas quand le spectacle viendra à Paris cet automne. Car Castellucci veut plus encore tendre son propos. Plusieurs séquences avaient été ajoutées, d’autres enlevées (comme celle d’un laboureur dont la terre noire de son champ disparaissait au fur et à mesure qu’il le labourait) au fil des premières représentations données lors de ce « programme commun » des théâtres de Lausanne où le spectacle a été créé.

Tout avait commencé par un chant enregistré dans une église Pentecôtiste à Oklahoma en 1980, une glossolalie chantée dans une langue que personne ne comprend. Une autre séquence nous montre deux paysans désargentés, au bord de la famine, qui en appellent à Dieu escomptant un miracle par la force de leurs mots. Plusieurs séquences souvent dansées se déroulent derrière un tulle qui nimbe les corps et les visages d’un halo. Comme si ces farandoles, ces femmes éplorées venaient d’un temps immémorial et gardaient une part de leur énigme, en appelant à un temps d’avant le théâtre. C’est là un spectacle des limbes dont Tocqueville serait le tocsin d’un contrepoint. A suivre.

Nachlass du Rimini Protokoll, du 20 au 27 mai au festival Théâtre en mai à Dijon ; du 1er au 11 juin au Maillon à Strasbourg ; du 16 au 24 au Weltanschauung de Dresde (Allemagne).

Democracy in America de Romeo Castellucci sera à laffiche de la MC93 à la rentrée prochaine dans le cadre du Festival d’Automne.

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